Burkina Faso : L’abbé Bernard Yameogo au secours des orphelins du sida

APIC-Interview

«Semez au cœur de la détresse la tendresse»

Maurice Page, agence APIC

Fribourg, 2 septembre 99 (APIC) Des enfants du Burkina Faso tombent aujourd’hui nombreux sur un nouveau champ de bataille, contre un adversaire injuste: le sida. C’est pour leur donner une chance de survivre que l’abbé Bernard Yameogo, prêtre du diocèse de Koudougou, a pris le problème à bras le corps. Dans un des pays les plus pauvres du monde, avec des moyens dérisoires, entouré d’un petit groupe de laïcs, il tente de venir en aide aux orphelins du sida.

L’abbé Yameogo est dans la paroisse de Bex pour la période d’été où il remplace le curé. Il a pris son bâton de pèlerin pour frapper aux portes en faveur de ses jeunes protégés. L’association SOS Lekma dont il est l’initiateur vient en aide aux orphelins de père et de mère généralement morts du sida. «Notre devise est de semer la tendresse au cœur de cette détresse», explique-t-il. L’objectif est d’assister non seulement matériellement, mais aussi moralement et spirituellement ces enfants. Reconnue par les pouvoirs publics en mai 1997, SOS Lekma est la première association burkinabé qui s’intéresse au sort de ces enfants.

Selon les statistiques du ministère de la santé, 7% de la population du Burkina Faso est séropositive, mais l’évolution est rapide. Avec les moyens du bord, SOS Lekma a répertorié quelque 600 orphelins dans cinq zones du pays. Mais le chiffre total est plus élevé. Ces orphelins âgés de 0 à 18 ans forment un nouveau type de famille. Elle se compose de 5, 8 voire 11 enfants dont l’aîné n’a que 8, 12, ou 18 ans.

En langue mooré, «Lekma» veut dire à la fois «complètement» et «dirige moi». «Pour nous les enfants ont une dignité. C’est fondamental. Ils ont les facultés et les dispositions pour réussir, mais il faut leur donner l’appui matériel et moral pour décoller», relève le prêtre. Le nom de l’association est aussi symbolisé par le baobab. C’est un arbre immense qui porte rarement des feuilles, mais qui produit des fruits. Deux mains portent l’enfant pour lui permettre de grimper à l’arbre et de cueillir les fruits de la vie.

Les solidarités traditionnelles s’épuisent

Normalement, la grande famille africaine prend en charge les orphelins. Mais les difficultés économiques font que les gens fuient leurs responsabilités. Ces enfants se retrouvent donc souvent seuls sous la garde des aînés qui tentent de subvenir aux besoins des plus petits. Le souci de l’association est de maintenir ces enfants dans leur maison afin notamment de leur garantir la jouissance de leur héritage. «Si nous les enlevons de leur milieux, leur héritage sera dilapidé. En outre il ne faut pas les arracher de leurs racines locales. Nous intervenons aussi auprès des parents, oncles ou grands-parents pour leur rappeler leurs responsabilités. Dans les familles chrétiennes ce rôle peut être tenu par les parrains.» Officiellement l’association ne parle pas d’orphelins du sida car le risque de rejet de la part de l’entourage est réel. Il faut éviter qu’ils se trouvent étiquetés.

Aujourd’hui l’association peut compter sur l’engagement de 37 volontaires qui sont eux-mêmes tous des parents. C’est un des critères pour faire partie de l’association. «Nous travaillons en partenariat avec les fonctionnaires des Ministères de l’Action sociale et de l’Education nationale. Mais nous n’avons aucun subside de leur part», précise l’abbé Yameogo. L’association formée par des laïcs ne dépend pas directement de l’Eglise locale, mais son engagement est basé sur des convictions chrétiennes.

Nutrition, santé et scolarité

Les membres de l’association interviennent en principe au moins quatre fois par an. En début d’année scolaire, ils apportent dans les écoles des trousseaux et du matériel qui est remis aux enfants en présence de leur tuteur et des instituteurs.

Pour la nutrition, SOS Lekma collabore avec l’Action sociale et visite les familles. «Pour le moment, nous n’avons pas encore constaté de signes de sida chez les enfants et nous n’avons pas eu de décès dus à ce fléau. Les nourrissons sont pris en charge par l’Action sociales qui se charge des examens médicaux.»

Pour les enfants qui n’ont pas suivi correctement l’école, l’association a créé un réseau de formation pour engager ces jeunes auprès d’artisans ou d’entreprises. Au Burkina Faso, le taux de scolarisation n’est que de 33%. Si un enfant doit passer sa journée à chercher à manger, il ne peut pas aller à l’école. Ou alors il n’y restera que très peu de temps avant d’être renvoyé parce qu’insuffisant. «Nous privilégions surtout les filles pour leur faire apprendre la cuisine ou la coiffure. C’est aussi une manière de lutter contre la prostitution qui les guette.»

Dans un pays qui compte 30% de musulmans pour 18% catholiques et 8% de protestants, l’association ne peut faire de distinctions du côté des enfants. La question de l’accompagnement spirituel est donc parfois délicate, car nous ne devons pas donner l’impression d’une récupération, reconnaît l’abbé Yameogo. Les musulmans ne manqueraient pas de l’exploiter, même s’ils recourent massivement à nos services. Fort heureusement Le Burkina est à peu près épargné par les conflits interreligieux. Les problèmes auraient plutôt tendance à éclater entre fidèles d’une même religion.

Grands défis petits moyens

Face à un défi grandissant, SOS Lekma privilégie d’abord l’initiative communautaire Les premiers moyens sont fournis par les membres eux-mêmes. Chacun à chaque rentrée doit fournir au moins 10 cahiers de 100 pages et 10 cahiers de 200 pages plus des crayons. Chefs d’entreprises ou commerçants sont sollicités pour fournir des denrées alimentaires ou des marchandises plutôt que de l’argent. Généralement les gens restent assez ouverts à la cause des orphelins, reconnaît B. Yameogo. «Nous ne voulons pas développer l’assistanat. Nous proposons aux enfants la création de petits objets que nous pouvons revendre.» Des quêtes dans les églises apportent aussi un revenu. Il y a enfin l’aide extérieure

«Pour parler de l’avenir, je suis obligé de reprendre l’image de la pointe de l’iceberg. Nous avons recensé 600 enfants, mais beaucoup d’autres croupissent dans des situations très dures. Nous tentons par notre exemple de faire de l’émulation», explique le jeune prêtre.

Pour réaliser ses projets sur cinq ans, SOS Lekma espère pouvoir réunir un million de francs suisses. Vu l’ampleur du problème cette somme n’est pas de trop pour agir dans une dizaine de domaines: scolarisation, nutrition et santé, agriculture et élevage, centres féminins écoles maternelles et colonie de vacances et enfin sensibilisation audiovisuelle.

Ce que l’on consacre à un seul enfant en Europe suffirait largement à une dizaine d’enfants au Burkina. Une des idées est de développer des systèmes de parrainage collectifs ou individuels au niveau des écoles, des collèges ou des paroisses. «J’ai déjà eu quelques échos positifs depuis mon arrivée à Bex.» .

La sensibilisation de la population locale figure également parmi les objectifs principaux de l’association. Un des moyens de récolte de fonds est la diffusion de films sur l’enfance. «Nous vendons les billets à la sortie des églises. Lors des séances nous pouvons ouvrir le dialogue avec la population. Ces films sont généralement mis à disposition gratuitement par les producteurs ou les réalisateurs. Aujourd’hui je cherche des co-producteurs pour la réalisation d’une série de douze films sur l’enfance en Afrique. C’est une série de fiction qui veut donner une image positive et éviter les clichés sur la misère. Les éventuelles recettes devraient également soutenir l’association.»(apic/mp)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/apic-interview-54/