Les Intérêts des Etats-Unis guident les conflits

Burundi: Mgr Ntamwana déplore la mise à l’écart de l’Église

Rome, 14 septembre 1999 (APIC) Si on ne met pas fin à la guerre, le Burundi connaîtra une implosion sociale, « une violence généralisée comme en 1993-1994 », avertit Mgr Ntamwana, archevêque de Gitega et président de la Conférence épiscopale de ce pays, dans un entretien accordé à l’agence romaine « Fides », à l’occasion de la visite quinquennale à Rome des évêques du Burundi.

Pour Mgr Ntamwana, la principale responsabilité revient aux Etats-Unis: c’est un fait que les Etats-Unis sont au milieu de nous. Les développements de ces conflits semblent être dirigés précisément par les Etats-Unis. C’est très clair. Ils sont venus sur place pour défendre tous ceux qui ont été touchés par le génocide, mais il me semble que, désormais, ils aient d’autres intérêts.

La population du Burundi souffre de la guerre: elle est prise en tenailles entre les troupes du gouvernement et les rebelles. Alors qu’ »elle était disposée à la paix », la recrudescence des violences a détérioré la situation, explique l’archevêque. Une deuxième source de problèmes est, selon lui, l’écroulement de l’économie, qui bloque même l’accès à des productions comme le sucre, les haricots, le riz: « Les grands commerçants exportent ces denrées à l’étranger pour avoir des devises, mais les gens ne savent pas quoi manger ». Troisième problème, la santé: la pauvreté interdit les soins médicaux. Et puis, il y a le sida – le Burundi figure parmi les pays les plus touchés. Mais, « avant tout cela, il y a le problème de la réconciliation qu’il faut aborder de manière psychologique, sociale, religieuse et politique ».

Des solutions? « En premier lieu, la guerre doit finir, répond Mgr Ntamwana. Nous allons vers une implosion sociale, vers une violence généralisée comme en 1993/1994. Et puis, l’on ressent l’absence de la coopération occidentale: il y a un blocus total de tous les projets dont a besoin le pays. Le gouvernement ne peut financer les importations de médicaments et de produits pour d’autres nécessités. C’est une situation injuste à l’égard du Burundi. Nous sommes probablement considérés comme les plus pauvres de toute la région. Pourquoi les grandes puissances nous refusent-elles la possibilité d’accéder à la coopération? Pourquoi l’Union Européenne, le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale ne veulent-ils pas aider le pays? C’est une situation injuste contre laquelle il faut élever la voix ».

Un remède commun

Aux yeux de l’archevêque, il est clair que la paix ne peut venir séparément au Congo, au Rwanda et au Burundi. « Le même mal a explosé dans toute la région: l’ethnocentrisme. Et il a été utilisé pour des raisons de pouvoir. Le remède doit être commun. Actuellement nous avons de nombreux groupes armés qui se déplacent d’un pays à l’autre. Eux aussi doivent trouver des réponses à leurs requêtes, autrement il n’y aura pas de paix durable. Ou bien nous aurons la paix dans toute la région, ou bien nous ne l’aurons pour personne. La guerre dans la région des Grands Lacs est due à la présence de groupes armés, mais c’est un problème de tout le continent: pensez à l’Angola, au Soudan, au Zaïre même ».

On cherche à éliminer l’Eglise

Mgr Ntamwana désigne les principaux responsables: les « Grands », qui fournissent les armes. Les puissances économiques et politiques mondiales, explique-t-il, voient dans la région des Grands Lacs un champ très intéressant pour des actions politiques et économiques en leur faveur. « Pensez à la richesse de l’ex-Zaïre. On combat pour les gisements , et même les pays voisins pensent qu’ils ont quelque chose à dire ».

« Et puis, il y a l’analyse de type religieux: dans de nombreux diocèses du Rwanda, du Burundi et du Congo, les catholiques dépassent 50%. Ce sont les pays les plus catholiques de l’Afrique. La volonté est réelle, par ces guerres, de déstabiliser la présence de l’Eglise pour pouvoir faire plus de mal encore, en éliminant une barrière morale qui travaille pour la réconciliation. La principale responsabilité revient aux Etats-Unis: c’est un fait que les Etats-Unis sont au milieu de nous. Les développements de ces conflits semblent être dirigés précisément par les Etats-Unis. C’est très clair. Ils sont venus sur place pour défendre tous ceux qui ont été touchés par le génocide, mais il me semble que, désormais, ils aient d’autres intérêts. Et puis, il y a les responsabilités par omission. L’Union européenne s’est retirée de la région. La France était à la tête, mais à présent que Paris s’est retiré, personne chez les Européens n’est intéressé par l’Afrique: ils ferment les ambassades et laissent seulement des consulats. Les coupes décidées pour la coopération ont fait de l’Afrique un continent abandonné. L’absence volontaire est une responsabilité ».

Le danger est clair

De la tentative d’affaiblir l’Eglise, l’archevêque en voit la preuve aussi dans le fait que les sectes envahissent la région. « Ce n’est pas par hasard, dit-il, qu’elles sont en train d’envahir le Burundi. Elles ont tout intérêt à déstabiliser l’Eglise et l’ordre social. C’est une sorte de proposition de libéralisme et de pluralisme religieux qui s’accompagne du néo-libéralisme économique et de la mondialisation culturelle. Je n’ai pas les preuves que se soient là les mêmes facettes d’un projet unique, mais ces processus coïncident, et le danger est clair. »

A propos des discussions d’Arusha, qui ont repris le 13 septembre, Mgr Ntamwana est sceptique « La présence manquée des deux plus grands groupes armés et le fait que l’on n’est pas parvenu au cessez-le-feu, me semblent représenter un danger pour les négociations. Depuis deux mois, nous voyons une pression constante à Bujumbura et dans les environs. Il y a des signes négatifs pour Arusha. Je suis peiné de l’exclusion de l’Eglise dans ces discussions. Il n’y a pas d’éthique politique et fondamentale dans ces négociations. C’est une cause de tristesse. Que peut-il sortir de parties ainsi divisées ? L’Eglise aurait pu apporter sa propre contribution d’unité et de réconciliation, en rappelant que la politique devait être un service ». (apic/cip/pr)

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