Le rôle des femmes dans la guerre des Balkans
Lausanne, 18 août 1999 (APIC) Loin d’être les victimes passives décrites dans les médias, les femmes se sont mobilisées dès les premiers jours du conflit contre le nationalisme ethnique serbe, croate, bosniaque et kosovar. L’étude brûlante d’actualité de Patricia Barandun, chercheuse à la Fondation suisse pour la paix, bouscule quelques clichés.
Des femmes sont en effet à l’origine d’initiatives humanitaires et en faveur des droits de l’homme qui contribuent à la réconciliation nationale et à la paix. Détestées, réprimées ou ignorées des nationalistes, elles représentent la force d’opposition politique la plus visible depuis le début du conflit. Interview.
P. Barandun: J’en avais assez de voir des photos de femmes en larmes à côté d’un soldat brandissant une mitraillette, et de lire des dizaines d’articles sur le viol. Le viol ne concerne heureusement pas toutes les femmes, et le cliché de la femme en tant que victime passive de la guerre est faux. Plus grave, la presse apporte de l’eau au moulin de Slobodan Milosevic qui a toujours exploité le viol pour justifier sa politique d’agression au nom du besoin des femmes à être protégées. Je suis atterrée quand je vois les médias louer le courage des femmes-soldats. Ils feraient mieux de s’intéresser à d’autres femmes qui mettent aussi leur vie en danger, mais au service de la paix et la réconciliation.
Q.: Vous consacrez plus spécifiquement votre étude aux «femmes pour la paix». Qui sont-elles?
P. Barandun: Il s’agit de réseaux de femmes – j’en ai recensé une centaine – qui lancent des initiatives humanitaires, psycho-sociales et de promotion des droits de l’homme. Elle distribuent des vivres et logent les réfugiés, offrent des soins médicaux particulièrement pour les traumatismes laissés par la guerre. Il existe aussi des mouvements qui se définissent explicitement comme force d’opposition au nationalisme et au militarisme, tels les «Women in Black».
Q.: Combien de femmes sont engagées dans ces mouvements d’opposition?
P. Barandun: Elles sont peu nombreuses. La majorité des femmes a basculé dans le camp nationaliste, exactement comme les hommes. Mais elles méritent l’intérêt, car elles s’organisent de manière pluri-ethnique, c’est-à-dire sans tenir compte de l’appartenance ethnique de leurs membres. Serbes, Croates, Kosovares, Bosniaques y travaillent ensemble.
Q.: Comment arrivent-elles à surmonter leurs divergences?
P. Barandun: Grâce à une envie commune de passer à l’action et de dénoncer publiquement l’exploitation de l’image de la femme par les nationalistes. Elles ont aussi pris conscience que la guerre a des conséquences spécifiques sur les femmes auxquelles il faut répondre par des soins et des prises en charge différentes de celles offertes dans les centres humanitaires «classiques». Cette prise de conscience leur donne une base pour surmonter les différences ethniques. Elles arrivent ainsi à se réconcilier suffisamment pour se fixer des buts communs, même si elles ne sont pas nécessairement d’accord sur les moyens de résoudre le conflit sur le plan politique.
Q.: Concrètement, quel est leur impact?
P. Barandun: Elles apportent actuellement une contribution non négligeable au processus de paix. Elles pansent les plaies de la guerre et développent des projets multi-ethniques qui favorisent le processus de réconciliation. C’est exactement ce que préconisent les négociateurs internationaux chargés du maintien de la paix dans les Balkans. Si bien que, même si le processus de réconciliation stagne au niveau officiel, il progresse grâce à l’action de ces groupements féminins.
Q.: Quels sont leurs rapports avec les nationalistes ?
P. Barandun: Les nationalistes les détestent car elles contredisent le discours officiel en réussissant à collaborer par-delà les appartenances ethniques. Elles apportent ainsi la preuve que l’antagonisme ethnique est une invention politique, non une réalité. Elles représentent un danger pour le pouvoir en place qui réagit très brutalement quand elles manifestent à Belgrade. D’autant que les «Women in black» ont fait la démonstration de leur efficacité en tenant leur congrès chaque année depuis le début de la guerre à Novi Sad, en Vojvodine. Un tour de force vu les problèmes de déplacements, de visas, et l’hostilité des autorités politiques. (apic/spp/pr)
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