APIC – Interview
Gabriel Ringlet, prêtre, journaliste et écrivain, vice-recteur de l’Université de Louvain
Comment une parole originale peut-elle se faire entendre ?
Par Maurice Page, de l’Agence APIC
Fribourg, 1er juin 1999 (APIC) Depuis plus de trente ans, Gabriel Ringlet est un observateur attentif du monde des médias. Il les observe en scientifique, presque comme un ethnologue, en praticien puisqu’il a collaboré à plusieurs journaux et en homme de foi, comme prêtre du diocèse de Liège. «Avec le développement des techniques, nous avons toujours plus de communication et toujours moins d’information.» constate-t-il. Quel remède ? Défendre la profession de journaliste et former les jeunes dès l’école primaire à la «lecture des médias».
«Nous vivons dans une société très paradoxale où la communication est en train de tuer l’information, où la couleur du fait compte beaucoup plus que son contenu, relève Gabriel Ringlet. Cela pose un énorme problème. Prenons un exemple tiré de la guerre du Golfe. J’ai été très marqué par un journal télévisé français de Patrick Poivre d’Arvor. La scène se déroule sur le quai duquel le porte-avion Clémenceau va partir avec à son bord plus de 2’000 soldats français. Tous les parents sont là. Il y a une femme, une seule, qui pleure à chaudes larmes et c’est la seule image du départ du bateau que montre le JT. Interrogé sur ce choix, PPDA a répondu: ’mais cette information est vraie puisque la femme pleurait vraiment’. A travers ce tout petit exemple banal, on mesure que la couleur de l’événement a plus d’importance que son poids.
APIC: On ne peut pourtant pas souhaiter le retour d’un journalisme sec ou sentencieux…
G.R.: Comment conjuguer aujourd’hui la rigueur et la couleur ? On n’échappe ni à la couleur, ni au rythme. Le presse écrite doit avoir une écriture «cinématographique» plus que télévisuelle. On peut utiliser le vocabulaire du cinéma pour donner de la vie et du rythme à l’information. C’est l’un des enjeux que j’essaye d’expliquer à mes étudiants.
APIC: Le sensationnalisme et le superficiel tendent cependant à prendre toujours plus de place dans les médias…
G.R.: Il y a deux formes de sensationnel. Il y a une manière de jouer sur l’émotion et les sentiments de façon superficielle, à fleur de peau. En fin de compte le spectateur ou le lecteur reste totalement prisonnier, ’captivé’ c’est-à-dire en dehors de l’information. C’est ce que j’appelle une sensation qui emprisonne.
Mais il y a d’autres formes de sensation qui me renvoient à moi-même et qui me donnent prise sur l’information. Prenons la comparaison de la chanson. Des chanteurs comme Julos Beaucarne en Belgique ou Henri Dès pour les enfants utilisent tous les artifices de la mise en scène et ne renient pas les règles du spectacle. Mais après avoir assisté à leur spectacle vous avez envie de chanter votre propre chanson. Tandis que d’autres spectacles sont de tels matraquages que vous y assistez de manière passive sans parvenir à y entrer. Lorsque que vous rentrez chez vous ce n’est pas votre chanson qui vous habite mais une chanson apprise par cœur et répétée inlassablement.
Dans le journalisme, il y a toujours mise en scène. Est-ce que cette mise en scène me renvoie à moi-même ou me retient prisonnier ? C’est un vrai problème déontologique.
APIC: Se pose alors la question du sens sur laquelle vous vous êtes penché depuis longtemps…
G.R.: Communiquer n’est pas parler. Nous sommes dans une société de communication, mais une parole originale peut-elle se faire entendre ? Où et comment moi, lecteur ou téléspectateur, puis-je me sentir rejoint dans ma propre parole. Comment suis-je touché par une émotion pas seulement superficielle ? Pour que cette rencontre se fasse, il y a un double chemin. Cela suppose qu’un certain nombre de gens à l’intérieur du système médiatique tentent de faire entendre une parole. C’est souvent simplement une question de tonalité, de manière de parler. Il suffit parfois d’une toute petite phrase.
La question du sens n’est cependant pas qu’une question de production. On interpelle les journalistes et les médias, mais c’est aussi une question de réception. Il faut de plus en plus y travailler. Nous n’allons pas convertir les médias et parvenir soudain à un monde non superficiel. Le système médiatique va continuer. Mais la formation et l’éducation sont des domaines en notre pouvoir. Le sens se construit aussi à la réception. Il y a une manière de lire un journal télévisé. Je dirais même une manière «contemplative» de partir des médias, y compris de la fiction, pour nourrir une vie spirituelle.
Je pense qu’il faut beaucoup investir, dès l’école primaire dans cette lecture du monde médiatique au même titre que la langue maternelle ou le calcul. Non pas du côté du loisir et de la distraction, mais du côté du savoir. Devenir des lecteurs critiques de l’information est une des voies qui permettra de sauvegarder la démocratie. Ce qui permet aussi de développer l’exigence par rapport aux producteurs de l’information. Malheureusement cela n’existe pratiquement pas.
APIC: Avec le développement d’Internet, certains se prennent à rêver à une communication directe, immédiate, c’est-à-dire sans médiateur…
G.R.: A mes yeux, et je suis ici très précis et exigeant, il est indispensable que le journaliste retrouve son rôle de médiateur, de «traducteur». La tâche du journaliste est de pénétrer la complexité du monde et de la retravailler pour la proposer au lecteur ou au téléspectateur. Si ce rôle est supprimé, si l’individu se retrouve seul face à l’information, le monde apparaîtra encore plus complexe et encore plus étrange.
Autant Internet est passionnant et utile en termes de contact et de sources d’information, autant le risque de la suppression du retraitement de l’information est éminemment dangereux. Parce que l’individu est alors encore plus éclaté, plus émietté. Comment trouver un sens dans cet émiettement ? Comment se construire des repères valables ? Internet pousse cet éclatement au paroxysme.
APIC: Evoquer Internet c’est faire référence à la mondialisation à laquelle les médias contribuent fortement…
G.R.: La seule manière de retrouver l’aspect ’universel’ de la mondialisation c’est de conforter les particularités. Aux jeunes qui me disent «je suis citoyen du monde» je réponds «très bien du moment que cette citoyenneté n’est pas abstraite». Si sa propre identité n’est pas enfermante la mondialisation peut être une chance. Elle n’est pas alors une standardisation. Le danger de la mondialisation c’est quand les comportements, les valeurs, l’information deviennent standard. Lorsqu’on répète dans le monde entier les mêmes choses.
APIC: C’est pourtant ce que font des médias comme la chaîne de télévision CNN ou son clone Euronews ?
G.R.: Plus souvent qu’on ne l’imagine l’alternative bon marché et de qualité existe. Reprenons encore une fois la guerre du Golfe. Une journaliste de la télévision belge qui n’avait pas eu accès au pool officiel d’information s’est alors rendue elle-même en Irak pour voir la situation sur place. Elle a fait un excellent travail qui a été largement reconnu. A part le billet d’avion ses reportages n’ont pratiquement rien coûté.
En regardant aujourd’hui la couverture des événements du Kosovo, je constate que l’information est bien davantage plurielle que lors de la guerre du Golfe. CNN a un rôle beaucoup moins important et je suis étonné par exemple de l’originalité de l’AFP. Beaucoup d’informations sont arrivées par Internet grâce à des particuliers sur place. Le gros problème est bien sûr le recoupement des sources, mais il n’empêche qu’on se trouve devant un journalisme plus modeste, plus prudent qui a su tenir compte des affaires précédentes.
APIC: Les médias et la télévision en particulier connaissent aujourd’hui une rapide évolution des divers métiers. On a vu ainsi apparaître, y compris en Suisse romande, le métier de journaliste-reporter-image ou JRI qui effectue conjointement les métiers de journaliste, cameraman et preneur de son. Comment voyez-vous ce changement ?
G.R.: Soyons tout à fait clair. Il faut oser nettement le problème économique. Ce qui est vrai en matière audiovisuelle risque de l’être de plus en plus sur le plan de l’écrit. Le journaliste est sur le terrain avec son ordinateur. Il peut déjà composer son article, faire la mise en page et aller directement à la rotative sans qu’il n’y ait plus l’intermédiaire d’une rédaction ni retravail de l’information. On disait avec humour il y a quelques années que le rêve d’un patron de presse était de faire des journaux sans journalistes, la réalité technologique est en train de dépasser la fiction.
Je ne veux pas paraître conservateur, je ne rejette pas l’évolution technologique, mais je suis inquiet de l’appauvrissement de la qualité du métier de journaliste. On ne peut pas être à la fois un grand intervieweur, un grand cameraman, un grand metteur en image, c’est impossible. Il est bon que tous les métiers s’interpénètrent pour que chacun comprenne l’autre et fasse mieux son travail, mais à condition que l’on continue à respecter l’approfondissement et l’originalité de chacun des métiers.
APIC: Une autre contrainte toujours plus forte pour le journaliste est celle de la rapidité…
G.R.: La course à la vitesse et au scoop est en train de tout aplatir. Personne ou très peu de gens aujourd’hui se posent la question du sens de cette évolution. Un exemple, pendant la guerre du Golfe encore une fois, Henri Sanier a dit 26 fois pendant le même journal télévisé d’une demi-heure «A l’instant même Ryad nous appelle» Il y avait une sorte d’incantation, de magie, même si Ryad n’avait rien à dire.
Le bulletin interne de l’Agence France Presse distribué chaque après-midi à tous les correspondants de l’AFP dans le monde fait la comparaison internationale avec les autres agences pour dire «nous sommes 10 secondes avant «Reuters». Nous publions tant de lignes dans tel quotidien. Nous avons été 20 secondes en retard sur tel événement.» Il y a là une compétition qui donne l’impression que chaque seconde est capitale, comme si le sens de l’événement en dépendait.
APIC: Une autre des évolutions récentes de la presse est la multiplication des sondages tous azimuts et en particulier sur les questions politiques….
G.R.: Cette évolution est très dangereuse pour la démocratie. Le philosophe Paul Ricoeur dit que le sondage est finalement une sorte de vote de l’individu mais sans aucune responsabilité ni aucune conséquence pour lui-même. Des questions démocratiques fondamentales sont mises en jeu par le fait de gouverner et de faire évoluer une société à partir des sondages. On trouve par exemple des instituts de sondages liées à la fois à un journal et à un parti. On affirme «le journal un tel a commandé un sondage à la firme une telle». Mais la même firme, en secret et en priorité, a fourni ses résultats au parti X. C’est un grave problème.
APIC: L’Eglise catholique et les médias entretiennent souvent des rapports difficiles…
G.R.: Je souhaiterais que l’Eglise, dans son ensemble, ait un rapport à la fois plus normal et plus critique face aux médias, et moins moralisateur aussi. Aujourd’hui le rapport aux médias est soit instrumental : «les médias sont un haut-parleur pour notre message " soit conflictuel : «les médias répandent la violence, l’érotisme, la désinformation». Mais ni le discours utilitariste ni le discours moralisateur ne vont au cœur de la vraie question. En quoi les médias sont-ils en train de transformer la personne humaine, y compris à son insu ?
Paul Ricoeur dit qu’il ne faut pas opposer la parole «longue», c’est-à-dire à travers un média à la parole «courte» de personne à personne. L’habitude, dans l’Eglise, est de jouer la parole courte contre la parole longue en disant rien ne remplacera la relation personnelle. Pas sûr, dit Ricoeur, le critère des relations humaines est de savoir si nous rencontrons les personnes. A travers une émission de fiction, un roman, un feuilleton, on peut être bouleversé, trouver le sens de sa vie, découvrir une vocation, vivre une conversion. A l’inverse il y a des gens qui se fréquentent pendant 20 ans sans jamais se rencontrer.
J’aimerais que l’Eglise entre dans ces enjeux et mesure à quel point, au-delà du moralisme ou de la technologie, les récits médiatiques nous construisent ou nous détruisent. Il faut à la fois mieux lire ce qui se passe et mieux faire entendre sa parole.
APIC: Comment l’Eglise doit-elle alors parler ?
G.R.: Pourquoi la parole de l’Eglise n’est-elle pas plus propositionnelle ? Nos contemporains sont assoiffées de sens et ont besoin de références, y compris spirituelles, mais ils refusent d’être clôturés, enfermés. Ils demandent des références qui donnent du souffle. L’Eglise ne devrait pas prendre la parole dans les médias en étant toujours sur la défensive ou pour dénoncer la culture de mort. Elle devrait plutôt affirmer : «voilà le chemin que je vous propose, la voie que j’ai parcourue». Je suis sûr que cela toucherait les gens. L’Eglise n’a pas encore perçu comment avoir le ton juste dans une société pluraliste, ni trop réservé, ni trop agressif. En outre le fait de mettre une parole librement à disposition aurait évidemment en retour un effet sur l’organisation interne de l’Eglise. Cela fait peur et les résistances sont fortes.
APIC: On pourrait parler d’un défi de l’intelligence ?
G.R.: Intelligence veut dire «lire à l’intérieur». Je pense qu’il faut la remettre à l’ordre du jour. A la condition cependant de voir l’intelligence au sens large, pas seulement l’intelligence des intellectuels mais aussi celle de l’artiste et de l’artisan. Pour moi, il est terrible de constater chez des gens d’Eglise le fossé entre vie spirituelle et manque d’intelligence. On tombe alors dans une piété au sens péjoratif du terme. C’est très dangereux pour le christianisme lui-même qui, par définition, est une religion du livre. Il est responsable de constamment réinterpréter cette parole en fonction des cultures. Dieu continue à se révéler à travers elles. C’est cela la vraie tradition de l’Eglise catholique. (apic/mp)
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