Silvia Freda, pour cath.ch
Ce vendredi soir, onze marcheurs bravent le froid pour rejoindre la chapelle de La Bosse. La super-Lune baigne le paysage de clarté. Comme si le ciel voulait éclairer le chemin des pèlerins. À l’intérieur de la bâtisse, le diacre Philippe Charmillot, initiateur de la marche, relève un fait inouï: «Même sans relique ni tombe à La Bosse, le souvenir de Jeanne s’est transmis de génération en génération. Et déjà en 1719, cette chapelle lui a été dédiée.»
Quatre siècles ont passé, et la dévotion demeure. Ces 400 ans du décès de Jeanne de la Bosse ont été célébrés les 5, 6 et 7 décembre 2025 à Saignelégier (JU). Avec une marche nocturne jusqu’à la chapelle qui lui est dédiée, le premier jour, la lecture d’extraits de l’ouvrage en cours de traduction le lendemain, puis une messe en son hommage, le dimanche.
Née aux Franches-Montagnes, le 15 août 1596, jour de l’Assomption, Jeanne de la Bosse fascina jusqu’à son confesseur, le jésuite Étienne Parisot, qui lui consacra une biographie. L’ouvrage est aujourd’hui en cours de traduction en français contemporain. Pour raviver son souvenir, la faire invoquer et rendre possible, enfin, sa canonisation

Qui était Jeanne? Elle ne vivra que vingt-neuf ans. Mais quelles années! «Elle n’avait pas le port d’une fille de village, mais celui d’une princesse», écrit Etienne Parisot. Elle était belle et intelligente, «l’une des plus intelligentes filles de son temps», selon un futur doge de Gênes, relate encore son confesseur dans la biographie qu’il lui a dédiée et intitulée La vie de la vierge sœur Marie Hyacinthe.
Grande, bien proportionnée, cheveux blonds, elle avait les yeux gris, le teint pâle. «Sa beauté était si frappante, que dans les rues de Pontarlier, il fallait lui donner une compagne, car les jeunes hommes ne pouvaient s’empêcher de l’approcher», raconte Martin Nicoulin, historien, auteur de Jeanne de La Bosse, une « sainte » du Jura (Éd. Saint-Augustin, 2022) et à l’origine de la traduction en français contemporain de la biographie consacrée à Jeanne par Etienne Parisot.
«À quinze ans, le drame éclate. On la marie de force. Elle lance ce cri légendaire: ‘On me marie, mais je ne me marie pas!’» raconte-t-il. «Après six mois sans consommation du mariage, l’official de l’évêque de Bâle déclare le mariage nul.»
Quatre ans plus tard, à dix-neuf ans, à la suite d’un songe, Jeanne entre chez les Annonciades de Pontarlier. «Elle choisit de se mettre du côté des sœurs converses, des filles de milieu modeste», relève Pascale Erbeia-Froidevaux, présidente de l’association «Jeanne de La Bosse». À elle la cuisine, le jardin, le soin des malades. Ainsi commence sa vie mystique sous le nom de Sœur Marie Hyacinthe.
«Elle avait une intime et continuelle familiarité avec Notre Seigneur Jésus-Christ, sa très sainte Mère, les Anges et les Saints», relève Etienne Parisot. Le Christ lui apparaît constamment. Il lui donne la communion de ses propres mains. Jeanne s’en étonne. «Elle me demandait si telles choses pouvaient longuement durer.» La Vierge Marie intervient jusque dans son quotidien. «Elle disait que la très sainte Vierge l’aidait à faire les offices du monastère, et même au réfectoire.»
Un jour, gravement atteinte dans sa santé, Jeanne reçoit la visite de la Mère du Christ. «Par un simple contact, elle avait été guérie», rapporte son confesseur. Dieu lui apparaît «au fond de l’âme, comme dans un beau ciel dégagé de toutes nuées». Le confesseur conclut: «Il me semble que le Paradis était descendu en son âme.»
Pourtant, face à ces phénomènes, Jeanne est mal comprise, malmenée par ses consœurs. Et son confesseur avance d’abord longtemps avec méfiance. Il redoute l’illusion, évoque le «démon de midi». Puis, avec le recul, il admet son erreur. Il avoue même que trop prudent, il a laissé échapper des faits admirables de cette sœur vertueuse. Un aveu tardif où la méfiance bascule en conviction.

Malgré sa foi ardente, la jeune femme qu’il guidait spirituellement n’avait rien d’une mystique austère. «Elle avait un côté joyeux, très jurassien», mentionne Martin Nicoulin. «Elle disait d’ailleurs ne pas aimer les gens aux humeurs aigres. Elle affirmait que les religieuses trop scrupuleuses souffrent ‘d’une maladie’, ‘qu’Il faut presque un miracle du bon Dieu pour les corriger’.»
Jeanne traverse sa dernière année très affaiblie. Sans se plaindre. Face à la mort, nulle crainte: «Ô qu’il ferait bon mourir à cette heure!», répète-t-elle impatiente de voir Dieu. Le 6 décembre 1625, elle s’éteint avec un doux sourire, le jour de la Saint Nicolas, avec lequel Etienne Parisot relève un même jeûne pratiqué dès le berceau les mercredis et vendredis. A l’annonce de sa mort, la Mère supérieure s’exclame: «Nous avions un trésor caché dans notre monastère!»
Douze ans après seulement, en 1637, conscient d’avoir côtoyé une figure exceptionnelle, Etienne Parisot publie sa biographie en français et non en latin, fait rarissime pour un jésuite. «De cette manière, c’était aux gens simples qu’il s’adressait», observe Pascale Erbeia-Froidevaux. «Il entreprend ce travail à la toute fin de sa vie», fait remarquer Martin Nicoulin. «Le livre paraît en 1637, l’année même de sa mort.» In extremis, donc. «Et en 1708, Jeanne figure déjà dans l’encyclopédie des saints de Bernard de Vienne et devient une star de la chrétienté catholique francophone» souligne-t-il.
Comment Martin Nicoulin, qui a ravivé sa mémoire en 2022, a-t-il rencontré Jeanne? «Par une histoire de famille. Un jour, on me demande une causerie lors d’une réunion des Froidevaux, la lignée de mon épouse et celle de Jeanne. Je me suis alors rappelé un livre sur les saints du Jura, signé Pierre-Olivier Walzer et paru en 1979», se remémore-t-il. «Cet éminent professeur de littérature française à l’Université de Berne lui consacre 30 pages admiratives. Quand elle parlait de théologie, elle le faisait mieux que les jésuites! C’était une mystique comme Thérèse d’Avila.»
Pierre Froidevaux, autre descendant de la lignée, lui demande ensuite une conférence. L’historien de cœur plonge dans les archives. À Porrentruy, il retrouve l’acte de baptême de Jeanne. «Une main y a ajouté en latin: Ex habetur Beata, autrement dit, ‘On la tenait pour bienheureuse’.»
Ce même Pierre Froidevaux relance la dévotion en 2014, lors de l’inauguration d’un portrait de Jeanne, aujourd’hui visible au fond de la chapelle. Ce jour-là, «il témoigne d’une guérison inexpliquée», relate sa fille Pascale Erbeia-Froidevaux. «Enfant, gravement blessé sous une charrue, mon père est envoyé prier à l’église de Saignelégier par sa tante. Des décennies plus tard, avant une opération de la hanche, le médecin regarde ses radios et s’étonne: ‘Comment faites-vous pour marcher?’» Pierre Froidevaux comprend qu’il a une dette envers Jeanne et entreprend des démarches pour la faire canoniser.
«Mon père prend dès lors contact avec le cardinal Cottier, à Rome», poursuit sa fille. «Le cardinal lui répond: ‘Si vous voulez relancer la canonisation, commencez par vous assurer qu’elle est connue’.»
Pierre Froidevaux n’était pas le premier à croire à sa sanctification officielle, empêchée par l’Histoire, la première fois par la Révolution française, puis par l’intégration de l’ancien Évêché de Bâle au canton de Berne. En 1983, le chanoine Fernand Boillat, professeur de philosophie à Porrentruy et expert au Concile Vatican II, relançait déjà sa cause dans la revue Grandir, comparant Jeanne à Mozart. «Si un enfant peut être un génie artistique, pourquoi une jeune fille ne pourrait-elle pas devenir sainte?» Il écrivait également cette phrase que Martin Nicoulin «adore citer»: «Si le pape Jean Paul II me demandait ce qu’il pourrait faire pour la Suisse, je lui dirais de déclarer bienheureuse Jeanne de la Bosse.» Mais Jean Paul II ne le fit pas.
Toutefois, quarante ans plus tard, la cause avance enfin un peu. «Miracle! Lors de la messe du 7 décembre 2025 en hommage à Jeanne à Saignelégier, l’abbé René Malaba s’est dit prêt à porter le dossier de béatification», s’enthousiasme Pascale Erbeia-Froidevaux. «L’entendre dire qu’il était d’accord d’être le postulateur de la cause de Jeanne a été un bonheur!»
En attendant, la traduction en français actuel de la biographie de 1637 se poursuit, portée notamment par Martin Nicoulin et Chantal Barras-Froidevaux, elle aussi de la famille de Jeanne. La parution est prévue à l’été 2026. Quatre siècles après sa mort, Jeanne échappera enfin à l’oubli. (cath.ch/sf/bh)

Des miracles après sa mort
Lors de sa mort, des faits extraordinaires se produisent. Son confesseur Étienne Parisot rapporte « qu’au moment de son trépas, Dieu lui mit sur le visage le sourire, signe de joie et de bonheur», chose «fort rare en ce passage». Au même instant, des prêtres et religieux éloignés ressentent une consolation intense et inexpliquée. L’un d’eux «sentit une si extraordinaire consolation et amour de Dieu en son cœur, qu’il était comme tout ravi et hors de soi».
Une religieuse voit Jeanne «régnante et bienheureuse en Paradis». Une autre, malade depuis dix mois, reçoit intérieurement l’ordre d’écrire ce qu’elle sait de Sœur Marie-Hyacinthe. Elle obéit et retrouve aussitôt ses forces. Un doute la saisit, la maladie revient. Elle reconnaît l’origine de la guérison, celle-ci disparaît. «Alors elle reconnut clairement que si elle avait recouvré la santé, c’était par le moyen de la bonne Sœur Marie-Hyacinthe.»
D’autres grâces suivent. «Plusieurs personnes de qualité ressentirent en leurs âmes une haute estime de son bonheur et de la gloire dont elle jouissait, et sentaient une grande consolation.» Pour Etienne Parisot, ces faits constituent «les témoignages donnés par Dieu à la vertu de cette dévote Vierge». SF
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