L’abbé Pablo Pico, le curé de Lens et Saint-Maurice de Laques, dans le secteur de Noble et louable contrée où se trouve également Crans-Montana, reçoit un appel de la police dans la matinée du 1er janvier. En lien avec l’aumônerie de l’Hôpital du Valais, il est invité à se rendre «dès que possible» au Centre de congrès de Crans-Montana, transformé en cellule de crise, d’écoute psychologique et spirituelle.
Avec ses confrères catholiques, juifs, réformés et protestants, l’abbé Pico côtoie durant quatre jours des proches, des jeunes et des familles «désemparées et affligées» qui attendent des nouvelles de leur enfant pris dans l’incendie du bar où ils fêtaient la nouvelle année. Encore impacté par ce qu’il a vécu, il témoigne alors que le pays rend un hommage national aux victimes.
Comment repensez-vous à ces événements une semaine après le drame?
J’y pense constamment, plus dans la même intensité, mais cela ne me quitte pas. Il faudra du temps pour que cela me quitte.
Qu’est-ce qui vous a motivé à vous annoncer à la hotline de la police?
Je suis prêtre dans le secteur de Noble et louable contrée où se situe Crans-Montana. J’ai tout de suite pensé qu’il pourrait y avoir des jeunes paroissiens parmi les victimes.
Quel sentiment éprouvez-vous lorsque vous êtes arrivé au centre de congrès?
De la compassion face à des familles désemparées et affligées en attente d’une nouvelle de leur enfant. On est jeté dans le drame des familles qu’on partage avec elles à notre petite échelle. Cette incertitude s’ajoutait au choc du drame. Les nouvelles arrivaient au compte-goutte. La police faisait deux annonces d’informations par jour, le matin et le soir, pour donner des nouvelles. Les familles ont passé ces quatre jours dans ce lieu à attendre de savoir si leur enfant était en vie et, s’il avait survécu, où il se trouvait et dans quel état.
« Un «no man’s land» humain que j’ai vécu comme un triduum pascal en attente de la lumière de Pâques. »
C’est le moment le plus difficile du drame: Une temporalité très particulière entre le choc et le deuil.
Clairement. Il y avait l’immense tristesse du drame et en même temps cet espoir de survie. On est entre la vie et la mort. Un «no man’s land» humain que j’ai vécu comme un triduum pascal en attente de la lumière de Pâques. Comme un long Vendredi saint sans la lumière de Pâques.
Comment ont réagi les familles à votre présence?
Les personnes étaient en demande. Il y avait l’attente d’une parole d’espérance, d’un temps de prière. Ils avaient besoin de parler, de comprendre. Les gens se raccrochaient à la foi, tournaient vers Dieu, même ceux qui ne se disaient pas croyants ou pas concernés par la foi. C’était leur seule espérance. Un père de famille m’a envoyé un message dans la nuit de dimanche me disant: «Seule la foi va pouvoir nous sauver». On a pu partager des temps de prière avec les familles qui désiraient prier ensemble pour leur enfant et demander au Seigneur de leur donner la force de rester debout et de continuer d’espérer. Un père de famille m’a dit: «On vit une agonie». Le mot est assez parlant. Il y a eu l’annonce du drame à laquelle s’est ajoutée la longue incertitude. Les gens priaient spontanément, c’était important pour eux de déposer cette épreuve et leur angoisse ans la prière. Je m’attendais à voir des gens révoltés et en colère contre Dieu mais, cela m’a surpris, il n’en a rein été. Au contraire ils ont témoigné de bienveillance et de la reconnaissance.
« Un père de famille m’a dit: ‘On vit une agonie' »
Que vous ont partagé les gens?
Des parents exprimaient leur foi dans la plupart des cas. D’autres personnes ne souhaitaient pas s’exprimer sur un plan spirituel, mais le fait de partager leur histoire était consolant et important pour elles. Dans ce cas, je n’ai pas cherché à amener une réponse de foi. L’urgence était de partager la douleur en silence, en pleurant avec les familles et en écoutant. Et, s’il y avait un désir, d’amener une parole d’espérance, ou un temps de prière.
Vous parlez d’écoute plutôt que de mots.
Comme l’a dit Mgr Lovey (Mgr Jean-Marie Lovey, évêque de Sion, ndlr) il n’y a pas de mots pour parler de cette épreuve. Une mère de famille est venue me voir et m’a demandé une parole de la Bible, une phrase d’espérance. Je n’avais pas de parole, mais j’ai évoqué l’image du Stabat Mater (la Mère se tenait debout): Marie au pied de la croix qui voit son fils innocent, torturé et mourir. C’est ce qu’ont vécu ces parents. J’ai suggéré à cette maman de demander la consolation de la Vierge Marie qui a vécu cela. Une autre mère de famille m’a fait remarquer qu’on avait des mots pour les couples qui perdent un conjoint et, m’a-t-elle dit: «On a un mot pour les enfants qui perdent leurs parents, mais pas de mot pour un parent qui perd son enfant». Tous étaient dans une grande détresse. Ce n’est pas dans l’ordre des choses.
«On a un mot pour les enfants qui perdent leurs parents, mais pas de mot pour un parent qui perd son enfant»
-Une maman
Beaucoup de jeunes sont également venus au centre.
Il s’agissait de témoins oculaires de l’incendie ou des jeunes qui ont pu en sortir «miraculeusement», si je puis dire. Certains auraient dû se trouver dans le bar à l’heure du drame et qui pour une raison quelconque, n’y étaient pas. Ils éprouvaient une certaine culpabilité et de l’incompréhension. Ils avaient aussi besoin de se confier aussi par rapport aux images qu’ils ont vues. Des rescapés, certains avec des brûlures légères, ont pu exprimer une reconnaissance à la vie de les avoir épargnés et en même temps de la tristesse pour ceux qui n’ont pas eu cette chance. J’ai pu prier aussi avec ces jeunes, croyants ou pas.
Vous arriviez à garder de la distance?
Oui, mais ce n’est pas facile. Avec la proximité, on se sent directement concerné. J’ai pu pleurer avec les familles qui pleuraient. Il n’y a pas de mots. Ils attendaient une présence, un temps de prière. Ce sont surtout les familles qui avaient besoin de parler.
Avez-vous passé les quatre jours au centre de congrès?
Non, je rentrais le soir à la cure après avoir passé la journée à Crans-Montana. Je confiais chacune des familles devant le Saint-Sacrement avant d’aller dormir.
Comment vous sentez-vous peu après ces quatre jours?
Mal. Je suis impacté, j’ai été directement en contact avec les premières personnes concernées par cette tragédie: les parents des victimes. Malgré la proximité, la prière vécue ensemble, on reste quand même extérieur à la douleur des familles. Il est difficile d’imaginer ce drame si on ne le vit pas. Les personnes qui vivent cette situation en portent seules le poids. La souffrance les isole beaucoup.
Au quatrième jour, quand tout a été terminé au centre, comment l’avez-vous vécu?
Avec une certaine forme de soulagement, partagée par les familles mais aussi une grande tristesse. Malgré l’annonce du décès, elles étaient fixées sur le sort de leur enfant: «Maintenant on sait, on va pouvoir aller le/la voir». Cela a été une consolation pour beaucoup de parents qui ont pu voir la dépouille de leur enfant une dernière fois et commencer à faire leur deuil. Il y a aussi une forme d’inaccompli. Ces familles vont devoir continuer à vivre avec ce drame dont on ne se remet pas. Comment ces familles vont pouvoir vivre avec cela? Je suis démuni. Seule la lumière du Ressuscité pourra les aider.
Vous pensez confier, vous aussi, ce que vous avez vécu?
Lundi prochain, j’ai l’enterrement d’un des jeunes qui est mort dans l’incendie du 1er janvier. Ensuite, je compte bien m’appuyer sur une aide extérieure pour avoir une écoute et un regard extérieur sur ce drame. J’ai pu partager avec des personnes de l’aumônerie des hôpitaux au centre des congrès. Nous échangions spontanément au fil des heures et des jours sur ce qui a été dit et vécu. Mais ce n’est pas suffisant.
L’accompagnement spirituel futur pourra-t-il prendre un autre forme?
Un père de famille me disait qu’il venait chaque année à Crans-Montana avec sa famille. C’est le lieu des souvenirs de plusieurs vacances passées en famille avec son fils unique. C’est très douloureux de vivre avec ces souvenirs. Tout leur parle dans la station. Ils souhaitent une célébration dans une chapelle de Crans-Montana, plus tard, au printemps. Ils en auront besoin pour faire le deuil. Il y aura un accompagnement dans la durée. Pas avec toutes les familles, ce ne sera pas possible. (cath.ch/bh)
Bernard Hallet
Portail catholique suisse
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