L’amitié perdue de deux amis d’enfance juif et palestinien

Pour comprendre son ami d’enfance devenu colon juif en Cisjordanie, le réalisateur genevois Yvann Yagchi part sur place à sa rencontre. Mais sa quête de dialogue échoue et leur amitié se rompt. Triste métaphore du conflit israélo-palestinien. Le cinéaste aux origines palestiniennes va alors renouer avec sa propre histoire.

Gabrielle Desarzens – Adaptation: Carole Pirker

En 2018, lors de son premier voyage sur place, Yvann Yagchi interroge son ami sur ses choix et ne cache pas leurs différends. Mais au fil de ses visites, ses mots et sa présence dérangent. Son ami se retire du projet et le documentaire racontera ces retrouvailles ratées entre les deux amis d’enfance qui ont grandi ensemble à Genève.

Après leur rupture, Yvann Yagchi poursuit seul la découverte des réalités des Israéliens et des Palestiniens, sur les traces de son arrière-grand-père palestinien. Dans son film, intitulé «Avant, il n’y avait rien», présenté en 2024 à Genève en ouverture des Rencontres cinématographiques «Palestine, filmer, c’est exister», le cinéaste s’adresse sous forme épistolaire à son ami pour lui raconter sa version de l’histoire.

De quoi est faite une amitié, avant tout?
Yvann Yagchi
: je pense qu’elle est faite d’honnêteté, de loyauté et d’erreurs que l’on peut pardonner. En Palestine, je me suis retrouvé face à cette amitié peu orthodoxe entre un colon israélien et moi, un Palestinien. J’ignore comment j’ai pu croire que tout allait bien se passer, mais je reste malgré tout son ami.

Qu’est-ce que vous aimiez chez lui?
On a grandi ensemble et on était dans la même école. C’était une amitié qu’on ne choisit pas, lorsqu’on a cinq, sept ou dix ans. J’adorais chez lui son ouverture d’esprit et sa capacité à s’adapter et à explorer les choses.

Vous êtes moitié suisse et moitié palestinien. Qu’est-ce qui qualifie selon vous un Palestinien?
L’identité palestinienne est multiple. J’ai pu constater que ce n’est pas la même chose d’être palestinien dans un camp de réfugiés que dans une ville palestinienne, en Israël ou dans la diaspora. C’est surtout une identité malmenée par Israël depuis 1948.

Depuis la fondation de l’État d’Israël…
Oui, pour mieux régner, Israël a divisé les Palestiniens en différents territoires et en différentes situations administratives. Cela m’a vraiment choqué. Moi qui me suis toujours considéré comme un Palestinien de la diaspora, j’étais totalement différent des Palestiniens sur place.

« La Palestine m’a été transmise par ma mère et j’espère un jour transmettre cette culture et cette identité à mes enfants. »

Et quel lien avez-vous trouvé avec les Palestiniens rencontrés sur place?
Une histoire et une culture commune. En découvrant par exemple les livres de mon arrière-grand-père, j’ai réalisé qu’il existait une culture et une littérature palestiniennes avant 1948. Lorsque j’ai montré mon film à Copenhague, un Palestinien s’est levé et a dit: «La Palestine est en nous». Il est né en Palestine et a transmis cette culture à ses enfants. La Palestine m’a été transmise par ma mère et j’espère un jour transmettre cette culture et cette identité à mes enfants, si j’en ai un jour.

Vous avez terminé ce film juste avant l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023, et la guerre qui a suivi. Feriez-vous le même film aujourd’hui?
C’est très difficile à dire, parce que j’ai beaucoup évolué sur ces questions depuis le début du tournage. Avec tous les événements qui se sont passés, j’espère aujourd’hui que le film contribuera à dénoncer ce qu’il se passe à Gaza et en Cisjordanie.  Si le film sert à quelque chose, au-delà de mon histoire d’amitié, c’est à cela. Pour moi, c’est extrêmement important. 

Vous parlez dans ce film du besoin de dénoncer la vie des colons israéliens en Israël-Palestine. Est-ce que ce besoin s’est exacerbé, depuis?
Je n’ai jamais voulu dénoncer la vie de mon ami d’enfance. Ce sont ses propres choix. Je ne l’ai pas jugé au niveau personnel, mais j’ai toujours voulu dénoncer le système dans lequel il évoluait. C’est un régime d’apartheid qui donne toute impunité aux colons d’agir d’une manière violente et menaçante pour les Palestiniens. Cela a été le cas avant octobre 2023 et c’est toujours le cas aujourd’hui. L’émotion s’est exacerbée, mais la volonté de dénoncer les agissements du système israélien a toujours été présente.

« Leur [les colons] volonté d’acquérir toujours plus de terres au détriment des Palestiniens est omniprésente. »

Dans votre film, vous dites à propos de votre ami: «Tu étais devenu un instrument actif de l’État israélien pour annexer les territoires palestiniens. Tu appartiens au sionisme religieux où l’État et la religion ne font qu’un, et qui défend le grand Israël qui s’étendrait jusqu’au Jourdain». Vous dites que vous vouliez vraiment comprendre son monde. L’avez-vous compris?
En partie, car mon ami d’enfance s’est retiré du projet après deux ans de tournage. J’ai l’impression que l’on a craint ma démarche et que l’on n’a pas voulu reconnaître mon monde. Quand j’étais là-bas, c’est comme si les Palestiniens n’existaient pas. Dans les colonies dans lesquelles je me suis rendu, j’ai compris qu’une majorité de personnes est religieuse, mais aussi religieuse nationaliste. Leur volonté d’acquérir toujours plus de terres au détriment des Palestiniens est omniprésente, sans aucun cas de conscience, ni aucune compréhension de la situation. 

Quelle est votre religion?
J’ai été baptisé catholique, car mon père était moitié suisse, moitié irakien. Ma mère est grecque orthodoxe, mais je n’ai pas grandi dans la religion. Elle ne guide pas ma vie. Ma mère est grecque, orthodoxe et palestinienne.

Le fait que vous ayez été baptisé catholique et que votre maman est palestinienne et chrétienne, vous a-t-il donné des valeurs particulières?
C’est plutôt culturel. J’ai suivi les cours de catéchisme, mais je n’ai jamais réfléchi aux valeurs chrétiennes qui m’ont été inculquées. J’ai dû bien sûr dû être influencé par elles.

Est-ce que vous comprenez le judaïsme de votre ami et le fait qu’il soit devenu un colon religieux?
Je ne vais pas trop parler de lui pour des raisons légales et éthiques, mais je comprends son parcours, même si cela ne veut pas dire que je le justifie. Il me parlait de ce Dieu qui lui avait donné une identité, des règles de vie et un toit pour ses enfants. Moi, je voyais des armes, des barbelés qui soumettent, qui contrôlent, qui bannissent et je ne comprenais pas pourquoi il persistait à vivre ici.

Mais vous avez aussi été rechercher votre identité sur place. L’avez-vous trouvée?
Oui, d’une certaine manière. J’ai grandi avec, en tête, la Palestine et son histoire. Il y avait toujours ce livre sur la table du salon qui s’appelait «Avant l’heure de la diaspora», avec des photos en noir et blanc de la Palestine d’avant 1948. Une d’elle y montre mon arrière-grand-père Khalil Beidas. J’ai réussi à faire la paix avec ce que signifiait pour moi le fait d’être palestinien. Mais mon identité, par les multiples origines que j’aie, est fluide. Elle va continuer à évoluer. Elle n’est pas faite que de nationalités, elle est aussi culturelle.

Vous dites avoir retrouvé une partie de votre identité en découvrant les livres de votre arrière-grand-père, qui se trouvent dans une bibliothèque juive en Israël.  
Oui, c’est une histoire assez spéciale. Ce sont des livres qui ont été pillés en 1948 dans toutes les maisons à Jérusalem-Ouest, là où se trouvait la maison de mon arrière-grand-père. J’ai eu l’impression que mon identité était toujours un peu dans les sous-sols de cette librairie nationale d’Israël. Découvrir les écrits de mon arrière-grand-père qui relatait les faits de la Palestine de 1928, c’est comme s’il me parlait directement, comme s’il y avait cette transmission qui pour moi ne s’était jamais faite. C’était assez incroyable.

Et c’était sur place…
Oui, j’ai aussi découvert et dormi dans sa maison, qui est devenue une auberge. J’ai passé du temps à la librairie nationale d’Israël, où j’ai consulté les journaux que l’on peut voir en ligne. Je me suis donc situé dans un pays qui n’était pas le mien, mais où se trouvaient toute ma culture et mon héritage culturel et intellectuel. C’était paradoxal.

Et en quoi cela vous a-t-il enrichi?
Cette expérience m’a poussé à terminer ce film et à vouloir en faire d’autres sur la mémoire palestinienne. Vous savez, ce sentiment d’appartenance est assez subtil et très difficile à décrire avec des mots.  Peut-être que j’essaierai un jour…

Est-ce que cela vous a apaisé?
Oui, mais cela m’a aussi rendu très triste, parce que… je le dis à la fin du film… j’ai rêvé que mon arrière-grand-père s’était introduit dans la librairie nationale d’Israël et avait volé ses propres livres! Et dans le commentaire, j’ai dit: «Il était libre, enfin!» Bien sûr, ça ne s’est jamais passé, mais c’était peut-être une façon de parler de moi, en disant que le jour où je pourrais transmettre cet héritage, qui n’est pas seulement le mien mais celui de tous les Palestiniens, il y aura peut-être un certain apaisement. 

On peut rappeler que votre arrière-grand-père a fui Israël pour se rendre au Liban.
Oui, il s’est d’abord rendu en Jordanie, puis au Liban, parce qu’il y avait une sorte de blocus de l’armée israélienne et aucune nourriture ne passait. Il est parti à pied jusqu’à Jérusalem et de là, en Jordanie, puis au Liban, où il est décédé un an plus tard.

Au camp de réfugiés de Kalandia, en Cisjordanie, vous écrivez qu’être Palestinien, c’est être déplacé, parqué, oublié derrière un mur, «pour te faire de la place à toi, mon ami le colon. C’est une chose de le savoir, une autre de le ressentir. Tu vis à deux kilomètres de là, indifférent, dans le déni, protégé par un discours qui te donne bonne conscience». Kalandia a provoqué un séisme en vous…
Oui, car j’ai été confronté à la dure réalité dans laquelle vivent les Palestiniens, réfugiés dans leur propre pays. En tant que Palestinien de la diaspora, assister à ce régime d’apartheid m’a confronté à ma propre honte, celle d’avoir attendu plus de 30 ans pour venir voir ce qu’il se passait vraiment. 

Votre but était ne pas rester silencieux ni complice de votre ami, le colon juif. Est-ce que vous diriez que la politique a finalement eu raison de votre amitié?
Evidemment, les choix politiques jouent un rôle. Mais c’est plutôt le manque de reconnaissance de mon identité palestinienne qui m’a fait prendre mes distances. Mon ami, mais aussi les colons israéliens et beaucoup d’Israéliens en général me parlaient, mais ils ne parlaient pas à qui j’étais vraiment. Pour moi, c’était très difficile: comment dialoguer s’il n’y a aucune reconnaissance?

 … de qui vous êtes…

Oui, et de l’histoire palestinienne. J’ai l’impression que dans toutes les tragédies de l’histoire, il y a toujours un moment où il a fallu avoir une reconnaissance pour les victimes. Soyons clairs, je ne suis pas une victime. Je suis né en Suisse, mais je viens d’une famille palestinienne et je pense à tous les Palestiniens sur place. Personne ne reconnaît ce qu’il s’est passé. Personne. Et cela continue, aujourd’hui…

Retrouvez l’entretien complet dans l’émission radio «Babel» sur RTS Espace 2

«Avant, il n’y avait rien», le titre de votre film, fait d’ailleurs écho à cette absence de reconnaissance…
Absolument, car dire qu’avant Israël, avant 1948, il n’y avait rien, est une phrase que j’ai entendue toute ma vie. J’ai découvert par la suite que c’est une technique coloniale vieille comme le monde. Elle consiste à dire que la terre que l’on va coloniser est vierge de tout être humain, pour justifier ensuite ses actions…

À qui adressez-vous cette histoire d’une amitié, aujourd’hui perdue?
Elle est destinée aux personnes, en Europe et dans le monde, qui veulent en savoir plus sur l’histoire palestinienne et la colonisation dans les territoires occupés palestiniens.

Est-ce qu’il y a parfois eu, parmi les spectateurs, des personnes juives qui vous ont contacté après la projection de votre film?
Oui, beaucoup, et de manière très surprenante. À Leipzig en Allemagne, par exemple, un Israélien de Jérusalem m’a dit avoir trouvé mon film un peu soft et gentil. Je lui ai répondu que j’ai fait ce que j’ai pu. En fait, ce sont les Israéliens ayant quitté Israël qui m’ont fait les remarques les plus dures envers leur propre gouvernement. Certains m’ont aussi parlé de leur judaïsme, et du sionisme dans lequel ils ont été éduqués et avec lequel ils sont moins d’accord aujourd’hui. Il y a une remise en question et une prise de conscience, mais je ne veux pas trop en parler, car je pense que c’est aux membres des communautés juives de le faire. (cath.ch/bh/cp)

> «Avant, il n’y avait rien», film documentaire d’Yvann Yagchi, 2024, 71 min.

Yvann Yagchi, un réalisateur en quête de ses origines
Né en 1983 à Genève, Yvann Yagchi est d’origine palestinienne et irakienne. Titulaire d’un master en journalisme de l’Université Libre de Bruxelles et en réalisation documentaire à la National Film and Television School au Royaume-Uni, il s’intéresse beaucoup à la culture européenne et à celle du Moyen-Orient. Après avoir travaillé comme journaliste en Belgique et en Suisse, il devient caméraman pour la BBC, puis réalisateur de documentaires. Projet avorté qui se mue en quête des ­origines, «Avant, il n’y avait rien» (2024) est son deuxième long-métrage documentaire. CP

Rédaction

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