Roger Puati: avec la traite négrière, les Églises ont trahi le message du Christ

Durant quatre siècles, les puissances européennes ont déporté des dizaines de millions de personnes du continent africain pour en faire des esclaves en Amérique. Dans Christianisme et traite des noirs (Ed. Vérone), le théologien et pasteur Roger Buangi Puati analyse le positionnement des Églises, complices du commerce négrier, avant de s’engager peu à peu pour l’abolition de l’esclavage.

Matthias Wirz – Adaptation: Carole Pirker / RTS religion

Originaire la République démocratique du Congo (RDC), Roger Puati (voir encadré) est arrivé en Suisse il y a presque 40 ans. Il y est devenu enseignant et pasteur, jusqu’à sa retraite, il y a un peu plus de trois ans. Depuis ses études de théologie à Genève, il s’est spécialisé dans la thématique de l’esclavage des Noirs en Amérique.

Roger Puati, pasteur et théologien | © Matthias Wirz

Dans la réédition de son livre paru l’automne dernier, il reprend sa thèse de doctorat, en l’enrichissant de ses recherches plus récentes, en particulier celles concernant le positionnement des Églises face à la traite négrière.

On parle de traite triangulaire concernant la traite des Noirs. Comment se met-elle en place?
Roger Buangi Puati: Des armateurs négriers préparent des bateaux et viennent en Afrique. Ils y embarquent les captifs enchaînés qui ont été rassemblés dans des entrepôts que les Européens ont construits sur les côtes africaines de l’Atlantique. Leurs bateaux voguent ensuite vers les Amériques, les Caraïbes et le grand continent américain. Arrivés sur place, les esclaves sont vendus aux planteurs, au prix des denrées comme le café, le cacao, le sucre, etc. Les négriers repartent ensuite avec ces denrées vers le continent européen pour les vendre. Voilà le principe de la traite et du commerce triangulaire.

A partir du XVIᵉ siècle, ce système va se perpétuer, pour près de quatre siècles…
Exactement. Pour les esclaves, les conditions de travail sont très dures. Ils se lèvent très tôt, se couchent très tard et se nourrissent de racines, de tubercules, juste de quoi survivre pour pouvoir travailler. Avec une telle alimentation et un tel traitement, ils ne peuvent pas vivre au-delà de quatre ou cinq ans! Et à la moindre faute, on les fouette, on sectionne aussi parfois leurs tendons pour effrayer les autres esclaves.

Combien de personnes ont-elles été concernées par cette traite négrière?
Durant les quatre siècles où elle a sévi, les minimalistes parlent de 13 à 14 millions de personnes et les maximalistes, de 100 millions d’êtres humains. Selon l’étude que j’ai menée, j’arrive à une fourchette de 25 millions. Mais pour un Africain qui arrivait dans les Amériques, entre cinq et sept mourraient en route. Comme c’était souvent les plus vigoureux qui étaient capturés et déportés, l’Afrique a vraiment été vidée de sa force vitale.

« Pour un Africain qui arrivait dans les Amériques, entre cinq et sept mourraient en route. »

On pense à la responsabilité des puissances coloniales comme l’Espagne, le Royaume-Uni ou la France. La Suisse n’est pas épargnée: même ses intellectuels ont soutenu la traite négrière, tel Louis Agassiz, professeur à Harvard et théoricien de l’inégalité des races. Qui était cet homme?
C’était un Fribourgeois parti de la Suisse vers les Amériques. Il avait ses propres esclaves, sur lesquels il faisait des expériences et des études dites «scientifiques». Il dénudait les esclaves et les photographiait sous toutes leurs coutures, pour démontrer l’infériorité de l’homme Noir. Il est très connu et adulé un peu partout dans le monde. Il n’y a pas une grande ville, en Amérique ou en Europe, qui n’ait une place ou une rue Agassiz. 

En Suisse aussi?
Oui, nous avons, en effet, le Agassizhorn (le pic Agassiz, une montagne des alpes bernoises, ndlr). Nous avons mené une campagne avec le professeur Hans Fässler de Saint-Gall pour débaptiser cette montagne. Malheureusement, les deux communes concernées ne l’ont jamais accepté. Mais il n’y a pas qu’Agassiz. Les cantons de Berne et de Soleure, par exemple, avaient des parts dans la traite négrière. Et des personnalités en lien avec cette traite existaient dans quasiment tous les cantons, que ce soit à Neuchâtel, Genève ou Vaud. Le Château de Prangins, par exemple, a été construit grâce à l’argent de la traite négrière.

Comment décrire le rôle des Églises dans la vente ou l’achat d’esclaves noirs?
Chaque période de l’histoire a ses aveuglements, et cet aveuglement faisait de l’homme noir quelqu’un d’inférieur. Ne nous voilons pas la face: l’aspect physique a joué un rôle important dans les délibérations des Églises pour décider que les Noirs n’avaient pas d’âme et qu’ils pouvaient être asservis. Lorsque la traite négrière commence, l’Église catholique bénit ces commerces. Elle encourage et absout même les négriers qui participent à ce trafic. C’est beaucoup plus tard, avec la Réforme protestante, que les lieux de délibération deviennent pluriels et qu’on peut savoir ce que pensent les catholiques et les protestants.

« L’aspect physique a joué un rôle important dans les délibérations des Églises pour décider que les Noirs n’avaient pas d’âme. »

Dans un texte du Synode datant de 1637 (voir encadré 2), l’Église réformée de France reconnaissait la pratique de l’esclavage et de la traite des Noirs…
À l’époque, la place de l’Église dans les sociétés européennes était centrale. L’Église réformée de France ne pouvait pas condamner l’esclavage. On interprète donc les textes pour dire que Dieu, lui-même, a déjà décidé que le Noir est esclave, et que nous n’avons pas donc pas à révoquer ce genre de textes. Beaucoup se sont appuyés là-dessus, avec une exégèse sans aucune base théologique…

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Vous êtes originaire de la RDC. C’est un cas que vous connaissez bien…
En effet, au XIVe siècle, le roi du Royaume du Congo, Nzinga Nkuwu, fait venir les premiers missionnaires. On ne parle pas encore de traite négrière, donc l’Église va se construire sans problème… jusqu’à la date fatidique de 1492, avec l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique et le début de la traite négrière. Et là, tout bascule. 

Quels changements s’opèrent alors?
À partir de là, même les prêtres dévolus à construire l’Église chrétienne du Congo vont s’adonner à la vente de leurs propres paroissiens! Ceux qui avaient une âme et que l’on venait évangéliser, tout d’un coup, ils la perdaient, parce qu’on devait les vendre. Cette chrétienté, la première en Afrique subsaharienne, va ainsi être anéantie par cette sombre histoire de la traite négrière.

« Même les prêtres dévolus à construire l’Église chrétienne du Congo vont s’adonner à la vente de leurs propres paroissiens! »

Les Églises ont collaboré à la traite des Noirs, mais certains chrétiens ont aussi été les premiers à soutenir les idées qui ont permis, à partir du XIXe siècle, d’abolir le système de l’esclavage…
Effectivement, ce sont plutôt les Églises radicales ou marginales, comme celle des Quakers en Angleterre, qui ont commencé à lutter contre l’esclavage. Quand ils arrivent en Pennsylvanie, leur leader, George Fox, est le premier à s’élever contre la traite négrière. Il ne veut pas voir des membres de son église posséder des esclaves. Selon lui, Dieu n’a créé qu’une seule humanité et la couleur de peau ne peut pas justifier l’esclavage des Noirs. Ils sont nos frères, dit-il. Plus question de les asservir. Nous sommes alors au XVIIᵉ siècle, mais l’esclavage ne sera aboli qu’au milieu du XIXᵉ. 

Les Quakers étaient donc des pionniers…
Oui, ils ont anticipé le mouvement. Lors de la traite négrière, le christianisme a trahi le message du Christ, mais ce même christianisme va aussi produire un mouvement de lutte pour la dignité des êtres humains. Cela dit, l’abolition de l’esclavage est due en premier lieu aux mouvements de résistance des esclaves eux-mêmes, parce que les troubles devenaient constants dans les plantations et que les esclaves n’en pouvaient plus de leurs conditions de vie atroces.

Retrouvez l’entretien complet sera rediffusé sur RTS Espace 2 dans l’émission radio «Babel».

Comment aborder la question de la réparation qu’il faut accorder aux populations africaines, face à ce qu’elles ont subi durant tous ces siècles?
Ce sont des questions juridiques complexes. Tout crime contre l’humanité est définitivement irréparable. Mais si «réparation» signifie la reconnaissance de cette histoire et des crimes commis, beaucoup d’États européens résistent à la reconnaître. Il s’agit donc pour eux d’assumer les crimes commis. L’Europe doit aussi accepter de ne pas monopoliser le narratif de cette histoire, parce que les victimes ont prioritairement droit et voix au chapitre. Enfin, il s’agit de pouvoir indemniser ceux que l’on reconnaît comme victimes. 

Parce que la traite négrière et l’esclavage a généré beaucoup d’argent…
Oui, mais on ne peut pas hériter de la richesse produite par cette traite en faisant mine d’ignorer qu’une part de cet héritage doit revenir à l’Afrique, car elle y a grandement contribué. Malheureusement, cette reconnaissance n’existe pas. Il faut qu’elle vienne, parce qu’on répète les mêmes crimes, mais sous d’autres formes.

« L’Afrique, réservoir d’hommes, hier, et réservoir de matières premières, aujourd’hui, le cycle continue… »

C’est-à-dire?
La RDC est un pays dont le sous-sol est immensément riche. On arme un pays voisin par les puissances européennes dont les dirigeants se réclament chrétiens. Ils financent cette guerre qui a fait dix millions de morts en 29 ans. Et cela n’émeut pas la communauté internationale. On doit briser ces chaînes pour que l’Afrique ne soit plus celle dont on prend le sang pour que les autres vivent, alors qu’elle-même se meurt. L’Afrique, réservoir d’hommes, hier, et réservoir de matières premières, aujourd’hui: le cycle continue. (cath.ch/cp/bh)

Christianisme et traite des noirs, Roger Buangi Puati, Vérone Editions, 2025.

Pasteur et écrivain
Né le 8 juillet 1957 à Tshela, dans la province de Kongo central en RDC, Roger Buangi Puati est un écrivain, pasteur et théologien congolais. En 1987, il s’installe en Suisse où il obtient un master en théologie à l’Université de Genève, avec une spécialisation en histoire de la traite négrière. Aujourd’hui retraité, il a mené une double carrière de pasteur dans une paroisse Lausannoise de l’Église évangélique réformée du canton de Vaud et de professeur à l’École d’études sociales et pédagogiques de Lausanne et à l’Université populaire africaine à Genève. En tant que Maître de conférences, il a participé à plusieurs colloques internationaux et a publié plusieurs ouvrages. CP

L’Église réformée reconnaissait l’esclavage
Selon cet extrait d’un texte du Synode de l’Église réformée de France de 1637, la traite des Noirs n’est pas contraire à la tradition biblique: «Quoi que les hommes aient un droit d’acheter et de garder des esclaves et que cela ne soit pas condamné par la parole de Dieu, néanmoins, parce qu’on abuse de ce droit-là et qu’il s’est glissé insensiblement une coutume très inhumaine, cette assemblée exhorte les fidèles de ne pas abuser de cette liberté d’une manière qui soit contraire aux règles de la charité chrétienne, et de ne pas remettre ces infidèles au pouvoir des barbares qui pourraient les traiter inhumainement, mais de les donner à des chrétiens débonnaires.» CP

Rédaction

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