Le dernier rapport de la Fondation Zewo indique que deux organisations sur trois d’utilité publique suisses collectant des dons et certifiées de son label de qualité Zewo subissent la diminution des aides étatiques. Parmi elles, Action de Carême et l’Entraide Protestante Suisse (EPER).* Le Parlement fédéral, en effet, a bouclé le 19 décembre 2024 le budget 2025 de la Confédération en y inscrivant une coupe de 110 millions de francs dans la coopération internationale, répartie ainsi: -55 millions pour la coopération bilatérale, -25 millions pour la coopération économique et -30 millions pour les contributions à des organisations internationales. Il a aussi décidé de réduire de 321 millions de francs la part consacrée au financement des activités de la coopération au développement dans le plan financier 2026-2028.
Pourtant, la Suisse s’était engagée à verser 0,7% de son revenu national brut pour la coopération internationale. Dans les faits, cette part diminue depuis deux ans, descendant même sous la barre des 0,4%.
Ces décisions du Parlement fédéral en matière de coopération internationale se sont traduites pour Action de Carême et pour l’Entraide Protestante Suisse par une réduction d’environ 10% des contributions financières accordées par la Direction du développement et de la coopération (DDC) entre 2024 et 2025. Soit environ une baisse de 650’000 francs en 2025 pour Action de Carême (voir son rapport annuel 2024).
L’ONG catholique souligne par ailleurs qu’une enveloppe de 1,5 milliard de francs a été intégrée au budget de la coopération internationale pour l’aide et la reconstruction de l’Ukraine, diminuant de facto la part revenant à tous les autres projets de développement. Comptabilisés dans l’aide internationale mais non alloués aux pays du Sud, ces montants se traduisent par des coupes concrètes dans les programmes des ONG actives dans ces régions, les contraignants à des prises de décisions douloureuses.
Ainsi, dès 2027, Action de Carême ne soutiendra plus ses partenaires engagés dans la lutte contre la pauvreté au Laos. Quant à l’EPER, elle annonce «la fermeture de projets, principalement en Amérique latine en raison d’une nouvelle règle ne permettant d’attribuer que 10% des fonds de base à ce continent».

Ces œuvres d’entraide chrétiennes doivent affronter en outre les conséquences du démantèlement en 2025 de l’Agence américaine pour le développement international (USAID). L’EPER avait trois projets d’aide d’urgence actifs financés par l’USAID, en République démocratique du Congo, en Ukraine et en Éthiopie, touchant 900’000 personnes vivant dans des conditions extrêmement précaires et dans des régions difficiles d’accès, pour un montant global de 7,8 millions de francs. Elle a été contrainte d’arrêter définitivement son projet en Éthiopie et de suspendre, pendant plusieurs mois et dans une incertitude complète de la suite, ses projets d’urgence en Ukraine et RDC.
Si le choc a été moins violent pour Action de Carême , celle-ci ne recevant aucun financement direct de l’USAID, l’organisation a toutefois était indirectement affectée dans la mesure où plusieurs de ses pays et partenaires d’intervention – notamment en Afrique et en Amérique latine – bénéficient également de fonds américains. «Le retrait de ces financements a accru la pression sur les populations locales et sur les organisations partenaires, sans que la Suisse puisse compenser ces manques en raison de ses propres coupes budgétaires», souligne Tiziana Conti, responsable des relations publiques à Action de Carême.
Sera-t-il possible pour les œuvres d’entraide de compenser la réduction des subventions publiques par une augmentation des dons privés des particuliers, des institutions et des fondations établies en Suisse? Au vu de la perte du pouvoir d’achat des Suisses, ce n’est pas gagné d’avance, même si la population du pays reste globalement très généreuse.
«La stabilité des dons privés constitue un contrepoids important» aux baisses de financement étatiques, estime la Fondation Zewo. Sur les 1,5 milliards de dons privés récoltés en 2024 par les organisations certifiées, 70% proviennent des ménages privés, sous forme de dons ou de legs, détaille-t-elle. Les 30% restants ont été versés par des institutions privées, des églises ou des entreprises.
«Grâce à la grande solidarité d’autres donateurs, une partie de l’aide a pu être maintenue», confirme l’EPER. Précisant que les comptes de l’année 2025 ne sont pas encore définitifs, l’œuvre d’entraide protestante relève que les entrées semblent indiquer une légère augmentation des dons des particuliers et des fondations.
Pour Action de Carême, la situation apparaît plus contrastée. Son directeur, Bernd Nilles, indique que l’organisation enregistre un recul des dons privés d’environ 10% depuis la pandémie de Covid-19, une tendance observée sur plusieurs années.
Cette évolution s’explique en grande partie par la diminution des dons issus des paroisses catholiques. Ceux-ci représentent aujourd’hui environ 2,5 millions de francs par an, soit près de 10% du budget, contre près de 5 millions de francs il y a dix ans. La baisse de la fréquentation des églises continue ainsi de peser sur les recettes.
L’EPER partage la même crainte en ce qui concerne la baisse depuis plusieurs années des recettes en provenance du domaine ecclésiastique, même si les dons des Églises restent substantiels (environ 29% du total des dons). «Nous observons avec inquiétude la diminution régulière du nombre de membres de l’Église», indique Joëlle Herren Laufer, responsable des relations avec les médias à l’EPER. «En 2022, nous avons reçu plus de 15 millions de francs suisses de dons et de contributions provenant de ce secteur, contre un peu moins de 12 millions en 2024. Et en 2025, ce chiffre ne devrait plus être que de 11,1 millions de francs suisses.» Le résultat exact ne pourra toutefois être annoncé qu’après la clôture définitive des comptes annuels 2025.
Cette fragilité des entrées financières pousse ces ONG à soutenir leurs efforts en matière de recherche de fonds, dans le domaine des legs notamment, et à chercher des sources alternatives de financement, comme auprès des fondations.
En Suisse, des tendances claires se dessinent en effet dans le domaine des legs et des dons testamentaires. «La part des legs dans le volume total des dons ne cesse d’augmenter, remarque Joëlle Herren Laufer. Certaines organisations indiquent que 10 à 30% de leurs revenus proviennent de legs. Cela s’explique par le vieillissement de la population suisse et la concentration croissante des fortunes entre les mains des générations plus âgées.» Ce n’est cependant pas le cas pour l’EPER, ajoute-t-elle. À une année de vaches grasses, avec des legs de plusieurs millions de francs, peut succéder une année de vaches maigres. Le montant et la quantité des dons testamentaires varient donc considérablement.
De son côté, Action de Carême a renforcé ses efforts dans la recherche de nouveaux bailleurs institutionnels et consolidé certains soutiens existants «Ces évolutions montrent que des fondations, mais aussi des cantons, des communes et des paroisses catholiques, considèrent le travail d’Action de Carême dans le Sud global comme durable, pertinent et digne de soutien», relève Tiziana Conti. Ces financements institutionnels permettent à l’organisation et à ses partenaires locaux de maintenir en partie une capacité de planification à moyen et long terme.
Elle souligne néanmoins que la durabilité de ces nouveaux financements n’est pas encore assurée. L’incertitude est donc de mise quant à l’évolution des activités à moyen terme de l’ONG. Dans ce contexte, son directeur, Bernd Nilles, met en garde contre le risque de voir disparaître des projets de développement «très efficaces», notamment dans les domaines de la sécurité alimentaire, du soutien aux familles paysannes et du renforcement des droits des femmes.
L’œuvre d’entraide rappelle que les projets qu’elle soutient permettent d’aider entre 2,5 et 3 millions de personnes. Si le Conseil fédéral et le Parlement devaient procéder à de nouvelles coupes dans la coopération suisse au développement, cette aide serait gravement compromise, avertit-elle. Les dons privés, aussi précieux soient-ils, pourront difficilement contrebalancer le désistement étatique.
Un autre facteur vient compromettre le travail des œuvres d’entraide. Le monde, confronté à de très nombreuses guerres et aux catastrophes naturelles dues au dérèglement climatique, présente un paysage humanitaire désolant. La population suisse se montre souvent très solidaire, financièrement parlant, avec les victimes des crises humanitaires médiatisées. Ce secteur monopolise ainsi une part toujours plus large des dons privés, car l’urgence aiguë, rendue visible et compréhensible par les médias, renforce le sentiment de solidarité des donateurs. «Même si nous sommes reconnaissants pour ce soutien rapide, cela met inévitablement sous pression la collecte de dons pour les projets de coopération au développement et les projets en Suisse, qui sont conçus pour le long terme», souligne l’EPER.

L’œuvre d’entraide protestante indique aussi craindre que les dons sans affectation particulière continuent de diminuer. Or ceux-ci (près de 46% chez Action de Carême) sont d’une importance capitale pour toutes les organisations qui collectent des dons, car ils leurs offrent la flexibilité nécessaire pour compenser les projets affectés par un sous-financement. Cela comprend non seulement les coûts des projets, mais aussi les coûts structurels, indispensables à un travail efficace et professionnel. (cath.ch/lb)
* Contactée par la rédaction, Caritas Suisse a choisi d’attendre les résultats définitifs de ses comptes 2025 avant de les commenter.
Lucienne Bittar
Portail catholique suisse
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