«Les dimanches», quand l’annonce d’une vocation fait vaciller la famille

Ainara, 17 ans, ne se drogue pas, n’est pas homosexuelle, ni délinquante. Mais ce qu’elle annonce à sa famille a l’effet d’une bombe: sa volonté d’entrer au couvent. Dans le film «Les dimanches» (Los Domingos), la réalisatrice espagnole Alauda Ruiz de Azua explore avec respect et complexité le thème de la quête d’absolu chez l’individu.

«Jésus sème des graines de désir en nous, je me laisse seulement mener», affirme Ainara dans Les dimanches. La jeune fille explique ainsi sa vocation à devenir une religieuse cloîtrée. Mais en est-elle vraiment convaincue au fond d’elle-même?

Telle est la question que la réalisatrice Alauda Ruiz de Azua pose en filigrane tout au long du film, qui sort le 25 février 2026 en Suisse. La tante d’Ainara, Maite, athée et anticléricale, incarne les vents contraires. Elle tente de la faire renoncer à son projet et l’incite à poursuivre ses études, même si elle lui assure respecter sa foi.

Comment éviter «l’endoctrinement» catholique?

On comprend que dans ce Pays basque espagnol encore très marqué par l’Eglise catholique, Ainara a été très vite au contact de la religion, par les cours de catéchisme à l’école, les liens institutionnalisés avec des congrégations, la tradition sociale. Un motif central dans le film pour la réalisatrice, comme elle l’exprime dans une interview pour le distributeur AGORA FILMS: «Comment éviter l’endoctrinement quand des modèles éducatifs entiers sont construits sur le dogme? Que des mineurs abordent avec des adultes des sujets très sensibles dans un climat de grand secret soulève pour moi énormément de questions.»

Le film « Les dimanches » scrute les relations familiales | © AGORA FILMS

Un point de vue que la cinéaste admet influencé par le contexte particulier de l’Espagne. «Dans ma génération, le religieux était fortement teinté de politique, à cause du rôle qu’a joué l’Église catholique pendant le franquisme. Le catholicisme, pour nous, était indissociable de la dictature.»

Raison contre conviction

La tante Maite voit donc uniquement dans l’attitude de sa nièce le résultat d’un «lavage de cerveau» rendu plus efficace par le fait qu’Ainara a perdu sa mère quelques temps plus tôt.

Une scène du film « Les dimanches » | © AGORA FILMS

Elle se confronte à la mère supérieure du couvent et tente de la persuader qu’Ainara n’est qu’une adolescente confuse, rendue vulnérable par la mort de sa mère et qui recherche seulement de la consolation. A quoi la mère supérieure répond que le choix de la jeune fille n’est pas entre ses mains. Aux tentatives de Maite de raisonner sa nièce s’oppose la ferme résolution de cette dernière, renforcée par son sentiment d’être emplie de l’amour de Dieu.

Une approche humaniste

La question des limites de la liberté individuelle, de la quête de l’absolu, spécialement dans une jeunesse en perte de repères, constituent autant de fils rouges qui mettent le spectateur en équilibre précaire. Le film est né de l’histoire réelle d’une jeune fille de 18 ans voulant entrer dans les ordres. «En tant que personne non croyante, élevée dans la laïcité, j’ai été très frappée par une renonciation aussi radicale», explique la réalisatrice.

Le long-métrage traite le sujet de manière plus «humaniste que sociologique». La réalisatrice a pris le temps de rencontrer des jeunes filles en discernement, d’autres déjà entrées au couvent et d’autres encore qui en étaient sorties. «Des schémas récurrents sont apparus d’une histoire à l’autre.» Les personnages sont ainsi inspirés de personnes réelles. «Non pas d’individus précis, mais de trajectoires qui se répétaient», relève la cinéaste.

Ne pas trahir la complexité humaine

Même si plusieurs scènes renvoient à une imagerie religieuse ou mystique, Les dimanches n’est pas un film «pieux». Alauda Ruiz de Azua assure avoir toujours tenu la religion à distance «avec un regard critique sur l’institution ecclésiastique».

Elle admet en même temps avoir évolué dans son regard face à la foi. «En faisant le film, j’ai mieux compris que, dans l’intime, la religion peut être un immense réconfort pour beaucoup de personnes (…)» Les dimanches ne cherche ainsi pas à «moraliser» et respecte de façon manifeste les divers points de vue. «Il n’y a pas de personnage au service d’une thèse (…).»

«Il ne faut pas trahir la complexité humaine, martèle la réalisatrice. Il ne faut pas céder à des récits simplificateurs avec des héros et des méchants clairement identifiés (…).»  Elle estime au contraire très important «d’accepter que plusieurs personnes puissent vivre une même réalité de façon totalement différente».

Le mystère de la famille

Au-delà de la spiritualité, le film pose un regard perplexe et scrutateur sur les relations familiales. L’annonce de la vocation d’Ainara fait en effet apparaître de profondes failles sous la façade de tous ces ›dimanches’ où se déploie l’illusion d’une harmonie parfaite.

Car si la vocation est le point de départ du film, la réalisatrice a également cherché à «questionner l’institution familiale et observer ce qui se passe dans cette maison à partir du moment où cette adolescente fait cette annonce.» Comme dans ses deux autres longs-métrages, la famille est, dans Los Domingos, une «obsession».  «Les Dimanches s’articule autour du parcours de cette famille: la difficulté de la faire tenir, et les efforts considérables que nous déployons pour maintenir cette institution, même quand, à table, nous sommes avec quelqu’un à qui nous n’avons rien à dire.» (cath.ch/com/rz)

COMMENTAIRE: Quand l’esprit souffle où il veut

Une histoire sans méchant ni gentil. C’est ce que veut être Les dimanches. Et le film y parvient de manière remarquable. La réalisatrice fait parfaitement et subtilement comprendre que c’est l’amour pour sa nièce qui pousse Maite à la dissuader d’entrer au couvent, autant que c’est l’amour pour Jésus qui pousse Ainara à le faire. Tous les personnages sont persuadés d’agir de la meilleure façon possible, dans leurs propres vérités. Mais le refus d’accepter le ressenti et le point de vue de l’autre provoque d’irrémédiables tensions.

Dans la tempête d’émotions familiales enfouies – frustrations, peurs, colères, déceptions… – qui ressortent au moment de l’annonce d’Ainara, la jeune fille et sa foi apparaissent comme une île de sérénité. Le personnage est magnifiquement incarné par Blanca Soroa, pour laquelle il s’agit d’une première apparition au cinéma. La jeune fille est certainement la perle centrale du collier d’acteurs brillants qui ornent le film. Le charisme qu’elle déploie est d’autant plus mystérieux que le personnage est spécialement silencieux et discret.

On ne peut en aucun cas accuser Alauda Ruiz de Azua, athée et méfiante envers l’Église, de faire la promotion de la vocation religieuse. Elle souligne bien que son film ne défend aucune thèse. En réalisatrice respectueuse et intelligente, elle ne s’applique pas à donner des réponses, mais surtout à poser des questions. Le spectateur retrouvera donc dans Les dimanches surtout ses propres interrogations. Au-delà, (est-ce l’effet du jeu de Blanca Soroa ou d’un souffle subtil qui a plané sur le tournage?) il est facile de ressentir pour le personnage d’Ainara une compréhension et une tendresse particulières et finalement… de prendre son parti. RZ

En 2025, Les dimanches a remporté la Coquille d’or de la 72e édition du Festival du film de Saint-Sébastien.

Raphaël Zbinden

Portail catholique suisse

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