Pasteur Stéphane Rouèche
Le blé d’automne
« L’espérance, elle offre de croire que le figuier finira par donner ses figues au moment le plus inattendu, même si nos savoirs humains nous disent que ce n’est pas la saison. » Là où vous ne voyez que du vide, moi le Vivant, je vois déjà la vie. » pourrait nous dire le prophète Esaïe.
Sur le Plateau de Diesse, on fait de plus en plus souvent, me disait un agriculteur, les semailles de céréale en automne.
Mais pourquoi semer avant l’hiver, alors que le froid va venir, alors que rien ne pourra pousser. Pourquoi semer avant l’hiver, alors que les conditions semblent totalement inadaptées ?
.
Et pourtant, et pourtant, semer en automne permet de garder la terre vivante me disait-il et de prévenir de l’érosion. Cela permet même d’avoir un blé avec des racines profondes, et ça peut être surprenant, un blé donc plus résistant, ayant traversé l’hiver avec son froid et ses gelées et prêt à pousser dès l’arrivée des beaux jours.
Là où vous ne voyez que du vide, moi le Vivant, je vois déjà la vie. »
Ainsi, si l’agriculteur sème à l’automne, même s’il sait que l’hiver viendra et que rien ne pourra pousser. Il se met donc en action, au travail, car il a déjà fait l’expérience de cette espérance qui donne du fruit contre toute évidence. Il la cultive et la nourrit cette espérance.
Là où vous ne voyez que du vide, moi le Vivant, je vois déjà la vie. »
Et nous, nous sommes comme le blé d’automne, nous ne sommes pas épargnés par le mauvais temps. Le printemps viendra, mais nous n’en voyons pas encore les signes. Nous pouvons nous plaindre et nous découragés, et cela peut bien sûr nous arriver à chacune et chacun.
Mais nous pouvons aussi nous rappeler que le Christ a été semé, comme le blé d’automne, rien ne lui sera épargné. Semé dans la terre de notre vie, nous le savons bien, il connaîtra également les épreuves. Mais semé dans notre terre, il devient aussi une promesse : là où nous ne voyons que du vide, lui le Vivant, il voit déjà la vie.
Ainsi, c’est nos perspectives de vie qui peut changer : Ne juge donc pas ta journée d’après la récolte du soir, mais d’après les graines que tu as semées.
Que cette espérance nous pousse donc nous aussi, à oser entreprendre encore et encore parce qu’on espère avec le Christ, à persévérer encore et encore en dépit des échecs et des déceptions avec le Christ, à parier sur des victoires de la vie, même petites, même provisoire, comme le Christ.
Pasteure Marie-Laure Krafft-Golay
Franchement, le texte de Marc 11 est un peu déroutant. On a presque de la peine pour ce figuier: ce n’est même pas la saison des fruits, il n’y peut rien, et pourtant il se fait dessécher. On se dit que Jésus avait vraiment faim ce jour-là ! il n’a pas supporté l’absence de figues, et l’arbre en paie le prix. On ne s’attend pas à une telle rudesse de la part de Jésus tel qu’on le se le représente.
Sans nier sa faim, ni sa réaction abrupte et décalée, souvenons-nous ce récit est né de la plume d’un homme. Ce passage est dur, mais il pointe un premier élément fort: l’espoir a toute son importance : en effet, quand Jésus et ses amis tombent sur ce figuier, il est plein de feuilles, bien vivant, un véritable espoir de figues savoureuses. Seulement Jésus voudrait en trouver de suite, pas plus tard, la saison venue. Alors quoi ? Un accès de frustration pure ?
Sans doute, mais aussi un message fort : nous sommes bien vivants ! Nous portons toutes et tous plein d’espoirs pour notre vie et pour le monde, comme de belles feuilles. En nous — et quelque part « sur nous » —, les fruits poussent quand vient le moment propice et que nous avons la force et les moyens. Des fruits nourrissants, à savourer et à partager.
Comment créer des liens du cœur quand tout notre être est « hors saison »?
Mais nous restons humains : à certains moments on s’épuise, on se dessèche, on ne trouve plus en nous ni source ni fruits, ou si peu. Comment nous tourner vers les autres? Comment les nourrir par notre manière d’être au monde, de vivre? Comment contribuer à un monde meilleur si on est à bout, tout secs, sans espoir, si nous manquons nous-mêmes d’amour ou de nourriture intérieure? Comment créer des liens du cœur, offrir des gestes d’écoute, de soutien, de solidarité, quand tout notre être est « hors saison »?
Je crois que Jésus ne punit pas le figuier. Ce pauvre arbre n’a aucune responsabilité de ne pas donner de figues à ce moment-là. Jésus se désole plutôt du manque d’une espérance qui nourrisse vraiment. Il sait que, même avec de beaux espoirs humains, la nourriture qui comble toutes les faims finit par nous manquer ; l’humanité a besoin de plus pour vivre ! Nous avons besoin d’un souffle avec un grand S, d’eau vive, d’une vraie profondeur. Il nous faut des racines solides, qui nous permettent de relever les yeux, de regarder plus loin que les horizons et les cycles limités de nos vies, plus loin même que notre propre finitude.
L’espérance élargit et éclaire l’espoir
L’espoir est une nourriture nécessaire, très importante. L’espérance, elle, élargit et éclaire l’espoir. Elle est vaste, large, haute et profonde. Elle touche à ce qui fait vivre, à ce qui nous maintient debout en toute saison. Elle apporte un printemps après chaque hiver, des fruits prêts à mûrir après chaque sécheresse, un matin après chaque soir.
L’espoir, c’est un peu comme les feuilles du figuier, qui poussent même quand le climat est aride. L’espérance, elle, s’épanouit du côté des fruits. Elle offre de croire que le figuier finira par donner ses figues, au moment le plus inattendu, même si nos savoirs humains nous disent que ce n’est pas la saison.
Au fond, la colère un peu choquante de Jésus nous invite à nous enraciner encore plus profondément dans le projet d’amour de Dieu, pour être témoins de cette espérance, et donc, porter des fruits sans cesse. Selon les évangiles, Jésus, frère et Christ, a apporté et porté ce message comme on tend un fruit mûr.
Ces réflexions rejoignent la grande promesse d’Ésaïe 41, les versets lus tout à l’heure. Le prophète s’adresse à un peuple épuisé, qui cherche de l’eau en vain. Un peuple dont l’espoir humain est presque complètement à sec. Et c’est justement là que Celui que nous appelons Dieu intervient : il promet de faire jaillir des fleuves sur des collines toutes nues, de planter des arbres là où rien ne pousse. Comme s’il disait: «Là où vous ne voyez que du vide, moi je vois déjà la vie.»
Cette promesse ne fait pas semblant: elle ne nie ni la sécheresse, ni la fatigue, ni le désert. Elle dit simplement que l’espérance naît précisément là, dans cette confiance que Dieu peut faire surgir une source ou faire pousser des fruits, même dans ces lieux de nous et du monde où nous ne voyons qu’une terre desséchée. Cette fécondité-là fait naître l’espérance. Elle n’a aucune limite, même pas celles de nos saisons et de nos espoirs humains.
Ce matin, cette parole nous rejoint là où nous en sommes. Nous connaissons toutes et tous des figuiers pleins de feuilles mais sans fruits ; des déserts arides qu’il faut pourtant traverser, des espoirs qui s’effritent ou se perdent. Nous voilà ré invités à regarder et à écouter autrement ; à cheminer avec nos espoirs précieux et notre force, mais sans perdre de vue que quelque chose — ou quelqu’un — nous ouvre un chemin qui ne s’arrête jamais, avec une source inépuisable d’eau vive, d’amour, de fidélité, de liens et de joie.
Ne mettons donc pas l’espérance chrétienne en bouteille, n’en faisons pas une fuite ou un déni de réalité. Laissons-la respire et couler librement. Elle n’efface ni les aspérités ni les difficultés de la marche. Elle nous offre plutôt de nous désaltérer, d’ouvrir en nous des espaces à irriguer. Dieu nous confie tous nos possibles, nos espoirs en bourgeons et en fleurs. Lui s’occupe de l’impossible, là où naît l’espérance. Enfin, peut être qu’un jour, en regardant en arrière, nous réaliserons que là où on croyait être dans un désert, Dieu avait déjà fait jaillir une source. Là où on ne voyait qu’un figuier desséché, il préparait déjà une terre nouvelle, prête à porter du fruit. Ainsi soit-il.
Lectures bibliques : Esaïe 41; Marc 11, 12-14
https://www.cath.ch/homelies-du-25-janvier-2026-celebration-oecumenique-mc-11-12-14/