«Les médias de service public doivent rester hors des carcans du marché»  

Le 8 mars 2026, la population suisse est appelée à se prononcer sur la réduction à 200 francs par an de la redevance pour les médias audio-visuels. Outre le licenciement de milliers de personnes, cette coupe massive dans le budget de la SSR pose des questions de fond sur le rôle des médias de service public. Le point avec Michel Porret, professeur émérite de l’Université de Genève.

Pour les tenants de l’initiative, les médias de service public constituent un système obsolète et trop dispendieux. Réduire de moitié les moyens de la SSR viserait à l’obliger de se concentrer sur ses tâches prioritaires. Décapiter la SSR c’est mettre en danger la cohésion nationale et livrer la population à l’influence des chaînes privées étrangères, répondent les opposants.

Le service public est un élément fondamental des démocraties.
Michel Porret*: Il regroupe des tâches de l’Etat comme la sécurité, la police, la justice, la santé, l’éducation et l’information. Il offre des services aux bénéficiaires avec des coûts assumés par la communauté. L’information n’est certes pas une tâche régalienne de l’Etat, au sens qu’elle lui appartiendrait en propre comme la sécurité, mais elle est néanmoins un pilier d’une société libérale telle qu’elle est conçue depuis la Révolution française.

Pour Michel Porret, l’indépendance des médias est essentielle à la démocratie | capture d’écran RTS

Avec pour fondement le droit à la liberté expression contre l’arbitraire du pouvoir.
Le droit à la liberté d’expression est consacré dans l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. C’est un droit moral et politique sur lequel est assise la démocratie. Dans presque tous les pays, il est aujourd’hui inscrit dans la constitution. Depuis le début du XIXe siècle, la nécessité de disposer d’organes de presse indépendants est considérée comme indispensable à la démocratie.

Avec pour la presse le rôle de 4e pouvoir.
Le 4e pouvoir participe à l’équilibre construit entre le gouvernement et la société. En permettant la comparaison et la confrontation des opinions, il garantit la séparation des pouvoirs, dans les sociétés démocratiques modernes, parfois mise à mal aujourd’hui encore par certains chefs d’État ou de gouvernement.
Depuis le deuxième quart du XXe siècle, la radio puis la télévision sont devenues des médias essentiels pour la société suisse. La Confédération leur a accordé un régime de ‘concession’ afin de préserver leur indépendance face à des intérêts immédiats de propriétaire privés.

La radio et la TV ont joué un rôle significatif pour la culture romande.
Entendre une voix commune, régulière à une certaine heure de la journée est important pour forger une identité linguistique et culturelle. Mon grand-père faisait partie des premiers ‘chasseurs de sons’ qui parcouraient le canton de Neuchâtel pour recueillir des témoignages des habitants et de éléments de patrimoine. Ainsi s’est constitué un socle commun.

L’initiative «200 francs ça suffit!» s’attaque de manière frontale au service public et à la SSR.
Fragiliser la SSR c’est s’attaquer à un droit moral et politique considéré jusque-là comme ‘intouchable’ parce que fragile. La situation actuelle aux États-Unis en livre un triste exemple. Des monuments de la presse sont aujourd’hui menacés et attaqués par des médias qui s’alignent sur le pouvoir. Prétendre que les médias de service public en Suisse seraient des nids de gauchistes ne repose sur aucune réalité.

Les médias de service public au service de la démocratie suisse | DR

Un des arguments des initiants est de lutter contre la baisse du pouvoir d’achat des Suisses.
Dans un des pays les plus riches du monde, considérer la SSR et donc le payement de la redevance comme un ‘luxe’ que la population suisse ne pourrait plus s’offrir est une position pour le moins curieuse. Pour 135 francs par ménage et par an, on lance une vaste offensive démagogique. Cet argument financier ne tient pas vraiment. Les initiants ont autre chose en tête.

Mortelle audience, on achève bien le service public
Christian Ciocca, ancien producteur et présentateur d’émissions parlées et musicales sur Espace 2, a pris la plume pour rédiger un pamphlet en faveur des médias de service public. Sous le titre Mortelle audience, on achève bien le service public, ce récit, sous forme d’enquête policière et journalistique, retrace les péripéties qu’a subies la chaîne culturelle RTS Espace 2 dès 2020.De restructurations en suppressions d’émissions, la chaîne culturelle a subi un changement de cap dont l’issue augure mal de l’avenir des programmes et des savoirs. La qualité des rendez-vous médiatiques a été sacrifiée au mainstream généralisé déplore l’auteur. MP

Ils seraient plutôt les tenants de l’ultralibéralisme
Cet assaut du libéralisme contre l’information et la culture est pernicieux et dangereux. Ces biens immatériels ne sont pas des marchandises comme un morceau de savon ou une voiture simplement régis par les lois du marché de l’offre et de la demande. L’enjeu est énorme. Le fait que les journaux gratuits sont en train de crever devrait d’ailleurs nous alerter.
La défense du service public ne devrait pas nécessiter de grandes thèses et de grands débats. L’histoire et la tradition de médias devraient suffire à nous convaincre de la nécessité de les maintenir en dehors des carcans du marché.

On parle aussi des changements de consommation liés au développement d’internet et des réseaux sociaux qui rendraient obsolètes les médias de service public.
La tyrannie de l’immédiateté du numérique constitue un défi. Mais contrairement aux médias qui fonctionnent au nombre de clics et à l’aune de l’émotion et du sensationnalisme propres aux réseaux sociaux, les médias de service public peuvent et même sont tenus de prendre le temps de la recherche, de la vérification, de l’analyse. Le traitement du tragique incendie du bar de Crans-Montana le jour de l’an en a offert un exemple assez flagrant. L’information doit se ‘fabriquer’ avec prudence et rigueur. En abandonnant le temps de la réflexion, on se livre à toutes les dérives.
Dans le même sens, on peut rappeler que les médias de service public jouent un rôle essentiel pour la formation des journalistes et des techniciens de la communication.

Vous défendez aussi le caractère universel des médias de service public.
A l’inverse des réseaux sociaux qui enferment l’utilisateur dans le cercle restreint de ses intérêts personnels, les médias de service public offrent une large ouverture intellectuelle vers d’innombrables sujets. Ils sont comme une bibliothèque ou même un ‘sanctuaire’ culturel. Et cela a un coût démocratique. Malheureusement cela n’est plus une évidence pour certains. (cath.ch/mp)

* Michel Porret est professeur émérite ordinaire d’histoire moderne à l’Université de Genève. Ses travaux portent sur le Siècle des Lumières, l’État, le droit de punir, la culture juridique et l’histoire culturelle de la bande dessinée. Il préside depuis 2015 les Rencontres internationales de Genève.

Maurice Page

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