Luc Balbont, pour cath.ch
«Il ne faut pas hésiter à employer ce terme de génocide et dire la vérité au monde entier sans rien cacher de ce qui s’est passé, sinon cette effroyable tuerie recommencera demain», prévient Mgr Tesfaselassie Medhin, 73 ans, l’évêque éthiopien d’Adigrat, au Tigré, pour décrire ces deux années d’enfer.

«Un million* de morts en deux ans, et pas seulement des combattants mais un grand nombre d’innocents, des civils, des femmes et des enfants. Rendez-vous compte!» Si les radios, les chaînes de télévision, les colonnes des journaux et les réseaux sociaux s’étendent sur les guerres en Ukraine, à Gaza et plus récemment en Iran, ils ont peu informé sur cette guerre du Tigré.
Le Tigré, une province éthiopienne de l’extrême nord, frontalière avec l’Erythrée; une région frappée, dès le début du conflit d’un embargo total, décrété par le gouvernement d’Addis-Abeba, où les journalistes et les reporters étaient interdits d’entrer. Peu de traces et de témoignages donc, sauf ceux des locaux restés au pays, qui peinent et souffrent souvent à mettre des mots sur les drames qui ont bouleversé leur vie.
C’est au début du mois de novembre 2020 que débute le drame. Lorsque le FLPT lance une attaque contre une base de l’armée éthiopienne au Tigré. Le nouveau pouvoir éthiopien élu en 2018 réplique aussitôt, et lance une contre-offensive mortelle contre les hommes du FLPT.
«Une guerre qui a surpris les Tigréens. Beaucoup ne s’y attendaient pas», confie Mgr Tesfaselassie. Car même si les tensions entre Tigréens et le nouveau pouvoir d’Addis-Abeba se répétaient après l’élection de 2018 qui avait porté au Pouvoir Abiy Ahmed, les Tigréens n’imaginaient pas un final aussi tragique.
Les membres de l’ethnie Oromo, un des 85 groupes ethniques qui composent l’Ethiopie et qui avait dirigé le pays durant ces trente dernières années, reprochaient au nouveau Premier ministre de les avoir subitement marginalisés en leur enlevant une grande partie de leur pouvoir. Avant ce cataclysme qui allait secouer l’Ethiopie, le pays se portait plutôt bien: économiquement, socialement, culturellement. Une classe moyenne bourgeoise se formait. Le Premier ministre Abiy Ahmed, élu en 2018 venait de recevoir le prix Nobel de la paix en 2019. Nul n’aurait prédit alors une telle atrocité.
Mgr Tesfaselassie est resté sur le terrain durant toute la guerre, «je ne me voyais pas abandonner les miens, fuir ce Tigré où je suis né. Pour moi, aider ma communauté à vivre, leur apporter une parole d’espérance était une décision personnelle capitale. C’était ma façon de résister. Tenter de guérir les âmes de la haine.»
« Dieu ne nous a pas créés pour nous entretuer mais pour construire»
L’évêque se souvient notamment d’un épisode douloureux, où l’armée érythréenne, le pays frontalier au nord du Tigré, allié de l’armée éthiopienne, l’avait chassé se son église d’Adigrat, et menacé de tuer les fidèles qui l’accompagnaient. «Nous avons eu très peur. C’était effrayant! Dieu ne nous a pas créés pour nous entretuer mais pour construire.»
Durant le conflit, Mgr Tesfaselassie et son équipe réconforte, écoute, héberge. Il fait face au découragement. «Si nos églises ont subi des dégâts énormes, évalués à 37 millions d’euros, les pertes humaines et les conséquences des atrocités ont provoqué un traumatisme humain qui persistera encore longtemps. Comment réagira un enfant en grandissant, qui aura vu ses parents assassinés?»
Un spectacle insoutenable. Des hommes torturés, tués devant leur famille. Un grand nombre de femmes avaient subi des violences sexuelles. Les assaillants, de deux côtés, se servant du viol collectif comme d’une arme de guerre. Par honte, beaucoup d’entre-elles ne voulaient même plus revenir dans leurs maisons, de peur d’être rejetées par leur famille, elles finissaient par vivre dans la rue. Les tentatives de suicide se sont multipliées. Des experts de l’ONU ont souligné à plusieurs reprises leur profonde inquiétude face à la violence sexuelle et sexiste généralisée.
Malgré l’accord de paix signé le 2 novembre 2022 à Pretoria, en Afrique du Sud, entre les combattants tigréens et le gouvernement, le climat reste aujourd’hui tendu dans la région. Une grande partie du diocèse de Mgr Medhin est toujours considérée comme zone à risque; et l’évêque ne peut pas encore intervenir dans certains quartiers dont il a pourtant la charge.
Il n’a pas vu certains prêtres de son diocèse depuis la fin du conflit en 2022. Beaucoup d’écoles sont toujours fermées, et les enfants privés d’enseignement. Des milliers de gens sont déplacés, n’ont plus de domicile, d’autres ne peuvent pas rentrer chez eux, d’autant que les routes sont peu sûres, semées de «coupeurs de route» (des bandes armées qui agressent les automobilistes en Afrique subsaharienne, pratiquant vols, viols, meurtres et prises d’otages).
Les privations alimentaires et la violence persistent.«Et dire qu’une grande partie de la planète ne sait rien de ce drame!», se désole l’évêque d’Adigrat.
Avec moins de 1% de fidèles sur les quelques 5 à 6 millions de Tigréens, la communauté catholique joue un rôle capital, au sortir de la guerre, pour la reconstruction de la région. Et si beaucoup d’associations ont quitté le Tigré par mesure de prudence, les prêtres catholiques sont restés malgré des conditions précaires pour se mettre au service de la population, et participer, souvent avec les moyens du bord à la reconstruction du Tigré.
Depuis la signature du cessez-le feu, le diocèse de Mgr Medhin a mis en place des initiatives d’accueil et de guérison pour les personnes mutilées et handicapées atteintes de traumatismes divers, en prenant notamment en compte la dimension spirituelle. «Car beaucoup de ces blessés, qui ont vécu des épisodes dont ils auront un mal fou à se remettre, les souffrances de Jésus, le Vendredi saint, et sa résurrection sont un exemple que nous citons souvent. En Ethiopie, l’Eglise catholique a beau être minoritaire, elle joue un rôle déterminant dans les projets sociaux.»
« Quand de gros problème surgissent, conclut Mgr Medhin, l’humanité doit toujours jouer le premier rôle. Les différences religieuses doivent s’effacer. Pour moi, c’est une leçon essentielle.» (cath.ch/lb/bh)
*Le site britannique du Financial Times avance le chiffre de 600’000 morts; Mgr Tesfaselassie Medhin maintient le sien de 1 million de morts, d’autant que, malgré le cessez-le-feu, des règlements de compte se poursuivent et continuent à faire des victimes.
Mgr Medhin et la communauté catholique en Ethiopie
Il dit lui-même qu’il n’a pas choisi sa confession. Il a suivi celle de son père qui était catholique. Né au Tigré en 1953, il a vécu dans une communauté où la foi se vivait au quotidien. «J’ai vu, dit-il, la pauvreté, les difficultés et la façon dont la foi aidait ceux qui m’entouraient, à surmonter les malheurs et les injustices.» Dieu lui avait-il déjà donné la force pour affronter la guerre entre 2020 et 2022.
La communauté catholique en Ethiopie représente entre 0,4% et 1%, suivant les régions, sur les 135 à 140 millions d’habitants que compte le pays. Largement dépassé en nombre par les orthodoxes (43,5%) les protestants (18,6%) et les musulmans (33,9%).
Les relations entre catholiques et orthodoxes n’ont pas toujours été faciles. Longtemps interdits en Ethiopie même si, dès 1840, ils possédaient des écoles et des petites communautés. Ce n’est qu’en 1961, suite à une réorganisation gouvernementale acceptant une proclamation de l’Union à Rome, que les catholiques ont finalement intégré officiellement l’Eglise éthiopienne.
Aujourd’hui, se réjouit Mgr Tesfaselassie Medhin, fort heureusement nos relations sont fraternelles, elles ne sont plus marquées par la méfiance et les rivalités …» Et les mariages interconfessionnels ne sont plus une exception. LB
Rédaction
Portail catholique suisse
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