Guerre des Balkans: Le cardinal Lustiger demande de sortir de «la logique du gâchis»

Il fallait intervenir en 1989 pour empêcher un nouveau totalitarisme

Paris, 2 mai 1999 (APIC) « Beaucoup s’interrogent: logique de guerre ou logique de paix? Ce n’est plus la question. Nous en sommes à la logique du gâchis », déclare le cardinal Jean-Marie Lustiger. « La guerre ne peut pas arrêter la guerre. Seul l’amour peut éteindre la haine », lance l’archevêque de Paris dans un appel à la prière des chrétiens.

Commentant la crise des Balkans dans le quotidien catholique français « La Croix », Mgr Lustiger estime que pour sortir de l’impasse, l’Europe n’a pas d’autre solution que de « commencer ce qui n’a pas été fait à temps ». « Il fallait, il y a dix ans, explique Mgr Lustiger, que les grandes puissances interviennent pour empêcher que ne s’établisse un nouveau totalitarisme qui a conduit à cette situation absurde et sans remède ». Bref, il aurait fallu « prévenir l’explosion, annoncée, des Balkans, après l’effondrement des régimes communistes ».

L’Europe ne peut légitimer des guerres de conquête

Cela n’aurait certes pas suffi, mais « le maintien pacifique d’un équilibre précaire aurait pu donner le temps, estime l’archevêque de Paris, pour que s’amorce un travail fondamental de réconciliation entre les peuples, de reconnaissance des droits, d’arbitrage des intérêts contradictoires, de compromis ou de concessions mutuelles ». Autant de conditions pour un enjeu politique de taille: « une construction européenne qui ne soit pas réduite à l’entente mutuelle des nations occidentales ». En tout cas, « l’Europe d’aujourd’hui ne peut pas et ne doit pas légitimer les guerres de conquête, sous peine de périr ».

Un long travail sur soi

Entre Serbes et Albanais, les rapports conflictuels ont une longue histoire. Mais, « ne disons pas qu’une réconciliation est impossible », poursuit le cardinal français. Et d’évoquer le travail de réconciliation accompli entre la France et l’Allemagne, grâce à des hommes politiques mais aussi à des chrétiens.

« Une fois que l’on aura vraiment constaté que le Kosovo était serbe, puis ensuite peuplé d’Albanais, il faudra élaborer des compromis, stabiliser une vie commune qui ne peut se négocier que pas à pas », recommande l’archevêque. « Il faut aussi se pardonner pour les fautes commises et pour les fautes imputées. Il faut purifier les préjugés. Les nations d’Europe doivent encore faire un long et rude travail sur elles-mêmes. La prévention des conflits est à ce prix. »

A l’Europe l’initiative

Le cardinal Lustiger compte à présent sur une initiative nouvelle de l’Union Européenne. Son rôle? « Autant que d’établir la puissance de l’euro, établir la réconciliation des conflits latents en Europe, les prendre à bras-le-corps ». Pour construire une véritable et grande Europe, insiste le cardinal, il importe de ne pas ignorer les religions: ce serait se priver « d’une des dimensions fondamentales des consciences nationales ».

L’archevêque ne se réfère pas à l’apport des Eglises sans réserve. Il note qu’en Europe de l’Est, après avoir persécuté les Eglises, les Etats « se servent de la puissance morale et symbolique des religions », quand cela s’avère « utile pour les stratégies du pouvoir politique ». Cependant, ajoute-t-il, il convient d’entendre vraiment la voix des Eglises ainsi étouffée, parce que « ce qu’elles ont à dire gêne, dérange ou contredit les intérêts des Etats ou des appareils de partis ».

La remarque vaut particulièrement pour l’Eglise orthodoxe serbe et son patriarche Pavle à Belgrade: « Il partage la destinée de son peuple, le peuple serbe, et ses réflexes identitaires. Mais, en même temps, c’est un chrétien qui n’approuve aucun crime, d’autant qu’il a longtemps vécu comme moine, comme higoumène et comme évêque, au Kosovo, au milieu des musulmans. »

Les Serbes, dans l’histoire, en première ligne d’un long affrontement avec l’islam

Le cardinal relève aussi « un point capital que personne n’ose encore aborder: la Bosnie et le Kosovo sont les restes européens d’un long affrontement avec l’islam. Les Serbes, ainsi que les autres peuples chrétiens des Balkans, ont le sentiment d’avoir été en première ligne au bénéfice des autres nations européennes. De façon exemplaire, le travail de compréhension entre musulmans et chrétiens devrait tenter de purifier les préjugés, les soupçons et les haines accumulés par l’histoire au centre de l’Europe, là où passait, il y a trois siècles, la ligne de front avec l’empire ottoman. »

L’avenir de la paix, réparer les fautes du passé

Pour conclure, la pensée du cardinal Lustiger se tourne vers l’an 2000 et relance aux nations l’invitation du pape: « Revenir sur le millénaire écoulé et faire le bilan des erreurs et des fautes pour les réparer ». C’est, insiste-t-il avec Jean Paul II, « le travail le plus urgent à accomplir par les peuples d’Europe pour désamorcer les haines séculaires ». Car « ce qui se produit dans les Balkans pourrait se passer dans au moins la moitié de l’Europe. Il y a partout des minorités dans les Etats de ce continent. »

Aux chrétiens, l’archevêque de Paris recommande encore la prière « contre l’évidence ». « La guerre ne peut pas arrêter la guerre. Seul l’amour peut éteindre la haine », explique-t-il. « Lorsqu’ils prient pour la paix, les chrétiens répondent oui au Christ à Gethsémani, qui leur demande: priez avec moi. Pour que la haine homicide soit vaincue par l’amour. » (apic/cip/cx/be)

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