Gabrielle Desarzens / Adaptation: Carole Pirker
«En christianisme, c’est l’amour qui est premier»…, «Jésus n’a confié de missions qu’à des hommes». Deux exemples d’idées fausses dont fourmille ce petit ouvrage, parmi la petite centaine recensée, et pourfendues chacune en deux ou trois pages. Outre les questions bibliques et théologiques, le livre aborde aussi des sujets de société qui interpellent, comme la contraception, l’homosexualité dans la Bible, ou encore l’avortement.
Sylvaine Landrivon (voir encadré) s’appuie sur sa fine connaissance de la Bible et sur des travaux de biblistes, de théologiens, mais aussi d’historiens et de sociologues des religions, pour faire émerger une sorte d’essentiel du christianisme. Elle ouvre la réflexion sur l’enseignement de Jésus, en revenant au texte, loin des dogmes et des clichés.
Comment avez-vous fait pour organiser ces idées fausses?
Sylvaine Landrivon: Parmi celles que j’ai répertoriées, j’ai essayé de construire une progression, depuis l’analyse du texte biblique jusqu’aux conséquences sociétales de son interprétation. Je commence par mettre en évidence les dérives qu’entraînent des traductions erronées ou des interprétations orientées. Si au début de la Bible, on traduit par exemple le mot «humain» par «homme» au sens masculin du terme, on exclut d’emblée la moitié féminine de l’humanité, mais aussi la part féminine qui existe en chaque sujet masculin, et cela commence dès les tout premiers versets. C’est très grave.
Vous avez aussi voulu dénoncer certaines idées…
Oui, celles qui servent aujourd’hui d’appui à un christianisme identitaire qui trahit à mon sens l’Évangile, ou qui conduit à de surprenantes revendications d’un «christianisme culturel», une expression d’Éric Zemmour, en France. Il était urgent de revenir sur les idées reçues que véhicule ce christianisme politique et identitaire et de s’inscrire en faux contre le discours de ces personnes, qui réclament un christianisme sans Christ parce que le Christ serait trop révolutionnaire, trop humaniste et qu’il faudrait retrouver la force d’une tradition. Il faut donc revenir sur le fond du message d’un Dieu qui est un Dieu d’amour et de miséricorde, qui accueille chacune et chacun dans sa singularité. D’où l’importance de remettre en place des notions comme celles de justice, de pureté et de sacralité.
« Il faut revenir sur le fond du message d’un Dieu qui est un Dieu d’amour et de miséricorde. »
Est-ce qu’il y a selon vous des idées fausses particulièrement dommageables?
Oui, et elles sont au cœur de ma recherche et m’ont servi de point de départ. D’abord l’idée que l’amour est essentiel à toute spiritualité et à toute vie chrétienne, mais que la source et le fondement de cet amour sont centrés sur l’importance de la relation et du dialogue. Sinon, il n’y a pas d’amour possible. C’est tout le sens de l’alliance qui est en jeu. Aller à la rencontre de l’autre, quel qu’il soit, constitue le cœur du message biblique. C’est pour cela que j’ai voulu déconstruire certaines idées.
Justement, selon vous, l’une de ces fausses idées consiste à dire qu’en christianisme, c’est l’amour qui est premier. En quoi est-ce c’est faux?
Je vous donne l’exemple de Caïn et d’Abel. On sait que Caïn souffre de voir son offrande écartée et celle de son frère valorisé. Caïn se sent rejeté et il est jaloux mais Dieu ne l’abandonne pas. Il l’invite à relever la tête au lieu de laisser la place à cette bête tapie dans son cœur, pour rencontrer son frère et lui parler. Hélas, il n’y parvient pas. Et de cette incapacité à communiquer naît la violence qui tue l’amour. C’est pour cela que je pense que la relation, la communication est au cœur du message biblique. Il faut d’abord rentrer en contact avec l’autre pour que puisse naître l’amour. Si Caïn est incapable de parler à son frère, sa douleur et sa haine le rongent et il tue son frère.
« Je pense que la relation, la communication est au cœur du message biblique. »
Ne pas accepter le face-à-face avec autrui, c’est cela, la véritable faute?
Exactement. Cette histoire de Caïn et Abel nous dit qu’il faut être capable d’accueillir, d’être des êtres d’ouverture, capables de regarder l’autre, quel qu’il soit, sans se mettre de barrières ni de discrimination. Il faut rentrer en dialogue, que ce soit avec des gens qui ne pensent pas comme nous ou qui ne sont pas de notre religion. C’est ce que dit le pape Léon XIV: il faut accueillir les migrants. Ils sont peut-être différents et viennent d’ailleurs, mais ce sont nos frères et sœurs, quoi qu’il arrive. Il faut accepter la relation, accueillir, être ouvert. C’est cela le message de l’Évangile.
Une autre idée fausse, selon vous, est celle consistant à dire que la Bible est parole de Dieu. Mais cela risque de faire sauter en l’air beaucoup de croyants, non?
Oui, je pense. Alors bien sûr, la Bible est d’abord et avant tout Parole de Dieu. La seconde lettre à Timothée nous dit que toute écriture est inspirée par Dieu, et bien sûr qu’elle l’est. Mais comme l’écrivait Paul Beauchamp, un théologien jésuite du XXᵉ siècle, Dieu, auteur de la Bible, n’enlève pas sa liberté à l’homme, auteur de la Bible. Ainsi, de même que pour tout chrétien, Jésus-Christ est vraiment Dieu et vraiment homme, la Parole de Dieu est à la fois divine et humaine, sans que l’une ne supprime l’autre. Et c’est pour ça qu’elle nous est accessible aujourd’hui. De plus, l’exégèse contemporaine a montré que non seulement la Bible contient des emprunts aux mythes voisins, mais elle comporte un certain nombre de réécritures et d’insertions non authentiques.
Vous avez un exemple?
Prenez le déluge. On sait aujourd’hui qu’il reprend les éléments de l’épopée de Gilgamesh, qui datent du XIIIᵉ siècle avant notre ère. La Bible comporte de la violence et certains comportements étonnants, parce qu’ils viennent justement nous rejoindre dans nos expériences de vie, pour pouvoir les corriger. Et quand je parle de réécriture, on sait également aujourd’hui que sur les treize lettres de Paul, il n’y en a que sept qui ont été écrites par lui. Il faut donc comprendre que la Bible cherche moins à transmettre la vérité au sens historique, qu’à viser un niveau symbolique et l’esprit du message.
Vous évoquez aussi la question des nombres dans la Bible….
Oui, cette question est souvent prise au sens littéral, arithmétique, au lieu d’être comprise dans son sens symbolique. Le chiffre douze, par exemple, traverse toute la Bible. Jacob a eu douze fils. Les tribus d’Israël sont au nombre de douze. Ce nombre signale la prise en compte d’une totalité dans la responsabilité. Il s’agit de structurer une plénitude, comme l’année, composée de douze mois.
Retrouvez la suite de cet entretien dans l’émission radio «Babel»,
le 8 février 2026, à 11h sur RTS Espace 2
Que dire alors des douze apôtres autour de Jésus?
En effet, pourquoi s’agirait-il d’une valeur numérique stricte? S’il est mentionné douze apôtres, c’est d’abord pour faire écho aux douze tribus comme signe d’une nouvelle alliance. Mais ce n’est qu’un symbole. D’ailleurs, Paul est apôtre et ne fait pas partie des douze. Il sait qu’il faut élargir le cercle des envoyés, y compris aux femmes, on le voit bien dans ses lettres. Il s’adresse à Prisca, à Chloé. Il traite Junia d’apôtre remarquable. Il parle de Lydie et d’autres, telle Marie la Magdalénienne.
Alors que le Christ ne cesse de donner des charges importantes à des femmes, celle-ci n’a pas le titre d’apôtre, parce que c’est une femme… Si la hiérarchie catholique abandonne la symbolique au profit de l’arithmétique, c’est peut-être pour rejeter toute possibilité d’inclure des femmes dans sa structure épiscopale. Voilà ce que je voulais expliquer quand je parle de la façon d’interpréter la Bible en y mettant des biais.
Il est donc faux d’affirmer que les théologies féministes trahissent le message de l’Évangile? On peut être féministe et croyante?
Je l’espère, parce que c’est mon cas depuis plus de 40 ans! Je me demande même comment trouver une contradiction entre les théologies féministes et l’Evangile. On est devant le même paradoxe que lorsque le Vatican condamnait les théologies de la libération. Comment faut-il lire le Nouveau Testament pour ne pas voir que nous sommes toutes et tous appelés à témoigner de la bonne nouvelle, sans la moindre discrimination?
C’est à la Marie Madeleine que le Christ a confié le message de la résurrection, à Marie, sa mère, qu’il a confié le bien-aimé, c’est à dire nous tous, pour fonder son Eglise. L’évangile de Luc nous montre que tout y est construit sur les femmes: Marie à Canaan, la Samaritaine et la femme adultère. En Jean 19, Marie au pied de la croix avec qui Jésus va constituer la première église. Et puis, la Magdalénienne, la première des apôtres, qu’il envoie annoncer la résurrection. Comment peut-on oublier toutes ces femmes et ne retenir qu’un regard patriarcal, c’est impossible! Dénier aux femmes la possibilité de transmettre la bonne nouvelle et la parole de Dieu est contraire à ce que voulait le Christ et à ce qui est écrit dans le Nouveau Testament. Je ne vois donc pas comment on pourrait ne pas être féministe en étant chrétienne. (cath.ch/cp/bh)
En finir avec les idées fausses sur le christianisme, Sylvaine Landrivon, éd. de l’Atelier, janvier 2026, 224 p.
Sylvaine Landrivon, une théologienne féministe
Née le 6 mai 1956, la Française Sylvaine Landrivon est docteure en théologie, autrice, après avoir enseigné à la Faculté de théologie de Lyon. Cofondatrice en 2020 de Toutes Apôtres!, qui demande à la Conférence des évêques de France l’ouverture d’une commission sur la situation des femmes, Sylvaine Landrivon est aussi depuis 2023 coprésidente de Magdala (ex-Comité de la Jupe). Cette association promeut la place des femmes dans l’Eglise catholique et lutte pour l’égalité réelle entre tous les baptisés. Ses publications sur la place des femmes dans la Bible, sont l’objet de visioconférences pour Le Monde de la Bible, mais également sur sa chaîne YouTube. CP
Rédaction
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/sylvaine-landrivon-pour-le-dieu-des-chretiens-la-relation-est-premiere/