Intitulé « La vie en abondance », le document de dix pages, publié en huit langues, met en lumière les multiples vertus de l’activité physique – dépassement de soi, esprit de fraternité – tout en alertant sur ses dérives contemporaines, telles que son instrumentalisation idéologique, ou encore l’immixion des intérêts économiques et médiatiques dans ce qui devrait rester une « école d’humanité ».
Le pontife adresse cette réflexion « à tous », soulignant que la pratique sportive est « une expression universelle de l’humain ». Alors que les délégations du monde entier s’apprêtent à défiler ce soir sous leurs drapeaux au stade San Siro de Milan, il lance un appel à toutes les nations « à redécouvrir et à respecter » la Trêve olympique instaurée du temps de l’antiquité grecque.
Au fil de son texte, le pape souhaite que le sport soit « accessible à tous ». Il dénonce des discriminations dues au coût des activités sportives dans « certaines sociétés qui se considèrent comme avancées », pointant du doigt le principe du « payer pour jouer ». Il critique aussi les sociétés qui excluent « les filles et les femmes » de ces loisirs. Et de regretter au passage : « Parfois, dans la formation à la vie religieuse, en particulier féminine, la méfiance et la crainte à l’égard de l’activité physique et sportive persistent ».
Dans cette lettre, Léon XIV souligne les vertus du sport pour le développement de la personne. En bon amateur de tennis, qu’il pratique avec son secrétaire péruvien, il évoque l’expérience « exaltante » de « l’échange prolongé » entre deux adversaires. « L’un des moments les plus divertissants d’un match est celui où chaque joueur pousse l’autre à la limite de son niveau de compétence », confie-t-il, y voyant une motivation « à s’améliorer ».
Pour le pape, le sport est « un puissant facilitateur de relations sociales » et les compétitions sportives peuvent « favoriser l’unité entre les personnes ». Le pontife américano-péruvien estime au fil du texte que l’expérience sportive est un remède à « l’égocentrisme ».
Le sport est une « formidable opportunité éducative », inculquant « des vertus personnelles, chrétiennes et civiques fondamentales », ajoute-t-il en insistant sur le « rôle fondamental » des entraîneurs. Le sport éduque également à un rapport « serein » avec les limites « de son corps, du temps, de la fatigue », et les règles, sans lesquelles il n’y aurait que « chaos ou violence ».
En définitive, le sport « offre une leçon décisive qui dépasse le cadre du terrain de compétition » : il enseigne « une compréhension plus profonde de la vie, dans laquelle le succès n’est jamais définitif et l’échec n’est jamais le dernier mot ». « Accepter la défaite sans désespoir et la victoire sans arrogance c’est apprendre à être dans la réalité avec maturité », déclare Léon XIV.
Léon XIV s’arrête aussi longuement sur les dérives « qui mettent en danger les valeurs sportives », dénonçant la « corruption » et « l’ingérence de l’industrie du jeu » qui touche le monde du sport. Il déplore une mentalité de « business » qui se concentre « de manière obsessionnelle sur les résultats obtenus et sur les sommes d’argent que l’on peut tirer de la victoire » et qui conduit à des fraudes comme le dopage.
Outre cette « dictature de la performance », le pape condamne « l’instrumentalisation politique » ou idéologique des compétitions sportives internationales. « Lorsque le sport est soumis à des logiques de pouvoir, de propagande ou de suprématie nationale, sa vocation universelle est trahie », avertit-il.
Évoquant les rivalités entre supporters, il met en garde contre le risque de tomber dans le « fanatisme », déplorant « la violence verbale et physique » dans les stades, ainsi que l’association de certains groupes à des discriminations politiques, sociales et religieuses.
Autre dérive dont s’inquiète Léon XIV : que le sport soit investi d’une fonction « quasi religieuse », où les stades deviennent « comme des cathédrales laïques », les matchs « comme des liturgies collectives », et les athlètes « comme des figures salvifiques ». « Lorsque le sport prétend se substituer à la religion, il perd son caractère ludique et de service à la vie, devenant absolu, totalisant, incapable de se relativiser », prévient le successeur de Pierre.
Le pape cite le danger du « narcissisme » dans la culture sportive, assurant que le « culte de l’image » ou les sirènes de la « popularité », amplifiés par les médias et les réseaux sociaux, risquent « de fragmenter la personne, en séparant le corps de l’esprit et de l’âme ». De même, ajoute-t-il, les technologies du transhumanisme et de l’intelligence artificielle « risquent d’introduire une séparation artificielle entre le corps et l’esprit, transformant l’athlète en un produit optimisé, contrôlé, amélioré au-delà des limites naturelles ».
La lettre exprime les interrogations du pontife sur « l’assimilation croissante du sport à la logique des jeux vidéo ». Pour Léon XIV, la « ludification extrême » de la pratique sportive et sa réduction « à des scores, des niveaux et des performances reproductibles », induisent aussi une dissociation entre le sport et le corps réel. « Le jeu, qui est toujours risque, imprévu et présence, est remplacé par une simulation qui promet un contrôle total et une gratification immédiate », analyse-t-il en plaidant pour un retour à la dimension « incarnée » du sport.
Afin que le sport reste « une école d’humanité », le pape invite à la libérer « des logiques réductrices qui le transforment en simple spectacle ou consommation ». La bonne pratique du sport « apprend à prendre soin de son être sans l’idolâtrer, à se dépasser sans se renier, à rivaliser sans perdre la fraternité », déclare-t-il.
Saluant l’« extraordinaire capacité d’inclusion » du sport, le natif de Chicago enjoint à se laisser enseigner par les traditions « des cultures indigènes, des pays africains et asiatiques, des Amériques et d’autres régions du monde ». Il égrène les nombreuses valeurs promues par le sport telles que la loyauté, le partage, l’accueil, le dialogue et la confiance dans les autres.
Le sport étant l’un des lieux « où s’éduquent les jeunes générations, le pape demande à l’Église de s’emparer de cette pastorale aussi bien au niveau compétition qu’au niveau amateur. Il conseille la création de bureaux ou de commissions au sein des conférences épiscopales et dans les diocèses la nomination d’un responsable diocésain dédié à ce thème.
Même si le pape reconnaît qu’il y a eu dans le passé des écrits chrétiens « ayant une vision plutôt négative du corps », comme ceux des courants gnostiques et manichéens, il assure que le courant principal de la théologie chrétienne a reconnu les vertus du sport, à l’instar de saint Thomas d’Aquin, ou encore des éducateurs comme saint Philippe Néri ou saint Jean Bosco. Selon cette vision chrétienne, la personne doit « toujours rester au centre du sport », martèle le pape dans son texte.
Dans cette réflexion, le pontife se situe dans le sillage de Léon XIII – dont l’encyclique Rerum novarum (1891) « stimula la création de nombreuses associations sportives catholiques » – mais aussi de Jean-Paul II et du pape François et du Concile Vatican II. Ces dernières années, le Saint-Siège a mis en valeur le domaine du sport en créant en 2018 son équipe officielle, l’Athletica Vaticana, ou encore en accueillant le Tour d’Italie au Vatican en juin dernier. (cath.ch/imedia/ak/mp)
Maurice Page
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