Louise de Marillac, l’inventrice des «bonnes sœurs»

L’influence de Louise de Marillac (1591–1660), fondatrice des Filles de la Charité, a largement dépassé le cadre religieux. Dans le sillage de Vincent de Paul, son œuvre de bienfaisance a contribué à l’émergence des systèmes modernes d’assistance, ainsi qu’à la valorisation des femmes dans la société.

«Elles ont pour monastère les maisons des malades, pour chapelle l’église paroissiale et pour cloître les rues de la ville.» Telle est la vision qu’a Louise de Marillac de ses ‘filles’ qui aident, en ce milieu de 17e siècle à Paris et dans d’autres lieux de France, les pauvres, les forçats, les vieillards, les infirmes, les enfants abandonnés. Ce sont les premières «bonnes sœurs» qui s’activent dans les hôpitaux, les orphelinats, les écoles, aujourd’hui si présentes dans l’imaginaire collectif.

Pas une veuve «repliée sur elle-même»

Des religieuses hors de leur couvent? Cela ne va pas de soi à l’époque de Louise de Marillac. Depuis le Concile de Trente (1545–1563), la règle pour les religieuses est la clôture stricte. L’idéal dominant pour les femmes consacrées est la vie contemplative, stable, protégée des «dangers du monde». Un institut féminin dont la mission consiste précisément à arpenter les rues mal famées, à entrer dans les maisons de personnes parfois malades ou peu recommandables, va à contre-courant de la norme canonique.

Mais Louise de Marillac n’est pas femme à se laisser enfermer dans des murs, qu’ils soient matériels ou juridiques. Elle «aurait pu devenir une veuve repliée sur elle-même, tourmentée et scrupuleuse, tant la mort de son époux l’avait ébranlée», note Le Livre des Merveilles. Mais ce n’est pas de cette façon qu’elle se sortira de son deuil, bien au contraire.

Elle le fera en prenant la voie de l’action dans le monde. Une résolution qui a tout à voir avec une rencontre décisive: celle de Vincent de Paul.

Un duo céleste

De naissance aristocratique, Louise de Marillac voit sa vie basculer en 1625 lorsque son mari décède de la tuberculose, la laissant avec leur jeune fils dans une certaine précarité. Sa foi représente alors son principal soutien. Deux ans plus tôt, elle a vécu une expérience mystique lors d’une messe, où elle a fait l’expérience de l’amour du Christ. Suite à cela, elle cherche une belle âme terrestre capable de la guider dans le chemin esquissé par Dieu.

« Louise de Marillac révèle alors des talents remarquables d’organisation, de pédagogie et de gouvernement »

En ce début de 17e siècle, elle fréquente les réseaux dévots parisiens dans lesquels évolue également ‘Monsieur Vincent’. Lorsqu’elle le rencontre, en 1625, le futur saint a déjà posé des bases importantes de son œuvre de charité, même si elle n’a pas encore pris toute son ampleur.

En 1617, à Châtillon-les-Dombes, il avait été touché par la misère d’une famille accablée par la maladie. Il avait alors organisé les femmes du village pour lui assurer une aide structurée et durable. Ce furent les prémices des Confréries de la Charité, des groupes de laïques composés surtout des femmes, chargés d’aider les plus vulnérables.

Utiliser l’énorme potentiel des femmes

L’année de sa rencontre avec Louise est marquée par une forte expansion de ses activités. Plus du côté des hommes, à ce moment-là, avec la fondation de la Congrégation de la Mission (les Lazaristes), destinée à évangéliser les pauvres des campagnes et à former les prêtres.

Tout en acceptant de devenir le directeur spirituel de Louise de Marillac, Vincent se rend peu à peu compte qu’elle pourrait être un instrument phare de sa mission. Elle-même lui exprime dès le début son profond désir de servir Dieu en aidant son prochain. Dans les années 1629–1633, Vincent confie à Louise une tâche concrète: visiter et organiser les Confréries de la Charité en province, qui fonctionnent parfois mal.

L’aristocrate révèle alors des talents remarquables d’organisation, de pédagogie et de gouvernement. Elle lui souffle également l’idée d’utiliser l’énorme potentiel de travail et de dévouement que représentent les filles et les femmes, spécialement dans les campagnes. C’est ainsi que la Compagnie des Filles de la Charité voit le jour, en 1633.

Louise de Marillac et Vincent de Paul contournent la norme canonique confinant les religieuses au couvent avec ruse et finesse: les Filles de la Charité ne prononcent pas de vœux solennels perpétuels, mais des vœux simples renouvelés chaque année. Elles ne sont donc pas considérées comme des moniales cloîtrées.

Des sœurs dans le monde

Les Filles de la Charité connaissent un succès à la fois rapide et remarquable. Leur forme de vie active, nouvelle pour l’époque, répond à des besoins sociaux immenses dans une France marquée par la guerre, les épidémies et la misère. Leur nombre augmente rapidement. En quelques décennies, les communautés se multiplient à Paris puis en province. Dès la fin du 17ᵉ siècle, on compte plusieurs centaines de sœurs réparties dans de nombreuses maisons et hôpitaux. Leur réputation de compétence, de discipline et de dévouement leur vaut la confiance des autorités civiles et religieuses.

Au-delà, ce nouveau type de sœurs bouleverse toute la société de leur époque, et ce sur de nombreux aspects: théologiquement et spirituellement, elles ancrent dans les consciences l’idée que la vie religieuse féminine peut être pleinement consacrée tout en étant active dans le monde.

« Le mode d’action des Filles de la Charité peut être vu comme un précurseur du travail social professionnel »

Sur le plan social, elles permettent à des femmes issues souvent de milieux modestes d’avoir une mission publique structurée. Elles créent en outre un modèle qui sera imité par de nombreuses congrégations féminines apostoliques dans les siècles suivants.

Une Success Story

Grâce à l’œuvre de Louise de Marillac, la vie consacrée féminine ne sera plus perçue uniquement comme une force de progrès spirituel, mais également social et civilisationnel. Les «bonnes sœurs» deviendront dans de nombreux pays des symboles du soin et de l’attention au prochain prodigué par l’Eglise catholique.

Aujourd’hui, 14’000 Filles de la Charité œuvrent dans près de 100 pays. Si, en Occident, on ne les voit plus tellement dans les hôpitaux, elles ont laissé une marque considérable dans la société, en particulier dans les systèmes de soin.

Les Filles ne se contentaient en effet pas de faire de la charité ponctuelle: dès leur fondation, elles ont visité des malades, distribué de la nourriture, géré des hôpitaux, des orphelinats ou des écoles, de façon extrêmement coordonnée. Une organisation communautaire et récurrente qui a préfiguré les systèmes d’assistance structurés que les États modernes développeront plus tard (assistance publique, hôpitaux municipaux, services sociaux).

Emancipation féminine

Le mode d’action des Filles de la Charité — qui identifient les besoins des personnes, effectuent des visites à domicile, suivent les familles pauvres, éduquent les enfants, établissent des liens durables avec les personnes en difficulté — peut être vu comme un précurseur du travail social professionnel. Ce n’est donc pas une surprise si le pape Jean XXIII a proclamé en 1960 Louise de Marillac «patronne céleste des travailleurs sociaux chrétiens».

L’action des Filles de la Charité a également donné aux femmes une visibilité sociale et institutionnelle qui leur était inconnue jusqu’ici. Elles ont ainsi montré qu’elles pouvaient contribuer activement à la vie publique, à l’organisation de services et à la prise de décision communautaire, bien au-delà de la sphère domestique.

Louise de Marillac a mené sa mission avec opiniâtreté jusqu’à son décès en 1660. Elle a été rejointe au ciel quelques mois plus tard par Vincent de Paul.

Ils se rejoindront également après quelques siècles dans la communion des saints. Alors que Vincent est canonisé au 18e siècle, Louise de Marillac l’est en 1934. Si on le lui avait demandé, ce premier aurait certainement voulu une déclaration de sainteté simultanée avec sa collaboratrice. Le prêtre parisien vouait une profonde admiration et un profond respect à Louise et à ses ‘filles’. Il avait l’habitude de dire à leur propos: «En servant les pauvres, c’est Jésus Christ qu’elles servent.» (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)

Raphaël Zbinden

Portail catholique suisse

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