Véronique Lecaros est responsable du département de théologie à l’Université pontificale catholique du Pérou (PUCP). Ses recherches portent sur des défis auxquels doit faire face l’Église latino-américaine – et du Pérou plus particulièrement -, tels que l’influence des mouvements évangéliques. Elle a été membre jusqu’en août 2025 de la commission d’écoute sur les abus du diocèse de Lima. De passage à Genève, elle a rencontré cath.ch.
Vous vous préoccupez des «plus petits» que l’Église a tendance à négliger, tels que les religieuses. Votre intérêt pour les victimes d’abus en contexte ecclésial vient-il de là?
Véronique Lecaros: En termes de plus petits et d’exclus, les victimes d’abus en contexte ecclésial représentent une situation paradigmatique. Ils sont les sans-voix, ceux qui n’osent pas parler et que très peu sont prêts à écouter et à accompagner.
La recherche sur les abus est devenue pour moi impérative quand l’archevêque de Lima, Mgr Carlos Castillo Mattasoglio, m’a demandé, fin 2019, de me charger de la commission d’écoute du diocèse, selon les vœux adressés à tous les évêques par le pape François. Je savais très peu de choses sur les abus au Pérou, sauf ce qu’on pouvait lire parfois dans les journaux.
Les seul cas d’abus largement commentés depuis une dizaine d’années étaient ceux commis au sein du mouvement catholique conservateur Sodalicio de Vida Cristiana (dissout par le Vatican en avril 2025: ndlr), un groupe initialement très proche des phalanges fascistes, créé par le laïc Luis Fernando Figari. Il prônait un christianisme musclé et exaltait la virilité comme force de conquête. Les adeptes étaient recrutés parmi les classes supérieures, et d’origine non autochtones. Les critères d’esthétiques y étaient primordiaux. Des abus de tous genres y ont été commis, physiques, sexuels, spirituels et psychologiques. Je vous donne un exemple: dans le groupe des femmes, dès que l’une d’elles grossissait un peu, elle était aussitôt soumise à un régime.
En dehors de ces cas, très peu de victimes d’abus se sont fait connaître dans le pays. Cela reste aujourd’hui encore des cas isolés, souvent étouffés.
Comment l’expliquez-vous?
Mes recherches m’ont permis de comprendre que les anciens membres de Sodalicio ont osé témoigner car ils ont le capital social qui le leur permet. Ils viennent de familles aisées, disposent de contacts à l’étranger et avec des journalistes. Ces connexions sont importantes pour trouver du soutien et reconstruire sa vie.
Pour les victimes des classes sociales populaires, c’est bien plus compliqué. De manière générale, elles ne font pas confiance à la justice, car celle-ci est souvent corrompue. Il est impensable qu’une femme d’un bas quartier, peu éduquée, aille voir un policier et lui dise ›le prêtre a abusé de ma fille.’ Le policier, pour commencer, ne va peut-être pas la croire. Ensuite, le prêtre en question a peut-être des liens avec les policiers et de l’argent circule entre eux.
Il ne faut donc pas espérer gérer la question des abus dans l’Église en Amérique latine comme on le fait en Europe. C’est une autre culture, d’autres circonstances, d’autres structures de société. C’est la première chose que j’ai compris en creusant le sujet. Il n’existe pas de modèle unique pour s’attaquer au problème.
Au Pérou, l’influence de l’Église est donc un handicap majeur à la reconnaissance des victimes d’abus?
On peut le dire comme ça. Les derniers sondages indiquent que l’Église reste l’institution qui a le plus de de prestige. Elle récolte 60% d’approbation, alors que l’ex-présidente du pays, Dina Boluarte, n’en avait que 3%!
J’ai mené durant deux ans une enquête sur le terrain, financée par l’Église d’Allemagne (programme ICALA), avant la sortie de l’ouvrage Abuse in the Latin American Church (voir encadré). Quand des cas d’abus m’étaient signalés, j’allais voir les victimes pour essayer de récolter leurs témoignages, dans les quartiers les plus défavorisés de la ville. C’est très difficile. Cela m’a pris un an et demi pour convaincre l’une d’elles qu’elle pouvait me faire confiance et parler librement avec moi.
« Comment dénoncer le prêtre qui nous nourrit? Au sens propre du terme parfois! »
Il faut comprendre que les gens, en particulier dans ces quartiers défavorisés, sont dépendants de l’Église pour l’école, la santé et d’autres services sociaux. En plus, pour palier à un manque chronique de prêtres, dans le cadre du fidei donum, beaucoup de ceux qui officiaient dans les quartiers populaires, venaient de l’étranger, avec les apports financiers extérieurs. C’était d’ailleurs le cas de Léon XIV. Comment dénoncer le prêtre qui nous nourrit? Au sens propre du terme parfois! J’ai entendu parler de deux cas où les prêtres ont été voir les mères des filles dont ils abusaient en leur promettant des paniers de vivres réguliers contre leur silence. Pendant dix ans, ces familles ont reçu ces colis. Et les filles se sont senties vendues, trahies par leur mère.
Dans un article publié en 2022 avec Ana Lourdes Suarez, dans feu la revue jésuite suisse choisir, vous expliquiez comment la religiosité populaire favorise une forme de néo-cléricalisme. Cette aura particulière dont bénéficie l’Église constitue-t-elle un autre obstacle à la circulation de la parole des victimes?
Oui, le rapport publié en Australie en 2017 sur la question des abus, sur demande du gouvernement, le montre bien: le facteur le plus grave, c’est le cléricalisme. Or celui-ci est très prononcé dans plusieurs pays latinos. Au Pérou, le curé est encore perçu comme quelqu’un de ›supérieur’, qui a étudié, mais surtout qui crée du sacré à volonté. Dans le catholicisme populaire, le prêtre bénit tout, la maison, la voiture, l’entreprise, et même les écrans de télévision de l’hippodrome où l’on tient les paris! En grande pompe et pour le plaisir de tous.
La prévention contre les abus implique donc de repenser certaines images de Dieu, du prêtre. Mais comment prendre ce chemin? Quel prêtre va vouloir perdre son pouvoir?
Parmi les autres facteurs favorables à la culture du silence, vous désignez le machisme, toujours prégnant en Amérique latine. Est-ce que pour cela que les victimes d’abus que vous avez identifiées ne sont que des femmes, alors que les chiffres présentés en Europe montrent que les garçons sont très exposés?
Oui, les hommes n’osent pas dire qu’ils ont été abusés, parce que leur entourage risque de penser qu’ils sont homosexuels, et que l’homosexualité est toujours très mal vue chez nous. Ce sont toutes ces logiques que nous avons essayé de décortiquer avec notre enquête et auxquelles est confrontée notre commission d’écoute des victimes d’abus. C’est essentiel de bien les identifier, pour que les protocoles de prévention ne soient pas juste du ›plaqué or’.
« Le curé est encore perçu comme quelqu’un de ‘supérieur’, qui a étudié, mais surtout qui crée du sacré à volonté »
Mgr Carlos Castillo est un pasteur exceptionnel, une personne ouverte, droite, mais l’Église n’est pas une entreprise structurée pour répondre de manière efficace sur le terrain. On pense parfois que c’est de la mauvaise foi, mais il s’agit plutôt d’une inaptitude en matière de gestion administrative, dans une institution aux rouages complexes et parfois redondants.
Combien de victimes avez vous identifiées au sein de la commission d’écoute?
Pour l’instant, nous avons officialisé qu’une vingtaine de cas, pour les raisons que j’ai évoquées, mais aussi parce que nous sommes peu nombreux à œuvrer dans la commission et qu’il nous faut à chaque fois prendre le temps de discerner le vrai du faux.
Un autre facteur encore explique ce chiffre minuscule pour un diocèse de plusieurs millions d’habitants. Les Péruviens sont confrontés à de graves problèmes politico-économiques, à des attaques contre la démocratie, avec une corruption endémique et une délinquance dont la violence ne cesse d’augmenter. La question des abus est mineure pour eux. Ils se disent, «oui, ça existe, mais au-moins l’Église fait encore quelque chose pour nous».
Comment votre enquête est-elle accueillie dans l’Église?
Il y a une prise de conscience. Beaucoup de prêtres, d’évêques, voyant ce qui s’est passé dans le Nord global, réalisent que si leur Église ne réagit pas, ça va être terrible pour eux. Surtout après ce qui s’est passé au Chili où, du jour au lendemain, suite aux révélations sur les abus commis dans le pays, le pourcentage des personnes se disant catholiques a chuté de moitié. (cath.ch/lb)

Un ouvrage qui défriche le terrain des abus en Amérique latine
La théologienne Véronique Lecaros, de l’Université pontificale catholique du Pérou (PUCP), et la sociologue Ana Lourdes Suárez, de l’Université nationale Saint Martin (UNSAM) d’Argentine, ont coécrit un livre sur les abus en Église en Amérique latine, plus particulièrement au Pérou, Argentine, Brésil et Chili, Équateur, Mexique et Uruguay, avec le soutien d’autres chercheurs.
«Il y a des pays qui sont comme des trous noirs en termes d’abus commis dans l’Église, comme le Paraguay. On sait des choses, mais rien ne remonte. Au Brésil, pays de 200 millions d’habitants, personne n’avait encore enquêté sur le sujet!» Leur travail a permis d’identifier des thématiques transversales au continent latino-américain: le cléricalisme, le facteur ›pauvreté’, la problématique particulière des communautés féminines…
Édité initialement en anglais (Routledge 2024), Abuse in the Latin American Church a été publié en espagnol en novembre 2025 par la PUCP – il devrait l’être prochainement en portugais -, pour doter l’Amérique latine d’un document de référence sur cette question. LB

Un livre sur le pape Léon XIV
Véronique Lecaros est co-auteure de Léon XIV, portrait d’un pape péruvien. Elle a rencontré à plusieurs reprises Mgr Robert Prevost, pendant son ministère au Pérou, avant que celui-ci ne devienne le pape Léon XIV, notamment dans le cadre de sa fonction de secrétaire de la PUCP. Elle a aussi participé à une conférence sur les abus qu’il avait promue à l’Université, avec le jésuite Hans Zollner. Mgr Roberto était, dans la conférence épiscopale péruvienne, chargé de la Commission de prévention et accompagnement d’abus sexuel (2017-2023). LB
Lucienne Bittar
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