J.J. Friboulet: «Le service public redistribue les richesses»

Qu’est-ce que l’Eglise catholique pense du service public? Cette notion rejoint-elle les principes chrétiens? L’économiste et historien des idées Jean-Jacques Friboulet donne son éclairage sur ces questions.

La population suisse votera le 8 mars sur une possible réduction drastique de la redevance sur l’audiovisuel public. Le service public se voit attaqué de toutes parts dans de nombreux pays. Comment l’Eglise, à travers sa doctrine sociale, se positionne-t-elle face à cela? cath.ch a accueilli les réflexions de Jean-Jacques Friboulet, ancien professeur d’économie et d’histoire des idées à l’Université de Fribourg.

Comment la notion de service public trouve-t-elle écho dans la Doctrine sociale de l’Eglise?
Jean-Jacques Friboulet: L’enseignement social de l’Eglise l’aborde de manière plutôt indirecte en partant de la notion de bien commun. Il détermine cinq principes en la matière, qui sont : la dignité de la personne humaine, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la participation. Certains de ces points sont certainement présents dans la notion de service public.

De quelle manière?
La vision de l’Eglise du bien commun est selon moi très juste : c’est quelque chose qui appartient à la fois à chacun et à l’ensemble. Cette idée va de pair avec celle des droits fondamentaux, qui fondent notamment la dignité humaine. Parmi ceux-ci on trouve le droit de vivre; ce qui implique la nourriture, l’eau et les soins de santé ; le droit à l’éducation ; mais également le droit à l’information, qui doit être fiable et de qualité.

« La destination universelle des biens est certainement compatible avec le service public »

De manière générale, le bien commun est hors de la rivalité: mon utilisation du bien commun ne t’en prive pas. La vaccination obligatoire ou le fait de savoir lire, écrire et compter profite à tous. Ce sont autant d’avantages fournis par le service public qui vont dans le sens d’un épanouissement de la personne et du collectif.

Il y aurait donc adéquation complète entre bien commun et service public?
Non. Certains services publics gèrent des domaines qui vont au-delà de ce que l’Eglise définit comme bien commun, qui recouvre ce qui est indispensable pour mener une vie digne. Je pense par exemple aux universités. Il n’existe pas de droit fondamental à avoir une éducation supérieure.

A quels autres endroits service public et enseignement chrétien se rejoignent-ils?
La destination universelle des biens est certainement compatible avec le service public. Alors que le secteur privé discrimine sur la base de l’argent, un service public est normalement accessible à tous. La solidarité est aussi présente dans le service public, dans le sens où cela permet aux plus vulnérables d’accéder au bien commun. Il est en cela un bon moyen de redistribuer les richesses et d’égaliser les chances.

Celui qui est bien portant paie pour le malade, celui qui a du travail paie pour celui qui s’en trouve dépourvu… Pour l’Eglise, le bien commun inclut cette justice sociale et le refus de l’individualisme.

Est-ce à dire que le service public est évangélique et que le secteur privé ne l’est pas?
Non, pas du tout. Il ne faut en aucun cas opposer les deux. Le secteur privé est nécessaire pour la création de marchandises que le service public ne peut pas offrir.

Mais Jésus met souvent en garde contre le pouvoir de l’argent…
L’argent est présent et nécessaire aussi bien dans les secteurs public que privé. L’argent en tant que tel et le fait de vouloir réaliser du profit ne sont pas selon moi des éléments anti-évangéliques. Je dirais que le danger – et sur ce point, je suis d’accord avec Marx – n’est pas la production de richesses mais l’accumulation du capital. La simple production de richesses ne peut pas être une fin en soi. Elle doit servir à la dignité humaine.

« Dans de nombreux cas, le service public a connu de sérieuses dérives »

L’argent est en outre nécessaire pour le développement du service public. Concernant les transports, par exemple, je trouve contreproductif de vouloir leur gratuité. Pour moi, c’est une démarche totalement démagogique. Si le but est de développer les transports publics, alors il faut s’en donner les moyens.

Le service public a-t-il tout de même des défauts?
Comme je l’ai dit, le public ne peut pas tout recouvrir, comme le voudraient certains, ni être réduit à peau de chagrin comme le souhaiteraient d’autres. Je reste malgré tout aristotélicien et pense que, comme dans tout, il y a une bonne mesure, un équilibre à trouver.

Je n’angélise pas le service public. Dans de nombreux cas, il a connu de sérieuses dérives. Il ne peut pas servir à engraisser financièrement les personnes qui y travaillent. Comme tous les autres secteurs, le public doit se conformer à des normes d’efficacité, de transparence et de probité. Des réformes et des économies peuvent lui être demandées. Il est toutefois contreproductif de réaliser des coupes qui lui enlèveraient les moyens d’accomplir sa mission.

Vous parlez d’efficacité, mais le service public est-il un système réellement viable à long terme?
L’existence du service public fait consensus aujourd’hui chez les économistes. C’est son extension qui est disputée suivant les sensibilités. La question de l’efficacité n’est pas seulement financière, elle se définit selon ce que l’on veut obtenir, sur le rapport entre les moyens et les résultats. Cela n’a rien à voir avec le public ou le privé. Un hôpital «efficace» serait-il un hôpital qui maximise ses profits mais d’où l’on ressort sans avoir été guéri?

Pourquoi le service public est-il aujourd’hui spécialement mis sous pression?
Il y a toujours eu une concurrence objective entre les secteurs privé et public. Ce qui va dans la poche de l’un ne va pas dans la poche de l’autre. Donc les forces libérales sur le plan économique ont tenté de tout temps de rétrécir le service public.

« La production, le commerce, c’est aussi une rencontre »

Au-delà, sans doute que les évolutions technologiques et sociologiques brouillent la juste perception du service public dans la population.

Que voulez-vous dire?
D’une manière générale, nous nous éloignons d’une culture de la rencontre. Les bulles informationnelles où nous nous mettons ne nous incitent pas à aller vers l’autre, à lui parler, à tenter de comprendre son point de vue. Nous sommes dans un choix infini de consommation où nous oublions que, derrière le présentoir ou derrière l’écran, des gens ont travaillé pour nous offrir tel ou tel bien. Nous achetons les choses par internet, tout devient très abstrait. Alors que la production, le commerce, c’est aussi une rencontre.

« Nous sommes trop bien nourris, trop bien assurés, certains que rien ne peut nous arriver et que nous n’avons besoin de rien »

Pour l’Eglise, l’humain est un être social. Dieu nous appelle constamment à être en relation, avec Lui, avec les autres. Mais le vivre-ensemble suppose des relations qui se construisent. Et c’est une dimension que le service public nous apporte aussi. Nous ne sommes souvent pas conscients de tout ce que nous avons à perdre avec son affaiblissement.

L’individualisme serait donc une menace pour le service public?
Nous avons oublié que nous avons besoin des autres. Nous sommes trop bien nourris, trop bien assurés, certains que rien ne peut nous arriver et que nous n’avons besoin de rien. Nous avons de la peine à nous rendre compte que tout n’est pas acquis pour de bon, que la démocratie, l’Etat de droit, le service public, ont une histoire, qu’ils ne sont pas arrivés du jour au lendemain. Moi, je me retrouve heureux d’avoir la possibilité, le 8 mars prochain, de donner mon avis sur des sujets aussi importants pour la Suisse.

Cette idée latente que nous n’avons pas vraiment besoin les uns des autres sape le vivre-ensemble. On entend de plus en plus de discours de personnes qui se sont «faites toutes seules». Mais cela est une complète illusion. En fait, la personne qui dit cela oublie qu’elle a pu naître et grandir grâce à la collectivité, qu’elle a reçu une éducation de base fournie par un service public. Nous sommes tous redevables et responsables les uns des autres. C’est le message que l’Eglise répète depuis des décennies mais qui peine à se faire entendre. (cath.ch/rz)

Jean-Jacques Friboulet est né en 1949 à Dijon. En 1958, il est victime d’un grave accident à la jambe dont il subira toute sa vie les séquelles. Il se marie en 1970. En 1983, il réalise un doctorat sur l’économie de l’éducation. II est nommé en 1984 maître de conférences à l’Université de Bourgogne, et en 1989 professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il crée en 1995 le cours d’économie du développement. Entre 2002 et 2008, il s’acquitte de plusieurs missions en Afrique de l’Ouest et centrale. Il part à la retraite en 2014. Aujourd’hui divorcé, il a un fils et une fille.
Jean-Jacques Friboulet est un spécialiste reconnu de l’économie du développement et de l’histoire de la pensée et des faits économiques. Il s’est engagé depuis le début de sa carrière dans la promotion de l’enseignement social de l’Église. Il est l’auteur d’ouvrages de référence tels que La naissance de l’économie moderne. XIIIe-XXe siècles. Il poursuit aujourd’hui sa réflexion notamment à travers des chroniques régulières sur cath.ch. RZ

Raphaël Zbinden

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/j-j-friboulet-le-service-public-redistribue-les-richesses/