Christine Mo Costabella – Adaptation: Carole Pirker
Troisième confession chrétienne après le catholicisme et le protestantisme, l’orthodoxie fascine pour la beauté de ses liturgies, mais reste largement méconnue. Dans cet essai, l’historien et journaliste Jean-Arnault Dérens (voir encadré) retrace son histoire, marquée par une relation douloureuse avec l’Occident, accusé de l’avoir condamnée à un rôle de rempart face à l’islam.
Pour dépasser les clichés, il décrypte la complexité du monde orthodoxe et détaille sa proximité réelle avec les pouvoirs politiques, une «relation toxique» dont essaient de s’extraire certaines Eglises orthodoxes. Il éclaire aussi le piège des nationalismes dans lequel l’orthodoxie a souvent été prise, comme dans la Russie de Poutine, un rôle de pilier de l’identité nationale qui inspire les extrêmes droites européennes.

Est-ce que l’orthodoxie a toujours un lien avec le pouvoir politique?
Jean-Arnault Dérens: oui, la relation particulière qu’elle a au pouvoir politique remonte à sa formation, dans le cadre de l’Empire byzantin (330 – 1453). On parle de relation harmonieuse entre le pouvoir impérial et le pouvoir spirituel, mais en réalité, pour le patriarche œcuménique de Constantinople, celle-ci supposait toujours une domination du politique sur le religieux, et cette relation de dépendance de la religion par rapport au pouvoir politique a été reproduite par la suite. C’est vrai, par exemple, de l’Église russe du temps des Tsars (1547 – 1917), mais c’est aussi vrai dans les principautés des Balkans ou dans les nouveaux États balkaniques apparus depuis le 19ᵉ siècle. En Grèce, par exemple, l’orthodoxie se considère comme un des piliers de l’État. Certains diront qu’en Grèce, c’est peut-être l’Église qui détermine le calendrier politique mais cette relation extrêmement proche, potentiellement toxique, existe toujours entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.
Vous citez un passage du Patriarche de Moscou, qui écrivait en 2024: «L’opération militaire spéciale est une guerre sainte dans laquelle la Russie et son peuple, défendant l’espace spirituel unifié de la Sainte Russie, remplissent la mission du katechon protégeant le monde du mondialisme et de la victoire de l’Occident qui a sombré dans le satanisme.» Quel est ce katechon, qui protège le monde contre les errances de l’Occident?
D’un point de vue théologique, le katechon est l’intervention ultime du Saint Esprit pour éviter la catastrophe finale. Aujourd’hui, l’Église russe conçoit la guerre en Ukraine comme un affrontement avec un Occident perçu comme matérialiste, décadent, et qui a renoncé à toutes ses valeurs spirituelles et morales.
L’Église orthodoxe russe est donc alignée sur les positions du Kremlin?
Non, ça ne veut pas forcément dire que l’Église est totalement d’accord avec le calendrier militaire et politique de Vladimir Poutine. Il peut y avoir une convergence d’intérêts, mais il ne faut jamais oublier que l’Église a son propre calendrier et sait très bien que les pouvoirs politiques, somme toute, passent, tandis que l’Église est là pour durer. Mais est-elle capable de conserver une marge d’autonomie ou n’a-t-elle pas d’autre solution que de se donner totalement au régime de Poutine ? C’est la véritable question. Bien sûr, au sein de l’Église, les voix qui posent ces questions ont été réprimées par le patriarche Cyrill, qui a choisi d’être totalement lié au régime politique, mais n’oublions pas que l’Église est toujours plus complexe qu’on ne pourrait le penser.
« Ça ne veut pas forcément dire que l’Église est totalement d’accord avec le calendrier militaire et politique de Vladimir Poutine. »
Si je vous entends bien, on entend ici la voix officielle de l’Église russe et pas ses voix dissidentes…
En effet, dans le cas de l’Église russe, ces voix sont de toute façon fortement réprimées.
Il y a quand même cette idée que la Russie orthodoxe a un rôle à jouer dans le salut de l’humanité…
L’idée d’une vision messianique de la Russie est une constante, présente depuis très longtemps dans une partie de la spiritualité et de la pensée russes, mais elle cohabite avec d’autres approches. Il faut éviter la caricature et de tout réduire à cette dimension-là, même si elle est bien sûr présente et que le pouvoir politique peut en jouer.
Dans les mémoires d’un pèlerin ukrainien du 18ᵉ siècle, que vous citez, on perçoit que cette méfiance des orthodoxes envers l’Occident n’est pas nouvelle. Il dit: «L’Église du Christ (…) a toujours été persécutée, que ce soit par les iconoclastes, les infidèles, les hérétiques, ou encore les Latins pleins de ruse (…).» Qu’est-ce que ce pèlerin reproche à ces Latins?
S’il est tolérant envers les autres confessions, comme les maronites, les syriaques, et même les juifs et les musulmans, il a la dent beaucoup plus dure envers ce qu’il appelle l’arrogance des Latins. Dans l’orthodoxie, il y a effectivement un traumatisme qui ne remonte pas tant au schisme lui-même, qu’à des épisodes comme le sac de Constantinople en 1204 (voir encadré 2). Cet épisode remonte à huit siècles, mais demeure extrêmement présent dans la conscience des orthodoxes. Tout cela a construit une relation marquée par la frustration et la rancœur à l’égard de l’Occident, dont toutes les églises orthodoxes sont aujourd’hui encore les héritières.
« Dans l’orthodoxie, il y a effectivement un traumatisme qui ne remonte pas tant au schisme lui-même, qu’à des épisodes comme le sac de Constantinople en 1204. »
Vous écrivez qu’aujourd’hui, l’extrême-droite européenne met en avant cette orthodoxie laissée seule face à l’islam, au Kosovo, par exemple…
Au Kosovo, la cristallisation d’un discours émanant de l’extrême-droite européenne a rejoint un discours mis en avant par le nationalisme serbe. Celui-ci prétend que les Serbes du Kosovo seraient non seulement les victimes des Albanais, définis comme musulmans, mais qu’ils seraient aussi une sorte de dernier rempart de l’Occident.
La réalité est tout autre, car une partie des Albanais sont catholiques mais aussi orthodoxes. Mais dans la caricature qui domine, les Albanais sont assimilés aux musulmans et donc les Serbes du Kosovo en seraient victimes. Le Kosovo est cité comme l’exemple même du grand remplacement, notamment par des gens comme Eric Zemmour. Dans certains de ses textes, il affirme que si on ne fait pas attention à ce qui est arrivé au Kosovo, cela arrivera aussi en banlieue parisienne, ce qui est au mieux risible, en tout cas très éloigné de toute réalité historique.
Et il y a aussi l’influence russe…
Oui, à côté de cela, il y a une opération délibérée de certains oligarques russes liés tant à Vladimir Poutine qu’à l’Église orthodoxe, de structurer des réseaux. Il existe des compagnonnages anciens entre ces oligarques des secteurs orthodoxes russes radicalisés et les évangélistes américains. Il y a convergence entre eux, et ils se retrouvent dans certaines structures comme le Congrès mondial des familles.
Quel est le lien entre cette orthodoxie et l’extrême droite?
Il y a déjà une chose extrêmement triviale qui est l’argent, car lorsqu’on parle de l’oligarchie russe, on parle de fonds et de transferts financiers très importants. Et l’argent de Moscou peut aider à gagner des élections, il ne faut jamais l’oublier. Tout comme des structures similaires, le Congrès mondial des familles existe parce qu’il existe des mécènes extrêmement généreux. Ensuite, bien sûr, il y a aussi l’idée de trouver un modèle politique qui pourrait passer par cette mise en scène d’un combat contre l’islam, mais aussi par l’affirmation d’un pouvoir autoritaire.
Retrouvez cet entretien dans l’émission radio «Babel»,
du dimanche 15 février 2026, à 11h sur RTS Espace 2.
Vous avez évoqué ce Congrès mondial des familles. De quoi s’agit-il?
C’est une structure qui entend combattre le dépérissement démographique de l’Europe et du monde, en tout cas du monde blanc. Cette crise démographique s’explique à leurs yeux par des fléaux aussi redoutables que le féminisme, l’avortement, etc. On y retrouve des personnalités religieuses et politiques issues des extrêmes-droites européennes et d’Amérique du Nord. La sphère trumpiste est depuis le départ présente, mais on y trouve aussi des gens comme Giorgia Meloni, Viktor Orban, Marion Maréchal Le Pen ou Éric Zemmour, ainsi que des figures religieuses orthodoxes, des évangélistes et certaines figures catholiques issues des mouvements contre le mariage pour tous, notamment en Croatie ou en Pologne.
Mais aujourd’hui, où voyez-vous cette église orthodoxe vivre la foi, dissociée de son lien au pouvoir politique?
Chez beaucoup de fidèles et de prêtres orthodoxes, même si cette aspiration a tendance à être étouffée au fur et à mesure que l’on monte dans la hiérarchie. Prenons l’Église orthodoxe serbe. Elle a d’un côté un patriarche totalement soumis au pouvoir politique autoritaire et corrompu, mais de l’autre énormément de voix qui s’élèvent contre cela. Une petite partie de sa hiérarchie a d’ailleurs pris parti pour la mobilisation des étudiants qui se battent pour l’État de droit en Serbie, donc rien n’est figé. Il y a des virtualités présentes dans toutes les églises, pour essayer de sortir de cette relation toxique avec les pouvoirs politiques. (cath.ch/cp/bh)
Géopolitique de l’orthodoxie De Byzance à la guerre en Ukraine, de Jean-Arnault Dérens, éd. Tallandier, 2025, 384p
Jean-Arnault Dérens, un spécialiste des Balkans
Né le 14 avril 1968 à Watford (Royaume-Uni), Jean-Arnault Dérens est un historien et journaliste français spécialiste des Balkans, une région qu’il fréquente dès la fin des années 1980. Agrégé d’histoire en 1993, il enseigne durant 5 ans en France avant de s’installer au Monténégro. Il y crée, en septembre 1998, Le Courrier des Balkans, portail électronique francophone qui traite de l’actualité des pays de l’Europe du Sud-Est, dont il est le rédacteur en chef. Il partage sa vie entre les Balkans et la Bretagne et signe avec La géopolitique de l’orthodoxie son sixième ouvrage sur cette région. CP
Schisme orthodoxe, rivalités et conflits
Le schisme orthodoxe, le 16 juillet 1054, a eu des conséquences profondes et durables sur le christianisme mondial. Il a marqué la séparation entre l’Église catholique d’Occident et l’Église orthodoxe d’Orient. Il a aussi entraîné des conflits et des rivalités entre ces deux branches du christianisme, les Églises orthodoxes orientales devenant alliées aux pouvoirs locaux, l’Eglise catholique romaine aux rois et empereurs européens. Un des épisodes majeurs de ce conflit est le siège de Constantinople de 1204 par les Croisés, dénommés «Latins» ou «Francs». Il aboutit à la prise et au saccage de la capitale de l’Empire romain d’Orient, ou Empire byzantin. Ce schisme, qui perdure, illustre comment des événements passés peuvent encore façonner la réalité actuelle. CP
Rédaction
Portail catholique suisse
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