Visite du pape Jean-Paul II en Roumanie

APIC – Interview

L’analyse de par Mgr Pierre Bürcher, délégué de la CES à Bucarest

Lausanne, 12 mai 1999 (APIC) La Conférence des évêques suisses a délégué en Roumanie, du 7 au 9 mai, Mgr Pierre Bürcher à l’occasion de la visite du pape Jean Paul II. A son retour en Suisse, l’évêque auxiliaire de Lausanne, Genève et Fribourg livre ses premières impressions « à chaud ». L’APIC publie in extenso les impressions de Mgr Mgr Bürcher.

Q.: Quels ont été les défis et la caractéristique principale de cette visite?

Mgr Bürcher: Les trois défis de ce voyage ont été: la rencontre du pape avec l’Eglise orthodoxe, la visite pastorale des catholiques roumains et la rencontre avec les autorités civiles du pays, en vue de jeter un pont entre la Roumanie et l’Europe occidentale. Tout s’est réalisé au-delà des espérances initiales. Ce voyage est qualifié d’historique dans l’Eglise pour les relations oecuméniques entre orthodoxes et catholiques. D’une part, c’est la première visite d’un pape dans un pays à majorité orthodoxe. D’autre part, c’est la première fois qu’un pape est reçu par l’Eglise orthodoxe d’un pays dont le nombre d’orthodoxes est aussi élevé depuis le schisme de 1054. La Roumanie, après la Russie, se trouve en effet au deuxième rang mondial.

Q.: Quelques mots au sujet de la préparation de ce voyage?

Mgr Bürcher: La hiérarchie catholique de Roumanie souhaitait vivement la visite pastorale du pape Jean Paul II. Mais le mérite en revient surtout au chef de l’Etat, Emile Constantinescu, qui a été l’un des premiers à croire à la possibilité d’une visite du Saint-Père. Le patriarche orthodoxe Theoctist avait fait sien le projet présidentiel, alors que son Synode d’Evêques était tout d’abord très réticent. Le patriarche a ainsi qualifié la venue de Jean Paul II d’oeuvre de l’Esprit Saint. Il faut se rappeler que le pape l’avait rencontré le 5 janvier 1989. Le patriarche avait à ce moment-là bravé une interdiction des autorités roumaines en acceptant son invitation au Vatican, alors qu’il faisait escale à Rome. L’histoire fait donc franchir les seuils de l’espérance.

Q.: Comment le pays se présente-t-il aujourd’hui?

Mgr Bürcher: Avec une superficie de 237 mille km2, la Roumanie compte un peu plus de 23 millions d’habitants. Les catholiques, de rite byzantin et de rite latin, représentent 12% de l’ensemble de la population. Mais les orthodoxes avec 74% sont majoritaires. On recense en outre 7% de protestants.

Q.: Pouvez-vous relever deux particularités de cette visite?

Mgr Bürcher: Dès les premiers instants, le président de la République n’a pas hésité à affirmer que « sans le souffle vivant de la foi chrétienne, le nouvel ordre européen et international n’aura pas le vrai visage de l’humanité ». Il montrait par là même au pape que les Roumains sont encore sensibles à l’importance du facteur spirituel qui doit animer la nouvelle Europe unie. Aussi, a-t-il précisé que, « dans ce contexte, la visite du pape constitue également la reconnaissance de l’histoire tourmentée des Roumains marquée souvent par le témoignage ensanglanté de leur foi chrétienne ». Le Saint-Père n’a donc pas manqué de se rendre le samedi matin au cimetière catholique de Belu et de rendre hommage aux victimes du régime communiste parmi lesquelles le cardinal gréco-catholique Juliu Hossu, l’un des six évêques arrêtés en 1948 par le gouvernement communiste, puis confiné dans un monastère jusqu’à sa mort en 1970. Après cette visite au cimetière, Jean Paul II a présidé une messe selon le rite oriental dans la cathédrale latine St-Joseph de Bucarest. Par ces deux temps forts, il a voulu manifester son attention et sa charité pastorale aux Grecs catholiques qu’il n’a pas pu visiter dans les lieux du pays où ils sont le plus présents, en Transylvanie spécialement, le voyage du pape ayant dû se limiter à la seule capitale pour diverses raisons d’ordre politique et religieux. L’Eglise gréco-catholique a connu des décennies de persécutions. Les églises, qui lui ont été enlevées lors du régime totalitaire, devraient donc lui être restituées. Ce n’est de loin pas encore le cas partout.

Q.: Quelle est votre évaluation provisoire de ce voyage?

Mgr Bürcher: Le succès de ce voyage est certainement d’ordre oecuménique. En 1995, le pape Jean Paul II publiait l’Encyclique: « Que tous soient un ». Ce voyage est à n’en pas douter la concrétisation évidente de celle-ci. Durant les trois jours, l’Europe a respiré à nouveau par ses deux poumons: celui de l’Eglise d’Orient et celui de l’Eglise d’Occident. Les points du programme de la visite, qui ont placé côte à côte les deux chefs de l’Eglise, le pape et le patriarche, ainsi que les responsables catholiques et orthodoxes, ont démontré que le désir de l’unité chrétienne n’est pas un espoir utopique et qu’il ne peut devenir réalité que par l’oeuvre commune des deux poumons de l’Europe.

Q.: Et la guerre toute proche?

Mgr Bürcher: Sur fond de guerre dans les Balkans, on notera la déclaration commune du pape et du patriarche concernant le conflit des Balkans: « Au nom de Dieu, Père de tous les hommes, nous demandons instamment aux parties engagées dans le conflit de déposer définitivement les armes », ont dit ensemble à Bucarest Jean Paul II et Theoctist. Ils ont exprimé leur solidarité humaine et spirituelle aux réfugiés et aux victimes des bombardements meurtriers. Ils ont tenu à « encourager la Communauté internationale et ses institutions à mettre en oeuvre toutes les ressources du droit pour aider les parties en conflit à résoudre leur différend selon les conventions en vigueur, notamment celles qui sont relatives au respect des droits fondamentaux de la personne et à la collaboration entre Etats souverains ». Cette semaine, du reste, l’archevêque de Bucarest se rendait à Timisoara, aux confins de la Yougoslavie.

Q.: Un point culmine-t-il quand même parmi les autres?

Mgr Bürcher: L’Ambassadeur auprès du Saint-Siège a fait remarquer qu’ »il est bon que le pape vienne donner aux Roumains un autre visage de l’Europe, que celle de l’OTAN, à un moment où l’on entend les bombes aux frontières de la Roumanie ». Mais un point particulièrement culminant a été la rencontre, dans la grande salle du Palais patriarcal orthodoxe, des représentants de tous les cultes de Roumanie et de la vie politique et civile avec les autorités de l’Etat. Le pape a déclaré: « Qu’est ce qui peut inciter les hommes d’aujourd’hui à croire au Christ si nous continuons à déchirer la tunique sans couture de l’Eglise, si nous ne parvenons pas à obtenir de Dieu le miracle de l’unité en oeuvrant pour lever les obstacles qui empêchent sa pleine manifestation? » La voix pleine d’émotion, Jean Paul a aussi fait, devant toutes les personnes présentes, un court témoignage de foi: « J’ai cherché l’unité de toutes mes forces et je continuerai à me dépenser jusqu’à la fin pour qu’elle soit parmi les préoccupations prioritaires des Eglises ». Le pape a enfin remercié ses hôtes en soulignant le rôle de la Roumanie en tant que pont entre l’Occident et l’Orient.

Q.: On a passé ici le seuil de l’espérance! « 

Mgr Bürcher: Personnellement, j’ai été tout particulièrement impressionné par la messe de clôture de la visite pastorale devant plusieurs centaines de milliers de catholiques réunis en plein air. Tout au long de la célébration et à plusieurs reprises, l’assemblée a scandé: « Vive le pape! », mais lorsque, à la fin de la célébration, il a invité le patriarche Theoctist, qui assistait à la célébration, à venir à ses côtés, la foule a scandé toujours plus fort: « Unité! unité! unité! L’un des buts principaux du voyage commençait à être atteint. Les prochains mois nous en diront plus. (apic/propos recueillis par Jean-Charles Zufferey/pr)

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