APIC Interview
Ma devise: «Voie, vérité et vie»
Jacques Berset, APIC
Saint-Maurice, 14 mai 1999 (APIC) Le chanoine Joseph Roduit sera dès juillet le 94ème Abbé de Saint-Maurice d’Agaune, un haut lieu du christianisme en Suisse, puisque que l’Abbaye remonte à l’an 515. Son fondateur, Sigismond, roi des Burgondes, appela cette année-là un groupe de moines d’autres monastères et les chargea d’y maintenir une prière de louange perpétuelle – laus perennis – auprès des restes des saints martyrs de la légion thébaine.
L’histoire chrétienne de ces lieux commence à la fin du IIIème siècle, avec le martyre des légionnaires romains. Comme le rapporte la tradition, Saint Maurice et ses compagnons venus de Thèbes, en Haute-Egypte, furent mis à mort au lieu dit Vérolliez, à deux kilomètres au sud d’Agaune, pour avoir refusé de persécuter d’autres chrétiens.
Conscient de cet héritage, le chanoine Roduit esquisse pour l’APIC quelques unes de ses priorités pastorales. Mais auparavant, il nous confie la devise qu’il a adoptée comme Abbé. En fonction du Jubilé de l’an 2000 et par conviction personnelle, il a choisi: «Voie, vérité et vie». «Cela correspond pour moi à Jésus, Christ et Seigneur.»
APIC: Quel programme allez-vous mettre en œuvre dès votre entrée en fonction ?
Mgr Roduit: L’Abbé de Saint-Maurice est d’abord un responsable de communauté, et il est clair que comme nouvel Abbé, je ne peux pas lui imposer quoi que ce soit. En effet, tout sera l’objet d’une recherche en communauté. Dans ce sens, nous ne sommes pas des bénédictins où le Père Abbé est vraiment celui qui dicte un peu tout. Nous avons la formule de Saint Augustin où nous cherchons ensemble Dieu. Cette recherche se fait par l’amour fraternel, à partir de ce que nous vivons en communauté.
Certes, nous sommes à l’aube du troisième millénaire, et pour parler comme Stan Rougier, je dirais que l’avenir est à la tendresse. Nous avons à redécouvrir un peu d’autres facettes de l’amour dans notre société. J’aimerais ici distinguer – on dit qu’il faut distinguer pour unir – entre l’amour parental, maternel, paternel, filial, l’amour fraternel et l’amour conjugal. On a peut-être un peu réduit ces dimensions, on ne prend qu’une forme de l’amour. Nous, nous sommes là pour témoigner justement d’un amour fraternel, c’est d’ailleurs à ce signe que se reconnaissaient les chrétiens. Je pense que cette forme d’amour doit être redécouverte au niveau de la famille, de la construction de la société à partir du couple.
APIC: Vous avez une vision optimiste de la société, de la jeunesse…
Mgr Roduit: Optimiste ? Je ne le dirais pas vu sur le plan du raisonnement, mais j’ai une espérance. Dans ce sens que parfois l’espérance est un désespoir surmonté. Nous avons affaire à la jeunesse, avec notre Collège par exemple. Je reviens justement d’une retraite d’une semaine en compagnie de 17 jeunes au monastère de la Pierre-qui-vire, au sud d’Auxerre. Ces futurs bacheliers ont choisi de venir là alors qu’ils auraient pu faire tout à fait autre chose. Il y a un potentiel, j’ai beaucoup de confiance à ce niveau-là.
L’avenir sera différent, car on sort de l’appartenance religieuse sociologique, automatique. Nous allons vers une Eglise plus réduite où l’on rencontrera assurément davantage de témoignages. La foi sera beaucoup plus une question de choix. Des chrétiens engagés oseront davantage manifester, témoigner dans des rassemblements plus populaires. Ils devront être aussi missionnaires.
APIC: L’idée d’être missionnaire, en Inde, vous a longtemps attiré.
Mgr Roduit: Je l’avais vivement souhaité, mais comme notre mission au nord-est de l’Inde était près de la frontière du Tibet, c’était une zone militarisée, très contrôlée. Tout étranger y arrivant était considéré comme un espion. Je n’ai jamais pu partir m’y installer. Mais j’ai toujours la mission au cœur. Je pense souvent à ces chrétiens. Bien qu’ils ne soient aujourd’hui que 5% en plein milieu hindou, bouddhiste et animiste, ils sont cependant connus et présents dans toute la région parce que leur témoignage est fort.
Les chanoines de Saint-Maurice avaient lancé un collège au pied de l’Himalaya en 1936 avec deux élèves; 15’000 élèves étudient désormais dans les collèges que nous avons fondés dans le district de Darjeeling et de l’ancien royaume du Sikkim. Tous ceux qui font des études dans les collèges chrétiens là-bas, qu’ils soient hindous, bouddhistes ou animistes, ont acquis une ouverture. Nous soutenons financièrement aujourd’hui encore ce travail dans le diocèse de Darjeeling. Notre présence est terminée, car le diocèse a davantage de prêtres que chez nous: près de 130 prêtres et 300 religieuses pour moins de 50’000 fidèles! C’est nous qui avons semé et voilà le résultat très concret. L’Eglise là-bas est pleine d’espérance.
APIC: Même si ce n’est plus possible de travailler au pied de l’Himalaya, vous pourriez regarder vers l’Afrique ou Madagascar, les Sœurs de Saint-Augustin et les Sœurs de Saint-Maurice, par exemple, y sont actives…
Mgr Roduit: Bien sûr, c’est un souci constant, bien que nous n’ayons pas beaucoup de monde à disposition. Nous devons relancer la coopération missionnaire, ne serait-ce que pour maintenir une ouverture sur d’autres réalités que la nôtre. Je crois qu’il y a des formules nouvelles à trouver aussi dans ce sens-là, avec les gens du pays eux-mêmes. Développer la formule canoniale, la vie communautaire, par exemple.
En effet, si on croit au témoignage du célibat, je pense qu’il est impossible de le vivre sans les autres. La condition indispensable, c’est la vie commune, sinon il ne faut pas parler de célibat. Les vocations d’ermites sont très rares. La formule canoniale que nous avons développée est la voie qui a aussi été choisie par un confrère en Tanzanie.
APIC: En matière de célibat, vous plaidez pour la vie communautaire des prêtres!
Mgr Roduit: Le prêtre doit vivre en petits groupes, jamais seul. Un prêtre isolé est en danger. Je ne plaide pas uniquement pas pour le célibat, car il y a aussi d’autres formes d’engagement, pourquoi pas. Par exemple, dans les Eglises de rite oriental, on trouve même des hommes mariés ordonnés prêtres. A l’Abbaye même, où nous avons quinze siècles d’existence, il est possible de donner le témoignage de vie fraternelle et de vie de célibat grâce à la communauté.
APIC: La dignité épiscopale sera-t-elle à nouveau conférée à l’Abbé de Saint-Maurice?
Mgr Roduit: Il y a une tradition vieille maintenant de 150 ans. Nous le souhaitons, mais ce n’est pas indispensable. Car notre idéal est de servir l’Eglise. Ce serait un service supplémentaire pour la Conférence des évêques suisses (CES), mais on peut déjà beaucoup faire comme Abbé territorial. Mgr Salina l’a prouvé pendant 21 ans, avant d’être nommé évêque. Quant aux dicastères que je préférerais au sein de la CES, cela dépend des disponibilités. Peut-être la mission, les œuvres d’entraide, la liturgie aussi. Je me vois moins dans les grands débats théologiques.
Je me sens davantage pasteur. 18 ans de paroisse dans la Vallée de Bagnes, cela vous rend proche des gens. Etre en paroisse, c’est le plus beau ministère d’un prêtre: les enfants qu’on accompagne dès leur naissance, jusqu’au grand-père qu’on enterre, tout ce qui se vit entre deux, le mariage des parents, la première communion, la confirmation, la maladie, les difficultés conjugales… On fait partie des familles. C’est ma sensibilité pastorale, parce que je crois que notre Evangile est celui-là. Nous n’avons pas une religion éthérée qui nous extrairait des réalités de ce monde. Je crois que notre Evangile est très incarné, puisque Dieu s’est fait homme lui-même. (apic/be)
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