Évangile de Dimanche: Le diable exégète

Après son baptême, Jésus est poussé par l’Esprit vers le désert, le lieu traditionnel de la tentation et de la mise à l’épreuve. Le peuple d’Israël y avait erré durant quarante ans soumis à un long test de fidélité afin de vérifier pour qui battait son cœur. Jésus y passera quarante jours.

Au moment de son baptême, une voix venue du ciel s’était fait entendre, qui proclamait « Celui-ci est mon fils bien aimé ». Ce séjour dans la solitude sera l’occasion d’éprouver la solidité de son lien avec le Père en questionnant ses propres choix.

L’Évangile nous offre une scène haute en couleurs. Seul, dans un environnement dépouillé, éprouvé par un long jeûne, Jésus affronte Satan ou le Diable. Le tentateur le provoque sous apparence de bien en le confrontant aux attentes des foules et de ses disciples qui ne cesseront de le mettre sous pression pour qu’il manifeste s’il est vraiment l’envoyé de Dieu.

« À en croire le tentateur, le repli sur soi devient le critère de l’interprétation de la volonté divine »

Le tentateur argumente à partir des Écritures dont il détourne subtilement le sens. Trois lectures gauchissent la Parole de Dieu au profit de son propre ego, trois mises en pratique de la relation à Dieu au service du désir d’autosuffisance. À en croire le tentateur, le repli sur soi devient le critère de l’interprétation de la volonté divine.

Des pierres sont transformées en pains pour apaiser une fringale de consommation, un geste fou est suggéré pour méduser la foule et assurer la propre gloriole, la perspective du pouvoir nourrit l’ambition d’un petit dieu. Autant de manières d’abuser de la Parole de Dieu et d’exploiter la religion pour sa propre promotion.

« La tentation est subtile. […] Les disciples eux-mêmes s’y sont laissés prendre. »

La tentation est subtile. Sous prétexte de fidélité à la Parole, Jésus est tenté de répondre aux vœux de ceux qui attendaient un messie nationaliste et triomphaliste. Dieu mobilisé au service d’un royaume de ce monde. Les disciples eux-mêmes s’y sont laissés prendre.

Lorsque, plus tard, Jésus leur parlera de sa Passion, ils trouveront ses propos insupportables et tenteront de l’en détourner. Reconnaissant dans leur réaction le souvenir des tentations du désert, Jésus traitera Pierre de Satan (Mt 16,23).

« Les chrétiens ont succombé plus d’une fois aux tentations en inscrivant l’héritage du Christ dans des structures très mondaines »

Si Jésus a déjoué les manœuvres du tentateur et résisté à ses disciples qui le poussaient à faire le jeu d’une réussite temporelle, les chrétiens, au cours de leur histoire, ont succombé plus d’une fois aux tentations du désert en inscrivant l’héritage du Christ dans des structures sociales, politiques ou religieuses très mondaines.

La Parole de Dieu a pu être évoquée pour bâtir des royaumes de ce monde, justifier l’accumulation des richesses, la soumission des masses populaires ou exercer un pouvoir temporel. L’histoire des Églises chrétiennes ne manque pas d’exemples.

Aujourd’hui, rattrapés par toutes sortes de scandales, les disciples du Christ sont reconduits au désert pour revoir leurs choix, sans autre prétention que l’humble écoute d’une Parole qui les décentre d’eux-mêmes.

Pierre Emonet SJ | Vendredi 20 février 2026


Mt 4, 1-11

En ce temps-là,
    Jésus fut conduit au désert par l’Esprit
pour être tenté par le diable.
        Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits,
il eut faim.
    Le tentateur s’approcha et lui dit :
« Si tu es Fils de Dieu,
ordonne que ces pierres deviennent des pains. »
    Mais Jésus répondit :
« Il est écrit :
L’homme ne vit pas seulement de pain,
mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu
. »

    Alors le diable l’emmène à la Ville sainte,
le place au sommet du Temple
    et lui dit :
« Si tu es Fils de Dieu,
jette-toi en bas ;
car il est écrit :
Il donnera pour toi des ordres à ses anges,
et :    Ils te porteront sur leurs mains,
de peur que ton pied ne heurte une pierre.
 »
    Jésus lui déclara :
« Il est encore écrit :
Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »

    Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne
et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire.
    Il lui dit :
« Tout cela, je te le donnerai,
si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. »
    Alors, Jésus lui dit :
« Arrière, Satan !
car il est écrit :
C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras,
à lui seul tu rendras un culte.
 »

    Alors le diable le quitte.
Et voici que des anges s’approchèrent,
et ils le servaient.

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/blogsf/evangile-de-dimanche-le-diable-exegete/