Dans une interview à l’agence de presse catholique italienne SIR, Mgr Zenari appelle à miser sur le développement, l’unité nationale et la réconciliation pour construire la paix et la stabilité en Syrie, mais il reste prudent. Face à l’exode des chrétiens – orthodoxes, catholiques, protestants –, il constate que «malheureusement, d’autres encore se préparent à partir». C’est d’autant plus douloureux que les chrétiens pourraient servir de «pont» entre les différents groupes de la société syrienne. Cet exode est une blessure très grave pour les Églises orientales et pour toute la société syrienne. Mais pour lui, la Syrie «martyrisée», comme le répétait le pape François, est toujours capable de garder dans son cœur le désir de paix et de coexistence.
Le nonce apostolique à Damas a eu l’occasion de vivre trois périodes très distinctes de l’histoire contemporaine de la Syrie. «Il y a dix-sept ans, quand je suis arrivé, c’était la Syrie d’avant la guerre, deux ans avant le conflit. Puis sont venues quatorze années d’un conflit très sanglant. Enfin, depuis un an, une nouvelle phase. La Syrie que j’ai quittée il y a dix jours n’est pas la Syrie que j’ai vue à mon arrivée…»

Parmi les visages des victimes de ce conflit qu’il garde dans son cœur, Mgr Zenari évoque notamment le souvenir des pasteurs et des amis disparus – comme le Père Paolo Dall’Oglio, un jésuite italien connu pour son engagement interreligieux en Syrie et disparu aux mains de Daech, l’État islamique, en 2013, ou les deux métropolites orthodoxes d’Alep, Yohanna Ibrahim et Boulos Yazigi, respectivement syriaque-orthodoxe et grec-orthodoxe, dont les corps n’ont jamais été retrouvés. Le nonce se souvient encore du tragique destin d’autres prêtres et de nombreuses autres personnes, des visages d’enfants souffrants, dont les membres ont été amputés par des éclats d’obus, qu’il a visités à l’hôpital, des contacts qu’il maintient toujours avec les familles. «Je porte cela dans mon cœur. Je suis parti avec des valises pleines, mais le poids des émotions est bien plus lourd que celui des bagages…»
Mgr Zenari a souvent parlé d’une Syrie frappée non seulement par les bombes, mais aussi par une «guerre économique» marquée par les sanctions, un pays souffrant de l’inflation et d’un terrible manque de perspectives. Après la chute du régime Assad, un gouvernement islamiste de transition est désormais au pouvoir à Damas. «La nouvelle orientation est également soutenue parce que l’alternative serait le chaos», admet-il.
Avec le changement de pouvoir à Damas, le cardinal italien relève qu’il y a ceux qui voient le verre à moitié plein et ceux qui le voient à moitié vide. «Le côté qui donne de l’espoir est le soutien politique, et en partie économique, de la communauté internationale. Le nouveau cours est soutenu aussi parce que l’alternative serait le chaos. On l’a vu dans l’accueil réservé au nouveau président aux Nations Unies et lors des rencontres avec divers chefs d’État. L’autre côté est une Syrie détruite qui peine à trouver l’unité nationale…» Les principaux groupes – sunnites, kurdes, alaouites, druzes, chrétiens – doivent retrouver leur cohésion, estime-t-il, et il y a encore beaucoup d’inconnues à ce sujet.

«Il y a un an, quand on répétait ›Wait and See’ (attendez et vous verrez), je disais ›Work and See’: travaillons et nous verrons. On ne peut pas demander d’attendre à ceux qui n’ont qu’une heure d’électricité par jour. Il faut se retrousser les manches ! Et de se souvenir de la phrase de Paul VI dans l’encyclique Populorum Progressio en 1967: «Le développement est le nouveau nom de la paix». Pour le cardinal Zenari, «si nous voulons la paix en Syrie, nous devons reconstruire les hôpitaux, les écoles, fournir de l’électricité. Le développement est le nouveau nom de la paix !»
Depuis des siècles, l’Église contribue au développement du pays dans de nombreux domaines, notamment l’éducation, la santé et la vie publique. L’Église a tenté de pallier une crise humanitaire majeure, relève l’ancien nonce à Damas. «Je pense au travail de Caritas Syrie, aux soupes populaires, à l’aide sanitaire, au projet ›Hôpitaux ouverts’ qui a duré sept ans et accueillait tout le monde, indépendamment de l’appartenance religieuse. Au cours des dernières années, avec les six «Dispensaires de l’espoir», environ 180’000 malades pauvres ont été aidés. «C’est une goutte d’eau dans le désert, mais nous avons fait ce que nous pouvions».
Le cardinal italien a souvent évoqué une «guerre par procuration» menée sur le sol syrien par de nombreuses puissances régionales et internationales. Il relève que l’intégrité territoriale et l’indépendance de la Syrie sont encore fragiles. «Il y a eu, et il y a encore en partie, des présences militaires étrangères avec des intérêts divergents. Jusqu’à récemment, on parlait de cinq puissantes armées étrangères opérant en Syrie. Là encore, il y a deux côtés à la médaille: les promesses de soutien international d’un côté, les incertitudes quant à l’unité et à l’indépendance de l’autre. Mais même ces fragilités peuvent être atténuées par le développement. La Syrie a un besoin urgent d’électricité, d’hôpitaux, d’écoles, d’usines…»
«Ce qui me tient le plus à cœur, conclut-il, c’est la Syrie en tant que mosaïque de coexistence, respectueuse et tolérante entre les groupes ethniques et religieux. La guerre a brisé cette mosaïque. Il y a eu des événements douloureux, des victimes parmi différentes communautés. Je voudrais que la Syrie redevienne cette mosaïque. Je garde dans mon cœur deux expressions symboliques: à Noël, les musulmans souhaitent aux chrétiens ›Merry Christmas, milad Majid, joyeux Noël !’, à la fin du ramadan, les chrétiens souhaitent ›Ramadan Karim’, joyeux ramadan. Je voudrais que ces mots résonnent à nouveau en permanence en Syrie: signe de tolérance et de coexistence. (cath.ch/sir/be)
Jacques Berset
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