APIC – Interview:
Dans le cadre de la guerre des Balkans.
Jean-Claude Noyé, agence APIC
Paris, 24 mai 1999 (APIC) L’orthodoxe français Olivier Clément, écrivain et théologien, est bouleversé par la guerre actuelle dans les Balkans. Il dénonce une double tragédie: la folie des bombardements de l’OTAN, «sensible à des données purement techniques» et la folie du nationalisme serbe responsable de l’exode des Kosovars. Des journalistes de l’information religieuse en France viennent de le rencontrer. Ce chrétien oecuménique évoque aussi l’attitude de ses frères orthodoxes en Roumanie, en Serbie et en Russie. Avec amitié et lucidité.
APIC: L’Eglise orthodoxe n’a pas très bonne presse dans les médias occidentaux ces temps-ci?
O.C. : L’espace de son témoignage s’est beaucoup rétréci ces derniers temps. C’est un grand corps qui n’arrive pas à trouver son équilibre après un long écrasement totalitaire. La pensée orthodoxe se reconstruit en marge des institutions ecclésiales. Les orthodoxes, de par leur histoire – ils ont longtemps été coincés entre les uniates et les musulmans, le joug ottoman s’étant prolongé 6 siècles – ont développé‹ une mentalité «victimaire» assez insupportable. Mais quand les victimes deviennent des bourreaux, on voit ce que cela donne. Un rayon de lumière toutefois : la visite de Jean Paul II en Roumanie, rendue possible grâce à une élite intellectuelle roumaine remarquable. Quant au patriarche Teoctist, j’ai eu l’occasion de lui dire de vive voix que sa position vis-à-vis des gréco-catholiques était beaucoup trop dure.
APIC : Quels sont les liens entre l’Eglise orthodoxe roumaine et l’Eglise orthodoxe russe ?
O. C. : Bucarest n’est pas du tout, contrairement à ce que l’on dit, la porte de Moscou. Ces deux Eglises se sont déchirées à propos de la juridiction sur la Moldavie, que chacune revendique.
APIC: Est-il vrai que les Serbes ont été autrefois massivement expulsés du Kosovo ?
O.C. : C’est faux. Quand Tito, un Croate qui souhaitait affaiblir la Serbie, a donné une certaine autonomie au Kosovo, des incidents ont fait de rares victimes serbes. Avant que les Kosovars ne soient assujettis à une situation de domination coloniale, les relations au Kosovo étaient plutôt bonnes, même si les mariages mixtes étaient très rares et malgré un mélange de crainte réciproque et d’animosité‹ latentes puis développées par la propagande de l’Etat serbe. La guerre du Kosovo est le résultat d’une double folie : celle de l’OTAN, sensible à des données purement techniques, et celle des nationalistes serbes.
APIC : Comment analysez-vous ce nationalisme ?
O.C. : Milosevic a fait renaître un mythe oublié‹ celui du Kosovo comme terre serbe par excellence via le roi Lazare et l’épisode historique du Champ des Merles, pour nourrir le nationalisme serbe afin de remplacer le marxisme moribond. La société serbe était très laïcisée auparavant. Les vieux mythes ont trouvé‹ un terrain dans la mentalité «victimaire». Il est regrettable que le régime serbe n’ait pas accepté la main tendue d’Ibrahim Rugova, qui a beaucoup travaillé avec la communauté‹ Sant’Egidio de Rome. Un règlement pacifique au Kosovo, plan de paix malheureusement dégradé‹ quand l’UCK est née. Car cette dernière réclame l’indépendance. Je rappelle que 250’000 Kosovars avaient déjà été chassés avant que la guerre avec l’OTAN ne soit déclenchée.
APIC : Quel regard les Serbes portent-ils sur l’islam des Kosovars ?
O. C. : Avant, il n’y avait pas de regard particulier sur la religion de l’autre. Dans les Balkans, on ne cherche pas à convertir son voisin. L’identité des individus passe traditionnellement par l’équation entre l’appartenance religieuse et l’appartenance ethnique. Mais les musulmans kosovars sont eux aussi des slaves et beaucoup ne sont pas plus musulmans que nombre de Serbes ne sont orthodoxes. A dire vrai, les Balkans sont un désert spirituel et on n’y rencontre que très peu d’hommes évangéliques.
APIC: L’identification entre la nation et la religion n’est-elle pas, précisément, le vers dans le fruit de l’orthodoxie ?
O.C. : Le monde orthodoxe a historiquement vécu sur l’absence de conflit entre la cité et l’Eglise. notamment à Byzance où ni l’empereur. ni le patriarche, ni l’Eglise, ne dominait. Il y avait plutôt une tension (ou la symphonie, c’est selon) entre eux. Les moines orthodoxes ont toujours opposé une résistance féroce à l’empereur quand il voulait influer sur les affaires ecclésiales. En outre, pendant toute la domination ottomane, à la fois dure et tolérante, c’est l’Eglise qui a sauvegardé la langue et la culture des peuples orthodoxes. De surcroît, les Balkans ont surtout retenu de la philosophie des Lumières l’idée de mouvement des nationalités. A terme, cela a abouti à une instrumentalisation de l’Eglise dans ces nouveaux Etat-nations. Paradoxalement, c’est en Serbie que l’Eglise a développé‹ la plus vive résistance à l’Etat. Beaucoup d’évêques se sont prononcé en faveur de la démocratie et des droits de l’homme.
APIC: Comment se positionne le patriarche Pavle de Belgrade ?
O. C. : C’est un ascète, un homme de prière et de douleur. Il a d’abord eu une position nationaliste (unification de la Serbie) puis a nettement évolué. Il dit maintenant des paroles de paix mais son Synode est divisé et il est entouré d’ultranationalistes qui le prennent parfois violemment à partie. Il faut dire que Milosevic a mis en place des êtres assez monstrueux.
APIC: On retiendra l’image du patriarche de Moscou Alexis II aux côtés de Milosevic…
O.C. : Alexis II a longtemps tenu une position ferme sur le refus de la collusion entre l’Etat et l’Eglise. Depuis 2 ans, il a changé d’attitude et il cherche à faire de l’Eglise orthodoxe russe une Eglise d’Etat. Ce faisant, il se rapproche des courants nationalistes. C’est tout le problème de l’évolution de cette Eglise.
APIC: Quel est le poids de l’offensive des sectes et des courants missionnaires catholiques dans ce raidissement ?
O. C. : Il est considérable. La loi sur les associations religieuses vise précisément à lutter contre les sectes américaines et japonaises. Il faut dire que les milieux monastiques russes sont très anti-oecuméniques. Mais dans l’appareil ecclésial, des gens importants veulent continuer le dialogue oecuménique. (apic/jcn/ba)
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