Ensemencer le monde

Alors que nos repères géopolitiques et civilisationnels vacillent, la campagne de Carême nous invite cette année à prendre le thème de la semence pour cheminer jusqu’à Pâques, avec pour sous-titre «Qui a la semence peut semer l’avenir».

Alors que la grande majorité d’entre nous vit éloignée du monde rural et de ses cycles qui vont des semailles à la moisson, il est bon de rappeler que tout y dépend de la semence. A l’âge de l’agriculture industrielle et du commerce global, nous avons oublié la terrible équation qui a pris en tenaille des générations de nos ancêtres et qui continue à le faire pour des dizaines de millions de nos contemporains: pas de semence, pas de récolte donc disette, voire famine pour la population.

Ainsi, la campagne de Carême a raison de mettre en évidence le fait que la semence, porteuse de potentiel de vie future, pointe vers l’avenir et évoque ce qui n’existe pas encore. A ce titre, la semence est à la fois mystère et promesse de dépassement du présent.

Plus terre à terre, la campagne de Carême rappelle aussi que le contrôle des semences est un enjeu économique de toute première importance. En effet, de la qualité des semences dépend, certes la quantité récoltée, mais parallèlement cette même qualité détermine l’importance des efforts, engrais et pesticides qu’il faudra déployer pour obtenir la récolte. En d’autres termes, celui qui contrôle la qualité des semences a une incidence directe sur la rentabilité des exploitations agricoles et donc sur les revenus des cultivateurs. Il n’est pas étonnant que cette situation ait aiguisé un double appétit, celui de l’appropriation des semences et celui de leur manipulation et de leur transformation.

Bien libre ou bien économique?  Dans le modèle de l’exploitation traditionnelle, une partie de la récolte était soigneusement sélectionnée et conservée pour être semée la saison suivante. L’idée étant d’améliorer au fil du temps, avec les moyens du bord, la qualité des semences sans se poser la question des droits de propriété. La donne a changé à partir des années 1960 avec les progrès de la génétique qui a ouvert la voie technique à la brevetabilité du vivant et donc au paiement d’une redevance pour son usage.

«Les géants de l’agro-alimentaire n’ont pas renoncé à développer des technologies visant à enchaîner leurs clients à leur business modèle»

Dorénavant, l’exploitant devenait potentiellement tributaire du détenteur du brevet. Les choses se sont encore accentuées avec l’arrivée dans les années 1980 des premiers OGM, nouvelles espèces créées dans les laboratoires. Avec cette percée technologique, les rapports de force entre propriétaires et utilisateurs des semences se sont véritablement exacerbés, notamment avec l’apparition dans les années 1990 des technologies génétiques dites «terminator».

L’introduction du gêne «terminator» dans une semence la rend stérile et, ce faisant, empêche l’utilisateur de se servir de la récolte pour semer à nouveau et l’oblige donc à passer chaque année à la caisse pour le plus grand bonheur du fournisseur. Cette technologie introduite sur le marché par l’entreprise Monsanto a provoqué une vive réaction du monde agricole, de la société civile et des organisations d’aide au développement, au point d’amener l’entreprise à renoncer, en 1999, à commercialiser ce type de semences. En 2000, la Conférence des Parties à la Convention des Nations-Unies sur la diversité biologique tenue à Nairobi, s’est saisie du sujet et a recommandé aux pays membres de bannir le développement de ces technologies, établissant ainsi un moratoire de fait qui dure jusqu’à aujourd’hui.

Les géants de l’agro-alimentaire n’ont pas, pour autant, renoncé à développer des technologies visant à enchaîner leurs clients à leur business modèle. Pour préserver l’avenir et son potentiel, notamment pour ceux qui produisent leur propre subsistance, comme le recommande l’action de Carême, il est essentiel de garder l’œil ouvert.

Paul H. Dembinski

4 mars 2026

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