Actualité: Alors que l’attention internationale se focalise sur le Kosovo, la guerre continue de faire des ravages en République démocratique du Congo, loin des caméras de télévision occidentales.

APIC – Interview

République démocratique du Congo : Une guerre oubliée

Où sont l’ONU, l’OTAN, les ONG, les journalistes ?

Par Maurice Page, de l’Agence APIC

Fribourg, 12 mai 1999 (APIC) La vie des Africains ne vaut décidément pas cher. Tel est l’amer constat d’un témoin oculaire à l’Est de la République démocratique du Congo, Pour des raisons de sécurité, ce religieux a requis l’anonymat. La guerre qui a repris en août dernier fait partie des trop nombreux conflits oubliés. Elle fait pourtant quotidiennement son lot de victimes. Quand ce ne sont pas les armes qui tuent, la pénurie, la malaria ou le sida s’en chargent.

Un conflit derrière lequel se cachent néanmoins de gros intérêts économiques et stratégiques. Comment expliquer sinon que les armes y affluent par milliers de tonnes ? Si le Congo n’était pas si riche, il n’y a aurait pas de combats. Celui qui dirige le Congo a les moyens d’amasser pour lui et ses proches des fortunes colossales, constate notre interlocuteur. Les troupes rebelles, soutenues par le Rwanda et l’Ouganda sont en lutte pour le contrôle du territoire et tentent de prendre possession de Mbujimayi, capitale du Kasaï. Mais depuis l’été 1998 ni les troupes gouvernementales de Kabila, ni les troupes rebelles, divisées elles-mêmes en factions divergentes ne son parvenues à prendre un avantage décisif. Les armées vivent sur le dos de la population aujourd’hui menacées de famine.

APIC: Toute l’attention internationale est aujourd’hui focalisée sur le conflit du Kosovo. Il existe cependant en Afrique des guerres nettement plus meurtrières dont on ne parle pas…

N.N : Par rapport au Congo, le Kosovo est à peine un canton suisse ! En août 1998, le massacre commis par les rebelles à Kasika a fait au moins six cents morts, (250 selon le bilan officiel, plus de mille selon d’autres estimations), tous des civils bien entendu. A Makobola, le 1er janvier 1999, il y en a eu au moins autant, même si encore une fois le bilan officiel fait état d’une quinzaine de morts. A Burhininyi et à Walungu on a compté plus de 250 morts entre le 19 et le 21 mars 99. Une centaine à Magunga à la même date. De tout cela à peine quelque lignes dans les journaux. Décidément la vie des Africains ne compte pas. Où sont l’ONU, l’OTAN, les ONG, les journalistes ?

APIC: Après la chute de Mobutu et la victoire de Kabila en mai 1997, l’accalmie aura été de courte durée avant la reprise des combats ?

N.N.:La guerre, ou plus précisément l’agression des tutsis alliés aux rebelles congolais du Mouvement démocratique du Congo de Wamba dia Wamba (MDC) a commencé début août 98 par l’est avec une progression d’abord rapide. Ils pensaient atteindre dans un délai assez bref la ville de Mbujimayi, située à 400 km à l’est et qui a une importance décisive pour Kabila parce qu’elle est la capitale du diamant. La résistance des troupes de Kabila ajoutée à celle des anciennes milices hutus interhamwe «réfugiées» du Rwanda a cependant été plus forte que prévue. Jusqu’à présent les rebelles n’ont pas réussi à prendre Mbujymay.

Les rebelles avancent mais généralement il ne laissent pas de troupes sur place, pas même des sentinelles, sauf dans les grandes villes

APIC: Cette avancée des rebelles a été aussi l’occasion de terribles massacres de populations civiles…

N.N.:Les Mayï-Mayï des Forces armées populaires (FAP), un groupe allié à Kabila, ont commencé à harceler les rebelles par des guet-apens. Il y a eu alors en représailles des massacres terribles comme Kasika, Makobola, Kamituga, avec chaque fois des centaines de morts. Les Mayï-Mayï descendent des collines, font des razzias éclairs puis retournent très vite dans les collines ou la forêt. La vengeance des rebelles est terrible, ils ont rasé plusieurs villages en tuant toute la population.

Les rebelles tutsis et leurs alliés congolais sont très bien armés et beaucoup mieux disciplinés que les soldats gouvernementaux. Des quantités énormes d’armes arrivent régulièrement par avion en provenance principalement de Kigali ou de Goma au Rwanda. A Kalemié, selon une source très sûre, 1’800 tonnes d’armements sont arrivées de Kigali à raison de 90 tonnes par jour avec trois avions gros porteurs, pendant vingt jours. On peut tout de même s’interroger : comment Kigali a-t-il pu fournir de tels stocks ?

D’un autre côté, il faut signaler le pillage quasi systématique de nombreuses paroisses dans l’Est du pays lors du passage des militaires en fuite. De nombreuses communautés religieuses avec leurs centres de santé et leur maternités ont été complètement saccagé par les soldats. Par ce fait même, l’Eglise en sort très appauvrie.

APIC. La rébellion bénificie donc de solides soutiens extérieurs ?

N.N.:Militairement Kabila est faible, mais il a regagné des points sur le plan diplomatique. Il a réussi à faire reconnaître qu’il s’agit bien d’une guerre d’agression. Même l’ONU a dénoncé cette agression du Rwanda et de l’Ouganda. Pendant des mois, ces deux pays niaient farouchement toute implication dans ce conflit. Les Etats-Unis soutiennent les agresseurs et leur fournissent des armes, peut-être aussi les Sud-Africains. Kabila, lui, a le soutien surtout de l’Angola et du Zimbabwe.

Bien équipés, les rebelles ont toutefois le grand désavantage d’être haïs de la population qui a entendu parler des massacres. Les Congolais constatent aussi que là où les rebelles s’installent, c’est le pillage systématique de tout ce qui a la moindre valeur. Le matériel des hôpitaux, par exemple, est expédié vers Kigali. C’est très différent de la première guerre contre Mobutu où les rebelles alliés à Kabila ont été accueillis en libérateurs. En outre l’armée rebelle fait une discrimination très nette entre combattants tutsis, payés en dollars, et congolais, payés en francs congolais !

APIC: Sur le terrain la situation semble très confuse avec de nombreuses attaques, contre-attaques, déploiements et replis…

N.N.:L’avancée des rebelles est beaucoup plus lente que prévue, en raison aussi de la géographie, du climat, de la malaria et du sida répandu également parmi les soldats. Par contre ils sont très courageux et même avec des pertes de 30 à 50% dans un combat, ils ne reculent pas. J’ai l’impression que le commandement règne aussi par la terreur. C’est «marche ou crève», car même pour ceux qui le voudraient, il n’y a aucun moyen de déserter. On dit aussi que les Rwandais sortent maintenant des hutus des prisons et proposent le marché suivant: ou la mort ou le front. On retrouve donc aujourd’hui mêlés des tutsis et des hutus rwandais qui se battent contre les exilés hutus qui sont du côté de Kabila.

APIC: Le conflit qui se prolonge a aussi de lourdes conséquences pour la vie et l’économie de la région.

N.N.:Tout est paralysé. Là où ils ont la maîtrise du territoire, les rebelles ne font rien pour remettre en route le pays. Depuis août dernier, aucun enseignant, aucun fonctionnaire n’a été payé. Les écoles ont recommencé uniquement parce que les parents se sont cotisés pour payer les enseignants, mais beaucoup n’ont pas les moyens de le faire. Les routes, les ponts sont détruits, rien n’est entrepris pour les réparer. Le train Kindu-Lumumbashi, absolument essentiel pour la région puisqu’il transportait le riz, l’huile de palme, les arachides et les denrées agricoles vers le Sud ne circule plus.

Au début Kabila avait payé les arriérés des fonctionnaires, le train roulait, les soldats étaient disciplinés, la police se mettait en place, des cantonniers avaient repris l’entretien des routes, faisant renaître quelque espoir, mais cette foutue guerre est à nouveau arrivée et a tout remis par terre.

APIC: On a l’impression que la population est prise en otage entre deux pouvoirs antagonistes.

N.N.: En avançant les rebelles disent: «Nous sommes vos libérateurs !» Mais la population pense: «pour nous libérer de qui, de quoi ? Nous n’étions pas mécontents de Kabila. La population est contre la rébellion, mais les troupes gouvernementales en commettant des exactions et en s’attaquant à l’Eglise et aux missionnaires ont aussi finalement perdu toute crédibilité. C’est une grave erreur, car l’Eglise est là pour servir le peuple par les écoles, les dispensaires, les maternités, les infrastructures et même les routes ou les ponts. C’est une des rares institutions qui fonctionne encore un peu dans ce pays et qui a une influence sur la population. Le peuple est totalement découragé. Les gens pleurent sur le chaos qui leur est imposé.

APIC: Face à ce gâchis et face au découragement, voyez-vous encore un espoir de solution ?

N.N.: Pour le moment, on ignore totalement dans quel sens la situation va évoluer. La rébellion va-t-elle aboutir ? Va-t-on vers un cessez-le feu et des négociations, les tutsis seront-ils d’accord de se retirer ? Autant de questions sans réponses.

Le Premier ministre rwandais Paul Kagame a dit clairement vouloir occuper une partie de l’est du Congo. A Bukavu, par exemple, toutes les inscriptions indiquant République du Congo ont disparu. On mentionne uniquement «Province du Sud-Kivu». Lorsqu’on passe la frontière vers le Rwanda, le tampon de la douane ne porte pas le terme de République du Congo mais uniquement «Province du Sud-Kivu». Théoriquement on prétend maintenir l’inviolabilité des frontières mais en pratique… Qui va s’engager dans ce bourbier ? Il sera très difficile de chasser les occupants au moins de Bukavu et de Goma. Ils y sont et ils y resteront pour un bon moment.

APIC: La société civile, qui avait pris une certaine importance dans les dernières années de Mobutu, peut-elle encore s’exprimer ?

N.N.: Du temps de Mobutu, un peu partout des groupes de défense des droits de l’homme ou de «Justice et Paix» s’étaient constitués. Avec l’arrivée et Kabila et son parti unique de l’AFDL, tout a été mis en veilleuse. Aujourd’hui, de tels groupes sont actifs uniquement dans les grands centres Kinshasa, Bukavu et quelques autres villes. Mais ils sont mal vus, car le régime de Kabila est de plus en plus totalitaire.

On parle néanmoins de dialogue et de grand débat national. L’opposition à Kabila se fait de plus en plus présente. Récemment à Kinshasa, des étudiants ont entonné la Zaïroise, c’est-à-dire l’ancien hymne national de Mobutu devant Kabila. Les militaires les ont embarqués, mais Kabila les a fait relâcher. L’effort de guerre commence vraiment à peser trop lourd.

Le pays connaît une certaine liberté de presse. A Kinshasa, il y a une douzaine de journaux de tendance très diverses, dont certains assez critiques envers le gouvernement. Le problème est le prix, à un dollar l’exemplaire ce n’est pas abordable pour la majorité des gens. Quant à la radio, bien souvent, on n’a plus d’argent pour acheter des piles.

APIC: Quelle peut être la position de l’Eglise dans cette situation ?

N.N.:Au Congo, l’Eglise a beaucoup de poids auprès des populations, car on ne peut absolument rien attendre d’en haut. Elle a fait énormément pour le développement. Elle veut simplement continuer son travail et sa mission auprès de la population, mais elle est actuellement visée. La volonté n’est pas forcément de l’anéantir, mais d’affaiblir sa position. Il ne faut pas oublier que Kabila est un marxiste ami de Fidel Castro et de Khadafi. Son idéologie est très claire.

Mon espoir est que toutes les composantes puissent s’asseoir autour d’une table pour négocier dans le respect de toutes les parties en présence pour le bien de la population civile meurtrie. (apic/mp)

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