catt.ch / traduction et adaptation : Raphaël Zbinden
Le professeur Pietro Gibellini a présenté, le 8 mars 2026, en conclusion du FestivalLibro, dans l’église San Vittore à Muralto (Tessin), une conférence intitulée «Saint François et l’imaginaire féminin». Une intervention qui s’est inscrite dans la Journée internationale des droits des femmes en même temps que dans la commémoration des 800 ans de la mort du ‘Poverello’.
Comment l’univers féminin se manifeste-t-il dans la vie de saint François?
Pietro Gibellini: Ses biographes démontrent qu’il possédait une sensibilité particulière envers le monde féminin. Au Moyen Âge, cela n’allait pas de soi: brillante pour tant de formes de pensée, d’art, de spiritualité, cette période historique considérait toutefois la femme comme une créature soumise à l’homme, ayant besoin de sa protection et, d’une certaine manière, lui étant inférieure. Dans le pire des cas, la femme était considérée comme une tentation diabolique, parfois même comme un déguisement du diable qui, sous des traits féminins, allait tenter les ermites, les saints hommes…
«L’Église existe surtout grâce à la propension féminine à la spiritualité et à la charité active et concrète»
Saint François, en revanche, se montre ouvert au monde féminin, comme on le voit par exemple dans sa relation spirituelle avec sainte Claire d’Assise, qui fut pour lui une précieuse conseillère. Dans sa vie, on trouve également d’autres figures féminines, telle que Jacqueline de Septisoles (Jacopa dei Settesoli), une matrone romaine avec laquelle il noua une profonde amitié. Et puis, bien sûr, il y a la dévotion à la Vierge Marie, exprimée dans une salutation en latin qu’il composa et qui était récitée quotidiennement par ses frères.
Que peut-on dire aujourd’hui de ces relations spirituelles?
Elles ont certainement suscité le scandale à l’époque, alors qu’aujourd’hui, heureusement, la position et la vision de la femme, même dans l’Église, sont différentes. Peut-être n’a-t-elle pas encore atteint la pleine égalité, mais si nous y réfléchissons bien, l’Église existe surtout grâce à la propension féminine à la spiritualité et à la charité active et concrète.
«François a une vision sexuée de la nature»
Et nous pourrions en dire autant de la littérature. Après tout, s’il n’y avait pas eu ces formidables lectrices et, depuis quelque temps, ces écrivaines actives, la littérature serait bien plus pauvre. François a eu la capacité et l’intuition d’anticiper les temps nouveaux en accordant une plus grande importance à la composante féminine dans la chrétienté et la spiritualité.
Comment le Cantique des créatures peut-il nous faire redécouvrir la valeur du féminin?
En analysant le texte, on se rend compte que François a une vision sexuée de la nature: il y a une disposition dans les vers qui semble calibrée pour équilibrer les deux genres. Il loue dans l’ordre le soleil qui est masculin, puis la lune, le vent, l’eau, le feu et enfin la Terre. Une alternance parfaite entre le masculin et le féminin. Et si dans les noms, le genre est contraignant parce qu’il est inhérent à la langue, l’adjectivation est en revanche libre: et c’est précisément dans les adjectifs, dont saint François revêt ces créatures, que le saint poète donne clairement sa vision d’une polarité, d’une différence entre le masculin et le féminin qui se résout finalement en une complémentarité et une harmonie parfaites.
Comment fait-il cela?
La beauté féminine prend des traits de délicatesse qui montrent sa grande sensibilité esthétique à la féminité. Les étoiles, par exemple, sont «claires, précieuses et belles». Ou encore, l’eau est définie par ces quatre adjectifs «utile, humble, précieuse et chaste», où la pureté de l’eau se charge également d’une valeur symbolique et morale. Il souligne l’utilité des noms masculins, par exemple à travers le soleil, le Père éternel réchauffe le monde; l’élément masculin est caractérisé par une fonction pratique définie.
«L’harmonie entre le masculin et le féminin s’exprime dans l’appel final: ‘Louez et bénissez le Seigneur avec une grande humilité’»
Cette fonction n’est pas refusée aux femmes, car lorsqu’il parle de l’eau, il dit simplement qu’elle est utile, humble, précieuse. C’est une utilité qui donne une plus grande ampleur. De plus, c’est précisément à la lune et aux étoiles, c’est-à-dire à des termes féminins, qu’il reconnaît la seule exigence de la beauté. Il ne dit pas à quoi elles servent: comme pour dire que la beauté est autosuffisante, qu’elle est nécessaire et n’a pas besoin d’être expliquée.
Cette vision de la féminité me semble être le fruit d’une grande attention de la part de cet homme simple au sein d’un système de vers très harmonieux. Et c’est précisément l’harmonie entre le masculin et le féminin qui s’exprime dans l’appel final «Louez et bénissez le Seigneur avec une grande humilité, remerciez-le et servez-le avec une grande humilité». Cet appel s’adresse à un «vous» indifférencié qui inclut à la fois le masculin et le féminin.
Dans la vie, saint François a été contrarié par son père et compris par sa mère. Comment interprétez-vous ces relations qui ont défini la biographie d’un saint?
Je les lis comme Dante les a lues lorsqu’il fait l’éloge de saint François par la bouche de saint Thomas d’Aquin. Il utilise le terme «guerre»: saint François a dû entrer en guerre contre son père pour pouvoir ensuite choisir un autre Père avec un P majuscule. Dante ne parle pas de Mère Pica, mais l’élément amoureux est très présent dans ses vers, car dans la longue description qu’il fait de ce «saint extraordinaire», il décrit l’amour pour une femme et en parle avec le langage de la poésie amoureuse.
«Saint François, avec son ouverture confiante envers le prochain, est une figure attractive pour tous»
Ce n’est qu’à la fin que l’on découvre que l’amour dont il parle est celui entre François et Dame Pauvreté. À la fin de son discours, Dante rappelle que saint François, à sa mort, recommande à tous ses frères de garder la foi en leur bien-aimée, c’est-à-dire de rester fidèles à Dame Pauvreté: c’est le seul héritage qu’il laisse.
Que pouvons-nous redécouvrir du message franciscain, en cette année qui marque le 800e anniversaire de la mort de saint François?
Beaucoup de choses. Si les saintes reliques peuvent favoriser la dévotion populaire, il me semble qu’au niveau des initiatives culturelles et de diffusion, on assiste à un grand regain d’intérêt qui touche aussi bien les croyants que les laïcs, car saint François, avec son ouverture confiante envers le prochain, est une figure attractive pour tous. (cath.ch/catt/rz)
Rédaction
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