Ces nouveaux rebondissements dans ce qu’on appela, aux origines du conflit, «l’affaire Lefebvre» a eu sur moi comme l’effet d’un éternel recommencement. Comme si l’histoire tournait en rond ou patinait. L’équivalent, si j’ose cette comparaison un soupçon profane, du sparadrap du capitaine Haddock dans Tintin.
Ainsi, aujourd’hui, comme il y a près de quarante ans, ce sont toujours les mêmes antagonismes, les mêmes méfiances, les mêmes raidissements. Or voici que, pour le projet doctoral que je rédige actuellement, je tombe sur la figure de Cyprien, évêque de Carthage, père de l’Église, né vers 200 et mort martyrisé en 258. Ça ne nous rajeunit pas, ni ne rajeunit l’Église. Pour ce qui me concernait, l’homme avait écrit un traité fort instructif sur la bienfaisance et la charité.
Mais il me fallait en savoir un peu plus pour contextualiser cet ecclésiastique dont j’avais le sentiment qu’il ne figurait pas encore à mon répertoire. Je me trompais en partie: c’est à lui qu’on doit la fameuse phrase qui fit couler tant d’encre et en fait encore: «Hors de l’Église point de salut», en latin: Salus extra ecclesiam non est. Mais surtout – je ne perds pas de vue la Fraternité sacerdotale Saint Pie X – j’apprenais par ailleurs que le saint homme dut batailler toute sa vie consacrée pour contenir les schismes dans l’Église qui menaçaient d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée.
«Et pour nous qui sommes en 2026, comment finira ‘l’affaire Lefebvre’»?
L’exploration de la vie et la réception de Saint Cyprien m’ont rappelé alors combien pareil processus pouvait et peut être fratricide. Pouvait et peut être retors… C’est dans De ecclesiae catholicae unitate (De l’unité de l’Église catholique), en effet, que Cyprien développe ses arguments pour le maintien de l’unité de l’Église. L’écrit est daté de 251. Or les spécialistes nous apprennent que la tradition manuscrite de cette œuvre séminale existe en deux versions: l’une courte, qui donne la primauté à Pierre et ses successeurs. Et l’autre tradition, longue, qui ne pipe mot de cette primauté. Problème… Qui a fait et fait s’écharper depuis les spécialistes.
Pour les uns, la version courte, primauté de Pierre, favorable à Rome, est un ‘fake’ forgé plus tard, pour précisément conforter Rome dans son pouvoir.
Pour les deuxièmes, la version courte, est authentique, c’est du solide sur laquelle bâtir non seulement une église, mais aussi une doctrine. Pour les troisièmes, Cyprien aurait modifié son texte ultérieurement, pour inciter Rome, et en particulier Étienne, son évêque, à en rabattre sur sa prétention à régenter les autres évêques. La version longue serait donc, de la part de Cyprien, l’expression d’un repentir d’avoir concédé à Rome trop d’autorité. C’est que l’évêque de Carthage, n’était pas, mais pas du tout d’accord avec l’évêque de Rome, sur la validité de certains baptêmes: vaste débat, mais ce n’est pas le lieu pour le rouvrir aujourd’hui. Comment l’affaire entre les deux prélats a-t-elle fini? Le Dictionnaire critique de théologie de Jean-Yves Lacoste (PUF) nous apprend que «le conflit ne prit fin qu’avec le martyre des deux adversaires». Ambiance…
Et pour nous qui sommes en 2026, comment finira «l’affaire Lefebvre»? L’époque que nous vivons ne semble guère propice aux solutions de bonnes volontés si j’en juge par un remue-ménage du même ordre qui vient de s’abattre sur la communion anglicane. Où une coalition d’Églises conservatrices a décidé de défier frontalement le leadership de la nouvelle archevêque de Canterbury – Dame Sarah Mullaly (car, oui, c’est une femme) – et de s’enfoncer toujours plus dans un schisme à l’allure irrémédiable. Aux forces centripètes de l’Esprit, on semble préférer les forces centrifuges de la dispersion. Expression d’une époque qui ne semble aimantée, chez certains, que par la montée aux extrêmes. Oserai-je citer alors, en forme de diagnostic, cette réplique, qui donna son titre à un film de Robert Bresson, «Le diable, probablement».
Michel Danthe
11 mars 2026
Portail catholique suisse
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