Dans un village du centre du Cameroun, Maman Crescence regarde tristement la terre nue et sèche qui s’étend devant sa maison. A cette saison, de fiers et hauts plants de maïs devraient pousser sur ce terrain. Que s’est-il passé, alors que jusqu’ici elle avait pu faire fonctionner sereinement sa modeste ferme et nourrir ses six enfants?
Il y a quelques années, des hommes sont venus lui dire: «Tes semences ne sont pas assez productives. Si tu veux vraiment faire de l’agriculture et en vivre, il faut que tu utilises des fertilisants et des semences standardisées, inscrites au catalogue.» Pour débuter sa nouvelle activité «d’avenir», Maman Crescence a reçu un sac de semences issu d’une grande multinationale, ainsi que de l’engrais. Sa première récolte a effectivement eu un rendement supérieur, et elle en a retiré un petit pécule.
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Mais, elle s’est vite rendu compte que cela n’était pas suffisant pour racheter, l’année suivante, les fameuses semences standardisées et les intrants nécessaires à une nouvelle production. Ce mode de culture agressif a en outre détruit son sol. La mère de famille s’est ainsi retrouvée dans une impasse économique et est tombée dans la pauvreté.
Telle est l’histoire emblématique qu’Eya Yvan Lionnel Youmssi, de passage à Lausanne, raconte à cath.ch. Le juriste Camerounais de 34 ans est l’hôte de la Campagne de Carême, menée chaque année par les œuvres d’entraide chrétiennes Action de Carême, EPER et Être partenaires. Il a été invité en tant que membre du Réseau des acteurs du développement durable, actif en particulier dans le domaine de la justice semencière au Cameroun, où il collabore avec l’EPER.
« Nous voulons que les paysans aient leur propre système de distribution des semences »
Le cas de Maman Crescence est typique des problématiques qui touchent le monde agricole au Cameroun. Premièrement parce que les femmes sont très impliquées dans les activités agricoles. Cela alors qu’elles ont en même temps beaucoup de difficultés à avoir accès à la terre. Une cause pour laquelle le Réseau des acteurs du développement durable lutte également.
Les semences paysannes ne sont pas reconnues juridiquement. Par conséquent, elles échappent à une véritable protection. Les semences paysannes et l’agriculture traditionnelle assurent pourtant près de 80% de l’approvisionnement du pays. Un potentiel qui se retrouve toutefois «largement nié» par le cadre juridique camerounais et donc sans défense face à la concurrence des grands groupes alimentaires.
Même lorsqu’ils possèdent de la terre, les petites paysannes et paysans ne peuvent pas en tirer le profit nécessaire «car le système dominant avantage seulement une petite minorité», souligne Eya Youmssi. Concrètement, les multinationales basées à l’étranger tentent d’imposer un monopole de leurs semences industrielles et de leurs méthodes agricoles, qui comprennent la monoculture, l’utilisation massive d’intrants chimiques et la déforestation. Autant d’activités nuisibles pour l’environnement et la santé des populations.
L’action du Réseau du développement durable se concentre sur deux domaines: la solidarité et la justice. Il s’efforce de créer des réseaux paysans assez solides pour avoir une influence maximale sur le politique. Les militants mènent aussi des plaidoyers pour faire évoluer la législation en faveur des droits des paysans.
«Nous avons entre autres créé la Foire des semences de l’Afrique centrale. Son but est non seulement de préserver les semences menacées de disparition, mais aussi de faciliter les échanges de ces dernières entre agriculteurs. L’objectif est la circulation. Nous voulons que les paysans aient leur propre système de distribution des semences, qu’ils deviennent des entrepreneurs semenciers.»
Un dessein qui commence à prendre forme, même si les obstacles sont encore nombreux. Eya Youmssi mentionne une culture et une mentalité qui peinent à changer, une forme de résignation parmi les paysans, ainsi que les intérêts contraires puissants.
« Les petits paysans sont de plus en plus conscients de la force qu’ils peuvent représenter s’ils font front commun »
L’État camerounais n’est pourtant pas hostile aux petits paysans. Le Réseau peut travailler sans entrave, assure le juriste, et le politique montre de plus en plus d’intérêt envers le potentiel des semences paysannes. Mais les grands groupes industriels ont des moyens bien plus importants, ainsi qu’un accès beaucoup plus facile aux décideurs. «Le Cameroun est dans une position délicate. L’État comprend de mieux en mieux les enjeux, il a ratifié des instruments internationaux, notamment le Traité sur les ressources phytogénétiques et la Déclaration des Nations Unies sur l’agriculture et les droits des paysans, qu’il a déclaré vouloir mettre en pratique. Mais cela n’est pas encore visible sur le terrain.»
D’un autre côté, le Cameroun est également membre de l’Union pour la protection des obtentions végétales, qui protège et favorise le système des semences commerciales. «Le siège de cette organisation est à Yaoundé et le Cameroun est un peu sa représentation africaine.»
Face à un monde politique divisé, Eya Youmssi se réjouit que les choses commencent tout de même à évoluer dans son pays. «Le Cameroun a débuté un processus sur la loi semencière, dans lequel le Réseau a été souvent consulté. Nous avons eu l’opportunité de porter notre message. Les petits paysans sont de plus en plus conscients des avantages qu’ils peuvent tirer de la valorisation des semences et de la force qu’ils peuvent représenter s’ils font front commun.»
Pour le juriste, la reconnaissance des droits des semences paysannes lancerait un cercle vertueux pour le pays. Il permettrait de se rapprocher notamment d’une souveraineté alimentaire. «Si on ne contrôle pas ce qu’on produit, on ne contrôle pas ce qu’on mange», relève Eya Youmssi. Le paradoxe est que le Cameroun, tout en étant un important producteur agricole dans certains domaines, importe une grande partie de son alimentation. «Alors que nous produisons du café, nous buvons du Nescafé, fabriqué en Suisse, c’est une aberration!»
L’agriculture est un fort moteur de développement au Cameroun. «Le projet d’aller vers une agriculture de type intensif est toujours sur la table. En changeant de paradigme, nous pourrions avoir un développement économique non seulement important, mais aussi durable, qui permettrait de préserver la terre, affirme Eya Youmssi. Pour cela, nous encourageons les pratiques d’agroécologie, les pratiques traditionnelles, mais aussi les innovations. Car le but n’est pas de faire du conservatisme agricole, mais de réaliser ce qui est sain, dans une évolution pour le bien de tous et pas guidée uniquement par le profit.» (cath.ch/rz)
Eya Yvan Lionnel Youmssi est né à Yaoundé. Il a effectué des études de droit à l’Université catholique d’Afrique centrale, dans la capitale camerounaise. Il est détenteur d’un Master en droits de l’homme et action humanitaire. Il poursuit actuellement un doctorat en droit international à l’Institut des relations internationales du Cameroun. Il travaille comme juriste au sein du Réseau des acteurs du développement durable, basé à Yaoundé. RZ
Raphaël Zbinden
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