200 francs, ça suffit! Un résultat uniforme qui masque quelques vrais clivages

Près de 62% de rejet. L’initiative sur le coût de la redevance a fait long feu. Et pourtant, elle a suscité de grandes craintes pour l’avenir de la qualité de l’information en Suisse. Quoiqu’il en soit, la voilure de la SSR sera réduite puisque la réforme annoncée par le Conseil fédéral, en cas de refus de l’initiative, entrera progressivement en vigueur jusqu’en 2029.  Pour atteindre ce résultat, il aura fallu une mobilisation intense, et hors norme, de nombreux milieux politiques, sociaux, académiques, religieux, scientifiques, culturels, sportifs, etc.

Cette tribune de René Knüsel, professeur à l’Institut de sciences sociales de l’Université de Lausanne, est le second épisode d’un nouveau format donnant l’occasion à une ou un spécialiste dans différents domaines de donner sa vision de façon extensive sur un sujet particulier.

En Suisse, certains sujets politiques suscitent des vagues de passions, des débats oniriques, voire des empoignades verbales parfois dignes de figurer dans les annales. D’autres provoquent des inquiétudes dans les divers milieux directement concernés par les enjeux soulevés par le texte.

Ces débats publics liés particulièrement aux mécanismes de démocratie directe mobilisent à intervalle régulier les électeurs·trices sur des sujets parfois très techniques ou sur des thématiques suscitant des réactions de nature plutôt émotionnelle. Les initiatives, en particulier, permettent l’ouverture de débats sur des sujets actuels, pas forcément attrayants pour la classe politique, en particulier lorsqu’elles émanent de groupes de personnes non affiliés à un parti politique.

René Knüsel est professeur de sociologie à l’Université de Lausanne | © Raphaël Zbinden

L’initiative populaire «200 francs, ça suffit!» (initiative SSR) relève d’une thématique passionnelle, imprégnée d’un objectif idéologique. C’est particulièrement vrai dans la partie germanophone de la Suisse, où la SSR est régulièrement la cible de certains milieux politiques, notamment l’UDC, qui considèrent ce média public politiquement inéquitable et donc contraire à leurs intérêts. L’initiative votée dimanche fait suite à celle dite «No Billag», rejetée en 2018, qui visait à priver l’institution publique de sa manne financière publique et ainsi l’obliger à réduire drastiquement ses activités. Avant elle, la Loi sur la radio-télévision (2015) avait déjà divisé l’opinion publique.

Le service audio-visuel public est aussi questionné dans d’autres pays. Que ce soit dans les démocraties illibérales (Hongrie, Slovaquie) ou clairement gouvernées à droite (Italie, Etats-Unis), la presse parlée est appelée à jouer un rôle critique, en particulier face au pouvoir en place. Ce contre-pouvoir dérange.

«Les représentions véhiculées dans la population à propos de la SSR ont orienté les choix»

Lors de la dernière campagne en Suisse, les initiants ont particulièrement axé leur message sur l’épargne que pourrait réaliser chaque ménage, soit 125 francs par an. L’objectif du démantèlement d’une partie du service public a été éludée dans leur argumentaire, les retombées concrètes en termes de restriction étant renvoyées à la gestion du pouvoir politique fédéral. Les opposants, pour leur part, avaient mis en avant les risques que la privation de moyens aurait causé au niveau de l’égalité de traitement entre les régions linguistiques, entre les différents publics consommateurs de produits du média public (sport, culture, production propre, présence dans les réseaux sociaux).

De façon quelque peu inattendue, le corps électoral suisse a rejeté très clairement l’initiative, et les cantons de façon unanime, ce qui n’est pas la moindre des surprises. Un examen plus détaillé montre toutefois des lignes de fracture nettes. Les représentions véhiculées dans la population à propos de la SSR ont orienté les choix. En Suisse alémanique, la SRF a été virulemment prise à parti, pour son soi-disant engagement à gauche, cela depuis de nombreuses années. Le débat a également été acharné au Tessin.

Cette situation se retrouve dans les résultats, observés dans le détail. Ainsi, un premier groupe de cantons peut être identifié, en regroupant ceux présentant un taux de refus à moins de 60%. 12 cantons sont concernés dont le Valais, sans distinction nette entre le haut et le bas du canton. Plus étonnant, le vote du Tessin où l’initiative fait son meilleur score en Suisse avec Schwytz, avec respectivement 46,7 et 48,9% de oui.

Le vote tessinois est particulièrement interpellant dans la mesure où la RSI bénéficie d’une situation privilégiée avec une dotation budgétaire incomparablement supérieure aux autres régions linguistiques.

L’organe audio-visuel est le deuxième plus gros employeur du canton avec quelque 1100 collaborateurs·trices. C’est probablement une explication du paradoxe du vote italophone, qui a consisté à contester la puissance du média public, risquant de fragiliser l’emploi dans ce secteur et surtout la qualité d’une offre, incomparable à l’échelle suisse.

Une partie de l’explication de ce paradoxe apparent réside dans la force des partis conservateurs (UDC, Lega dei Ticinesi et son journal gratuit il Mattino della domenica). Pour ces groupes politiques, l’affaiblissement du média public constitue un objectif ancien. Ainsi, les tensions entre les différents médias en présence et leur rôle respectif dans la campagne, peuvent expliquer le vote du canton du sud des Alpes.

«En Suisse romande, la RTS bénéficie d’une représentation moins tranchée au sein de la population»

En Suisse alémanique, la ligne de partage oppose les régions urbanisées à celles plus périphériques. D’une part, se retrouvent contre l’initiative, Zurich, Berne, les deux cantons de Bâle et Lucerne (refus à plus de 63%). Le canton des Grisons et ses minorités linguistiques rhéto-romanes et italophones fait partie de ce groupe.

D’autre part, plus favorables à l’initiative, l’ensemble des cantons de l’est et du centre de la Suisse relèvent d’un deuxième groupe. La relative uniformité de ce résultat met en évidence l’importance de la diffusion d’une représentation péjorative de la SRG, couplée à une implantation historiquement forte de l’UDC. L’institution publique y a même été diabolisée, au sens propre du terme. Le canton de Schwytz est l’archétype de ce modèle.

En Suisse romande, la RTS bénéficie d’une représentation moins tranchée au sein de la population. Cela correspond également à une image positive plus répandue du service public en général. Vaud, Genève, Neuchâtel, Jura et, dans moindre mesure, Fribourg constitue le cercle des récalcitrants à l’initiative, avec un taux de refus supérieur à 64%. A ce groupe s’ajoutent les deux demi-cantons de Bâle opposés au texte populaire à quelque 70%. La persistance d’une presse régionale active et une concentration plus tardive dans la presse écrite sont également quelques-unes des caractéristiques de la partie occcidentale du pays. Ici aussi, la relative uniformité des taux d’acceptation de l’initiative peut être interprêtée comme la nécessité du maintien d’un média public fort garant d’une information indépendante, en particulier face aux grands groupes de presse privés alémaniques.

Il faut encore ajouter que la campagne des partisans de l’initiative était significativement moins tranchante en Suisse romande que dans le reste du pays. Le parallèle avec une implantation moins importante de l’UDC mérite, là aussi, d’être mentionné.

En définitive, la surprise dans le résultat sorti des urnes, le 8 mars, réside d’une part dans l’uniformité du refus, aucun canton ne dégageant un oui majoritaire pour l’initiative et, d’autre part, dans la netteté du taux de refus, quelque 62%, invalidant l’ensemble des résultats annoncés dans les sondages. La thématique a mobilisé l’intérêt du corps électoral puisque le taux de participation est proche de 58% et, autre sujet d’étonnement, légèrement supérieur à celui des autres objets soumis le même jour. Cette mobilisation explique sans doute en partie l’échec des sondages.

René Knüsel

10 mars 2026

Rédaction

Portail catholique suisse

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