Carole Pirker / RTS religion
L’historienne et essayiste Audrey Fella travaille depuis vingt ans sur les femmes et le sacré (voir encadré). Ses recherches portent sur la mystique chrétienne et laïque, le chamanisme au féminin, et de nombreuses figures spirituelles.
Dans ce livre d’entretiens, elle aborde la création féminine et l’art comme voie d’éveil et explore la façon dont Carolyn Carlson, Irina Brook et Camille vivent leur spiritualité, et comment celle-ci se manifeste dans leur quotidien et leur pratique artistique (voir encadré 2).
Comment qualifier la spiritualité qui ressort du témoignage de ces trois artistes?
Audrey Fella: C’est une spiritualité féminine qui rassemble finalement le penser et le sentir, parce que leur spiritualité ne se vit pas au niveau mental, mais au niveau du corps et du cœur, des émotions, des sentiments et qu’elle irrigue toute leur vie.
Pour la chorégraphe Carolyn Carlson, la danse est un acte méditatif, un état d’être. Elle dit qu’en tant qu’artiste, nous avons plus que jamais besoin de valeurs spirituelles. Quelles sont ces valeurs, selon vous?
La compassion et l’amour des autres. Carolyn Carlson est bouddhiste et selon elle, nous sommes constitués à la fois de notre personnalité, notre nom, notre prénom, notre métier, notre fonction au monde, et à côté de cela, de notre être. Il s’agit au fond d’apprendre à se découvrir, à se rencontrer soi-même et de comprendre qu’il y a, en nous, une vie inconnue, une présence. C’est à partir de cette présence qu’on va pouvoir se libérer d’une éducation qui nous a inculqué des croyances et des jugements. Et c’est en se libérant que l’on peut accéder à l’amour vrai et à la compassion, et comprendre, aussi, que l’amour n’est pas juste un sentiment, mais l’énergie même de la création.
Carolyn Carlson danse professionnellement depuis plus de 60 ans. À 83 ans, elle continue d’enseigner, de créer, de se produire, et lorsqu’on lui demande le secret de cette vitalité impressionnante, elle répond: l’amour. C’est une clé?… La clé?
Oui, on a parlé de l’amour comme résultat d’un cheminement, mais il vient aussi en amont, sous la forme du désir. Le poète Rumi a cette très belle phrase qui dit: «Ce que tu cherches te cherche aussi». Lorsqu’on se met en chemin vers cette rencontre avec nous-même, vers cette présence intérieure, comme le dit Carolyn, quelque chose nous anime. Pour Carolyn Carlson, nous sommes des êtres spirituels qui venons au monde pour faire une expérience humaine, et non l’inverse.
Carolyn Carlson nourrit son art en pratiquant beaucoup d’autres voies, tant artistiques, comme la calligraphie ou la poésie, que spirituelles, comme le bouddhisme zen. Que lui apporte la méditation dans son processus de création?
La méditation est vraiment le ressort à la fois de sa création artistique et de sa vie. Elle médite régulièrement depuis l’âge de 22 ans, et cela l’aide à revenir ici et maintenant, à être présente à elle-même. Sur scène, elle va ainsi pouvoir manifester cette présence intérieure et réveiller celle des spectateurs.
« Pour Carolyn Carlson, nous sommes des êtres spirituels qui venons au monde pour faire une expérience humaine, et non l’inverse. »
En 2020, Carolyn Carlson a reçu le Prix de Lausanne d’excellence pour l’ensemble de sa carrière. Elle l’a dit à cette occasion, chaque danseur doit être un poète. Pourquoi qualifie-t-elle ses chorégraphies de poésie visuelle?
Quand elle a découvert le bouddhisme zen, elle s’est vraiment ouverte au haïku, à la calligraphie, à l’écriture, à la poésie, au taï-chi et toutes ces pratiques ont nourri son processus de création. Le mouvement naît finalement de cette poésie, qui fait que ses spectacles sont un peu comme des calligraphies dansées, des poésies visuelles.
Parlons maintenant de la metteuse en scène Irina Brook. Elle est la fille du célèbre metteur en scène Peter Brook et de l’actrice Natasha Perry, mais pour vous, elle est la sœur spirituelle de Shakespeare. Pour quelle raison?
Parce qu’elle m’a partagé un écrit qui la nourrit: Une chambre à soi, de Virginia Woolf. Dans ce texte, l’écrivaine anglaise imagine que Shakespeare aurait pu avoir une sœur, mais qu’elle n’aurait pas été reconnue comme Shakespeare, à l’époque. Viginia Woolf est une auteure féministe et Irina Brook voulait soulever ce point, parce qu’elle remarquait qu’il y avait encore beaucoup à faire pour que les femmes prennent leur place dans le monde de l’art. Irina m’a confié à cette occasion qu’elle-même avait longtemps pensé que sa voix n’était pas légitime. Elle a donc fait ce chemin pour prendre sa place et légitimer sa très belle voix d’artiste. C’est pour cette raison que j’ai intitulé ce chapitre la sœur spirituelle de Shakespeare.
Pour Irina Brook, le théâtre a gardé cette dimension sacrée, comme une sorte de communion laïque. Le théâtre est, dit-elle, l’Église d’aujourd’hui…
Oui, tout à fait. Elle rappelle que le théâtre est un des rares lieux, aujourd’hui, où on peut encore être ensemble, à plusieurs, tendus dans une émotion, un sentiment qui nous élève, et qui vient donner du sens à notre vie. Le lieu même du théâtre est un lieu profane, mais il peut donc être habité du sacré. C’est comme ça qu’elle l’aborde et le propose, même si elle sait très bien que le théâtre peut aussi être le monde de l’ego…
Et quel est son rapport à la foi?
Irina Brook a toujours eu la foi. Ses parents suivaient un enseignement qui a nourri sa propre quête spirituelle, celui de Gurdjieff (mystique, philosophe et professeur spirituel qui a fondé une méthode de développement personnel combinant les traditions ésotériques orientales avec des pratiques psychocorporelles, ndlr). Enfant, elle participait également à des célébrations chrétiennes orthodoxes, dont elle appréciait la liturgie, mais elle trouvait aussi la foi dans la nature, où tout, à ses yeux, était sacré et enchanté. Pour elle, la foi n’est donc pas quelque chose de mental ou de l’ordre de la croyance. C’est quelque chose qu’elle a toujours senti et qu’elle vit, qui traverse son corps et son cœur, et qui l’a toujours fait adhérer à une vision et une dimension spirituelle de la vie et de l’art, puisque chez elle, les deux se rejoignent.
De son côté, pour la chanteuse et compositrice française Camille, chanter, c’est comme prier, et vous parlez d’elle comme d’une chamane de la musique…
Oui, Camille a une spiritualité très ouverte, très contemporaine, dans le sens où elle n’est pas rattachée à une religion. Pour autant, elle est spirituelle et croit à quelque chose qui est plus grand qu’elle. Pour Camille, le monde invisible est complètement imbriqué au monde visible et quotidien qui est le nôtre. Camille le dit, elle fait sans cesse des allers retours entre ce monde visible et invisible, et c’est à partir de là qu’elle chante. Pour elle, ce monde invisible est habité d’énergies, qui sont comme des vibrations, et chanter revient pour elle à matérialiser ce monde invisible. Quand elle chante sur scène, elle parle aussi de moments de transe, durant lesquels elle se sent habitée et traversée par la musique. C’est vraiment sa pratique et son sentiment.
« Camille a une spiritualité très ouverte, très contemporaine, dans le sens où elle n’est pas rattachée à une religion. »
Camille est aussi une amoureuse des mots et de la littérature, notamment de l’œuvre de Christian Bobin. En quoi cet écrivain a changé sa vision du monde?
Dans Christian Bobin, Il y a le mot «Christ» et le mot «Bobin», qui lui fait penser à bobine. Elle me le disait, c’est vraiment le Christ qui vient habiter ce qu’il y a de plus quotidien, dans une spiritualité profondément ancrée dans la vie. Elle m’a cité ce très beau livre, La plus que vive, dans lequel Christian Bobin parle d’une femme qu’il a tant aimé et qui est décédée. Camille m’a raconté à quel point cet amour l’avait beaucoup touchée. Le regard de ces hommes qui aiment les femmes nourrit son âme.
Retrouvez l’entretien complet dans le podcast de l’émission radio «Babel»
En 2021, Camille a réalisé un documentaire qui s’intitule Comme un poisson dans l’air, sur ses deux grossesses, une expérience qui l’a, dit-elle, reliée au sacré. Est-ce important, pour elle, qu’il y ait des regards féminins sur la maternité?
Oui, parce que traditionnellement, les femmes ont toujours été présentes et finalement responsables au moment de la naissance et de la mort. Toutes les traditions le disent. C’est comme si elles étaient celles qui permettent le voyage d’un monde à l’autre. Camille soulève le fait que les hommes ont récupéré ce rôle-là, dans notre ère moderne et contemporaine. Or c’est aux femmes de se réapproprier leur regard sur la maternité et non aux hommes de venir la leur expliquer. Camille n’est, cela dit, pas une féministe qui rejette les hommes. Elle veut simplement que sa voix de femme se fasse entendre.
Ces trois artistes essaient de faire évoluer le regard de la société sur les femmes. Ont-elles selon vous un rôle particulier à jouer dans la transmission des valeurs spirituelles?
Le don de ces femmes est de spiritualiser la matière et de matérialiser le spirituel. On revient à cette idée qu’il n’y a pas de séparation entre la vie et le spirituel, et que la vie est habitée de ces énergies invisibles, de cet amour, de cette compassion, et que c’est nous qui sommes coupés de ces valeurs-là, en étant coupés de nous-mêmes. Donc oui, elles ont un rôle particulier à jouer en faisant circuler cet amour, cette compassion et cette joie. À travers ce qu’elles sont, elles invitent les autres femmes, mais aussi les hommes, à diffuser ces mêmes valeurs. (cath.ch/cp/bh)
Portraits d’âmes – Carolyn Carlson, Irina Brook et Camille, d’Audrey Fella, Ed. du Seuil, 2024, 213 p.
Audrey Fella, une spécialiste de la spiritualité féminine
Née en 1975, Audrey Fella est une historienne, essayiste et scénariste française. Ses recherches portent sur les diverses voies et expressions de la spiritualité féminine. Elle est l’auteure de plus d’une dizaine de livres sur les femmes et le sacré, la mystique chrétienne et laïque, le chamanisme, et des figures comme la visionnaire Hildegarde de Bingen ou l’écrivaine Christiane Singer. Elle a également exploré la création féminine et l’art comme voie d’éveil. CP
Paroles d’artistes
«Je m’efforce de tendre vers la beauté et la grâce, qui appartiennent à la dimension cosmique descendue sur terre, en faisant le pont avec celle-ci à travers mes perceptions physiques et psychiques. S’ouvrir à cette expérience lumineuse, c’est trouver l’âme de la danse.» Carolyn Carlson
« L’acteur vit pour nous une expérience que l’on n’a pas l’habitude de vivre (…). Il devient un prêtre de l’art. Il nous tire vers le haut grâce à l’expression d’une émotion universelle. Je suis convaincue que l’on est fondamentalement porté vers le sacré. Et le théâtre nous permet de ressentir et de vivre le sacré ensemble.» Irina Brook
«Pour moi, les concerts, c’est vraiment un moment avant tout de communion, de faire vibration ensemble. C’est une spiritualité païenne, libre, vivante, un rituel qui se réinvente tout le temps, et une prière, bien sûr. Le monde a besoin de prière.» Camille
In: Portraits d’âme, d’Audrey Fella.
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