Les agents pastoraux doivent-ils être exemplaires dans leur vie privée pour promouvoir l’Évangile de façon crédible? Pour la CES, la réponse est «oui». La question était posée dans un ‘état des lieux’ dans des diocèses publié en novembre 2025 par la Conférence des évêques suisses (CES). Le document portait sur le lien entre le mandat épiscopal (mission canonique) et le mode de vie des agents pastoraux prêtres et laïcs, hommes et femmes. «La crédibilité qui importe dans la pratique ecclésiale ne peut se limiter chez eux (les agents pastoraux, ndlr) aux domaines du ministère et à des champs d’activité délimités, affirme le document. Les agents pastoraux sont fortement exposés à la perception de l’extérieur et sont identifiés à leur mission dans tous les domaines de la vie: ce sont des personnalités publiques qui sont jugées, dans l’ensemble de leur conduite, à l’aune des valeurs de la foi chrétienne qu’ils prêchent. C’est pourquoi il n’est pas possible de séparer complètement leur comportement professionnel et leur vie privée.»
Les évêques ont tenu à préciser leur position à ce sujet après que certaines affaires, également en Suisse romande, ont surgi et ont été relatées parfois dans la presse. Les principaux cas qui se sont posés concernent des personnes homosexuelles ou divorcées-remariées. Pour traiter ces situations, devenues assez communes dans la société actuelle, les évêques ne souhaitent cependant pas adopter «un catalogue de règles rigides». Ils proposent plutôt «un état des lieux prenant en compte les réalités actuelles de la vie et invitant au discernement spirituel ». Les évêques réaffirment ainsi «leur volonté d’un dialogue ouvert avec les agentes pastorales et agents pastoraux et les remercient pour leur engagement au service d’une Église crédible».
Mais le point de vue de la CES ne satisfait pas tout le monde. L’organisation catholique progressiste AGK (Allianz Gleichwürdig Katholisch) a lancé dès décembre 2025 une pétition intitulée «Pour que la vie privée reste privée» (Privat ist Privat). L’AGK réclame depuis longtemps une dissociation entre vie privée et mission. «La CES a omis d’élaborer les changements nécessaires pour faire de l’Église catholique romaine en Suisse un environnement de travail non discriminatoire pour les agents pastoraux», indiquait l’Alliance dans un communiqué de presse. L’AGK invite donc les évêques suisses et toutes les personnes intéressées à un dialogue synodal ouvert sur la question.
«Une agente ou un agent pastoral ne doit pas être dans le jugement de l’autre, mais doit plutôt lui-même refléter l’ouverture et l’accueil »- Isabelle Huot
Une vision proche de celle de la Conférence centrale catholique romaine de Suisse (RKZ). Pour la faîtière des corporations ecclésiastiques cantonales, le document des évêques ‘n’atteint pas encore son objectif’. Plutôt que le traitement au cas par cas, la RKZ demande une décision de principe générale avec une incidence juridique réelle concernant le droit du travail. Pour la RKZ, la vie de couple ne devrait avoir d’incidence ni sur l’embauche ni sur le licenciement des personnes.
Mentari Baumann, de l’AGK, a indiqué à cath.ch que la pétition avait atteint le quorum voulu de 1000 signatures (1019 en tout). Faute de remise ne mains propres aux évêques, elle a été envoyée par poste à la CES, le 13 mars 2026. L’opération documentée en vidéo sera mise en ligne sur les réseaux sociaux. L’agente pastorale dans le canton de Zurich indique également que la pétition n’a recueilli que 28 signatures en Suisse romande. Le signe, peut-être, que la question est moins brûlante à l’ouest de la Sarine, où la culture ecclésiale est quelque peu différente. Pour autant, la thématique ne laisse pas indifférents les agents pastoraux que cath.ch a interpellés.
Isabelle Huot assure qu’elle «rejoint tout à fait la pétition» de l’AGK. L’agente pastorale dans l’UP des Montagnes neuchâteloises est membre du Réseau des femmes en Église. L’association a soutenu et diffusé la pétition en Suisse romande. «Pour moi, la situation de couple relève strictement de la sphère privée et ne regarde pas l’employeur, même s’il s’agit de l’Église. L’important, c’est que la personne respecte l’éthique associée à sa mission.»
Doit-on être soi-même «parfait» pour travailler en Église? Isabelle Huot ne le pense pas. «Une agente ou un agent pastoral ne doit pas être dans le jugement de l’autre, mais doit plutôt lui-même refléter l’ouverture et l’accueil. Comment donc exiger de rentrer dans un certain cadre pour pouvoir entrer en dialogue? Il s’agirait alors plus de contrainte que de dialogue.»
«Le discernement ne devrait en outre pas relever que du seul évêque. Car si une seule personne tranche, malgré toute sa bonne volonté, elle n’est pas à l’abri d’une décision arbitraire.» L’agente pastorale plaide ainsi pour un discernement de type «synodal».
Isabelle Huot déplore, de manière générale, la tendance actuelle de l’Église en Suisse à s’immiscer dans la vie privée des personnes. Pour elle, les ‘assessments’ (évaluations psychologiques) auxquels doivent se soumettre à présent les candidats à un travail en Église, «vont un peu trop loin». «Même s’il faut une vigilance, notamment par rapport aux risques d’abus, nous sommes toujours dans cette dimension de peur, qui semble surtout dictée par la nécessité de montrer aux médias que l’Église agit.» La Neuchâteloise estime que l’on devrait surtout avoir des temps d’essai pour voir comment cela se passe concrètement sur le terrain. «Il faut évaluer les gens en fonction de leur action et non en rapport à leurs relations, leurs options de genre ou autre.»
Pour Isabelle Huot, la confiance devrait-être le maître-mot. «Je ne crois pas que, dans les affaires d’abus, l’excès de confiance ait été le problème. Ce qu’il y a eu, c’était davantage de la complaisance et de la négligence. Mais on a l’impression d’un virage à 180 degrés. Selon moi, pour s’attaquer efficacement aux abus, il faut non pas viser les personnes, mais le système et les structures qui ont pu produire ces dérives. Or, sur ce point-là on ne voit pas de changement.»
Jean-Marc Buchs, qui travaille dans la pastorale de rue à Fribourg, se dit, lui, «partagé sur la question». «Je pense que l’orientation sexuelle ou le statut de couple ne devrait pas impacter le recrutement des personnes.» Il estime néanmoins que des critères de base seraient utiles. «Dans le même temps, il est difficile de savoir où mettre le curseur. Il peut certainement y avoir des cas où des situations au niveau privé seraient gênantes pour la mission. Je pense par exemple à des personnes qui seraient engagés dans des partis politiques extrémistes. Mais que faire également avec les gens qui ont des problèmes psychiques, ou des personnes dont l’orientation sexuelle ne serait pas acceptée dans les communautés où elle doit être active?»
Les situations sont tellement complexes «que le cas par cas peut être inévitable, donc la position des évêques peut aussi être comprise». Pour Jean-Marc Buchs, il y a quoiqu’il en soit «un besoin de transparence sur les décisions prises de la part des autorités ecclésiales. Sinon le risque existe d’avoir des décisions à la ‘tête du client’.»
Dans le diocèse de Sion, Pascal Tornay martèle que «la vie privée est la vie privée ». «Cette bulle personnelle, cette liberté est essentielle au développement de la personne et l’employeur ne devrait pas s’y introduire», affirme le diacre permanent à Martigny. «Si l’on exige un mode de vie sans tache des agents pastoraux, alors il faut que les prêtres et les évêques se mettent au diapason.»
Il admet lui aussi que «le mode de vie d’un agent pastoral doit correspondre aux valeurs de l’Évangile. Bien sûr que quelqu’un qui aurait un comportement criminel ne devrait pas pouvoir poursuivre une mission dans l’Église.» Pour le Valaisan, «l’important est de trouver un équilibre et une juste mesure. Si une personne homosexuelle veut travailler en Église, pour moi cela ne fait aucun problème. Mais bien sûr, sa vie ne doit pas être ‘scandaleuse’. La cohérence doit être de mise, mais sans un système de contrôle intrusif.» Le diacre rappelle que «nous sommes au final tous pécheurs et personne n’arrive sur terre à la complète sainteté. Pour autant, il y a toujours un cap, un horizon à garder.»
Pierre Wermelinger se dit, lui, «complètement dans la ligne des évêques». «Il est normal qu’un agent pastoral soit en adéquation avec ce qu’il prêche. Lorsque notre mode de vie est en contradiction, cela devient très compliqué de réaliser notre mission.» Pour l’agent pastoral fribourgeois, l’Église n’est pas un employeur comme les autres. Il remarque que les critères de vie privée, peuvent aussi concerner des entreprises profanes. «Je suis à peu près sûr qu’une compagnie cigarettière n’engagerait pas quelqu’un qui serait membre de la Ligue anti-tabac.» «Un agent pastoral l’est en fait 24 heures sur 24, comme un prêtre. Lorsque quelqu’un que j’accompagne m’appelle en dehors des heures de travail, je lui réponds et j’accepte de l’aider.»
Pour l’ancien Garde suisse, le discernement se pratique déjà avec justesse dans la pratique des diocèses et des paroisses. «Nous avons pour cela des critères en fait déjà assez clairs, notamment dans l’exhortation apostolique Amoris laetitia du pape François.» (cath.ch/arch/rz)
Raphaël Zbinden
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