Kornelius Politzky: «En prison, l’aumônier est presque un directeur adjoint»

Kornelius Politzky est depuis 25 ans aumônier de prison en Suisse. Mémoire vivante de ce «sacerdoce», le prêtre d’origine polonaise souligne le rôle clé de l’aumônerie dans ces «institutions totales» que sont les centres de détention.

Kornelius Politzky ne veut pas être photographié. Ce n’est pas par timidité ou modestie. Il ne fait que suivre les consignes de ses responsables concernant les interviews. «C’est tout de même un métier dangereux» que l’aumônerie de prison, rappelle-t-il.

Il ne peut pas non plus parler de cas spécifiques concernant des détenus, explique-t-il à cath.ch, à cause du «Schweigepflicht» (secret professionnel). Les mots d’allemand que l’abbé salvatorien place dans son français mâtiné d’accent polonais trahissent le fait qu’il a officié durant des décennies à la frontière des langues, principalement entre Berne et Fribourg.

Coup de foudre pour la philosophie

Kornelius Politzky est né près de Gliwice, en Haute-Silésie, en 1949. Sa vie prend un tour particulier à 10 ans lorsqu’il s’engage comme servant de messe dans l’église locale. Son curé lui dit alors: «Je ne peux pas te remercier pour ton service avec de l’argent ou du chocolat, mais si tu veux, je peux t’enseigner la philosophie.» C’est ainsi qu’avant sa onzième année il se plonge dans la pensée de Schopenhauer. Un coup de foudre avec la philosophie, en particulier des religions, qui ne le quittera plus.

« Dans le microcosme de la prison, le rôle de l’aumônier est tout sauf secondaire »

Comme dans la Pologne de l’époque l’enseignement de la théologie est interdit au sein des universités, le futur prêtre intègre la Faculté de philosophie marxiste-léniniste de Wroclaw, dans l’ouest du pays. Ce qui ne l’empêche pas de poursuivre en parallèle une carrière religieuse. Il est ordonné prêtre dans l’ordre salvatorien à Trzebinia, près de Cracovie, en 1974. Sur le plan académique, il se rend à l’Université de Varsovie pour étudier la logique. Il obtient en 1978 une bourse pour servir d’assistant à son compatriote dominicain Joseph-Marie Bochenski, qui dirige alors le Séminaire de logique à l’Université de Fribourg. Une ville où il réside toujours, près d’un demi-siècle plus tard.

De l’hôpital à la prison

En 2001, alors qu’il travaille depuis des années dans la pastorale à Belp (BE), on le missionne comme aumônier à l’hôpital de l’Ile, à Berne. L’institution y abrite une Division cellulaire, pour les détenus malades. Remarquant son bon travail dans ce secteur, on lui propose de travailler à la prison de Thoune (BE). «A ce moment-là, j’ai ressenti que c’était ma vocation», assure-t-il.

Il continue ainsi dans d’autres prisons de Suisse, dont des établissements de haute sécurité tels que Thorberg (BE). A l’âge de 66 ans, il arrête le travail pastoral à Belp pour se consacrer à l’accompagnement des détenus de la Prison centrale de Fribourg et de Bellechasse, l’autre grand centre pénitentiaire du canton.

La prison, un univers

Âgé aujourd’hui de 77 ans, Kornelius Politzky est le doyen des aumôniers de prison du pays. Il continue bénévolement sa tâche, sans envisager la retraite.

Une vocation pour laquelle Dieu l’a revêtu d’une «étoffe» particulière. «Tout le monde ne peut pas faire cela, il faut en tout cas beaucoup de psychologie et d’empathie», assure-t-il. Les personnes qui travaillent auprès des prisonniers peuvent parfois partir rapidement. «C’est tout de même un engagement intense et spécial. Vous êtes face à des personnes qui ont commis des violences, même des meurtres, il ne faut pas avoir peur.»

« Les détenus savent que quoiqu’ils disent aux aumôniers, cela ne sortira jamais à l’extérieur »

Mais Kornelius Politzky a une panoplie de compétences qui lui permet de ‘naviguer’ sereinement dans cet univers. L’expérience acquise au fil des ans, notamment, qui est primordiale pour «comprendre» le milieu carcéral. «La prison est une ‘institution totale’. L’on y trouve, à échelle réduite et dans un mode particulier, tout ce qui existe dans la société extérieure. C’est un lieu où des personnes passent l’entièreté de leur temps, où ils se divertissent, travaillent, ont des relations entre eux, mangent, se questionnent… Donc, il y a énormément de choses à considérer.»

Un aumônier pour tous

Dans ce microcosme, le rôle de l’aumônier est tout sauf secondaire. Il fait souvent l’intermédiaire entre les diverses parties de l’institution. «C’est presque un directeur-adjoint», s’amuse le prêtre polonais. «On fait appel à moi, par exemple, pour savoir ce que les détenus peuvent manger suivant leur religion.»

Dans ce monde en huis-clos, où le sentiment d’oppression est latent, l’aumônier «n’est pas seulement là pour les détenus, mais aussi pour les gardiens, l’administration, la direction, et même les familles des prisonniers». En effet, il n’est pas rare que des femmes de détenus viennent se confesser auprès de l’abbé.

Notre-Père universel

Kornelius Politzky se souvient d’une anecdote forte. «Au début de mon activité comme aumônier, un directeur vient me voir et me dit: ‘Je veux que vous organisiez une fête de Noël, mais pour toutes les religions’. Je me suis demandé comment je pouvais bien faire cela. Il n’était bien sûr pas question de célébrer une messe. J’ai distribué alors à la septantaine de personnes présentes la prière du Notre-Père, dans différentes langues. Ce qui est incroyable c’est que tous, sans exception – hindous, musulmans, bouddhistes, juifs… – ont été d’accord de la prononcer. Les musulmans m’ont juste demandé s’ils pouvaient dire ‘Allah’ à la place de Dieu. Bien sûr, ce n’était pas un problème! Le Notre-Père est le ‘credo’ de toutes les religions. Tous peuvent souscrire à ces paroles de bienveillance universelle.»

Le privilège du secret

L’aumônier est un rouage central dans l’équilibre psycho-émotionnel des lieux. «Certes, il y a des psychologues qui sont disponibles, et qui sont très utiles. Mais ce n’est pas la même chose que les aumôniers.» Les psychologues sont en effet davantage associés à l’institution. «Ce sont des employés de la prison, et ils consignent tout dans leurs ordinateurs. Donc il est plus compliqué pour eux d’établir un lien de confiance avec les détenus.» La question de la confidentialité est aussi primordiale. «Ils savent que quoiqu’ils disent aux aumôniers, cela ne sortira jamais à l’extérieur, car nous sommes tenus aussi bien au secret de la confession qu’au secret professionnel.»

Au fil des ans, Kornelius Politzky a tissé un respect mutuel avec de nombreux prisonniers. Il croise parfois d’anciens détenus qu’il a accompagnés. «J’ai toujours un bon contact avec eux lorsque je les revois à l’extérieur. Ils voient les aumôniers comme des amis, pas comme du personnel de la prison.»

Solidarité professionnelle

Ces aumôniers sont soutenus par un solide réseau professionnel. L’Association Suisse de l’Aumônerie des Prisons (ASAP) offre régulièrement des formations continues très utiles dans un univers en constante évolution. «L’autre jour, nous avons eu un module sur les problèmes liés à l’alcool. C’était très intéressant et pratique, alors que les addictions aux substances ne cessent d’augmenter dans les prisons.»

Les origines des personnes enfermées sont également de plus en plus diverses. La large connaissance des religions et des langues du prêtre facilite beaucoup les contacts et l’établissement d’une confiance. Cela lui permet aussi de concilier harmonieusement les nombreuses sensibilités culturelles et religieuses cohabitant derrière les barreaux.

Pas un faiseur de miracles

Alors que la criminalité tend à augmenter et que les prisons ne désemplissent pas, Kornelius Politzky est convaincu que l’aumônerie de prison continuera à jouer un rôle décisif. Certes, l’aumônier n’est pas un faiseur de miracles, et les «rédemptions» et conversions restent rares. Il sait néanmoins que la petite lampe qu’il allume dans l’obscurité des cellules et des cœurs est essentielle. (cath.ch/rz)

Raphaël Zbinden

Portail catholique suisse

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