Martin Schmidt et les Chiquitos, bâtisseurs d’églises métissées

Envoyé en 1726 en mission chez les Chiquitos, dans l’actuelle Bolivie, le jésuite suisse Martin Schmidt ne se doutait pas que son désir de «travailler à la gloire de Dieu» l’amènerait à œuvrer à celle des hommes. L’église qu’il contribua à bâtir dans le petit village de San Rafael a été classée en 1990 par l’UNESCO au patrimoine mondial de l’humanité.

Depuis le pont du Saint-François, Martin Schmidt, 34 ans, contemple avec confiance l’océan Atlantique. C’est là son seul horizon depuis des jours, et le jeune Suisse en est particulièrement heureux. Destiné à rejoindre la mission du Paraguay gérée par son Ordre, voici plus de deux ans, en effet, qu’il a quitté l’Autriche où il officiait comme prêtre. Mais le voyage s’est révélé bien plus long et compliqué que prévu.

La patience, le robuste Suisse a eu le temps de l’apprendre, et aussi de pratiquer la confiance en Dieu. Car rien n’ébranle sa conviction: il fait partie «des chanceux qui vont être envoyés dans le nouveau monde pour y travailler à la gloire de Dieu et au salut du prochain», comme il l’écrit avec enthousiasme à sa mère le jour de son départ. «C’est bien là ma chance, ma grande joie, mon unique but et le point où depuis toujours tendent mes désirs et mes souhaits.»

Un missionnaire formé à l’inculturation

Né à Baar, près de Zoug, en 1694, dans une bonne famille bourgeoise, et entré dans la Compagnie de Jésus en 1717, le jeune homme est résolu à mettre ses pas dans ceux de ses compagnons missionnaires.

Pionniers de l’inculturation, les jésuites ont développé dès le 16e siècle une méthode d’évangélisation basée sur l’adaptation culturelle, l’apprentissage des langues locales et le respect des coutumes, plutôt que sur l’imposition de la culture européenne. Au panthéon de ces aventuriers de la foi, on trouve Matteo Ricci en Chine, Roberto de Nobili en Inde ou José de Anchieta au Brésil. Bien d’autres les suivront.

«L’époque est à la Conquista, la grande épopée missionnaire. Comme tant d’autres, Martin se porte volontaire pour partir vers les Indes occidentales», écrit le Père Pierre Emonet sj, qui lui réserve un chapitre dans le livre Des jésuites aux frontières. Une spiritualité en mouvement (St-Augustin, 2024).

Il faudra quatre ans «de routes aventureuses, d’attentes épuisantes, de navigations chahutées» pour que le Zougois arrive à destination et se familiarise à la réalité de l’inculturation. De 1726 à 1728, le blocus des côtes par la marine anglaise l’immobilise en effet à Séville. «Longue et éprouvante attente, dans une chaleur insupportable pour un homme du Nord. Martin en profite pour apprendre l’espagnol», relève dans son portrait Pierre Emonet. «En bon suisse alémanique, il n’apprécie pas trop ces Andalous négligents et si peu méthodiques. Manque de souplesse de sa part? Le chemin de l’inculturation prend du temps.»

La langue de la musique

 Avec une soixantaine d’autres jésuites – et des soldats envoyés pour occuper Buenos Aires – il finit par accoster en Argentine le 15 avril 1729, un Vendredi saint. Deux mois plus tard, le voilà qui forme avec ses compagnons jésuites une imposante caravane de 45 charriots tirés par des bœufs. Direction, Cordoba, à plus de 200 km. Mais le Suisse n’est pas au bout de ses peines. Il doit encore rejoindre la région des Indiens chiquitos, à 800 km de là.

Leur pays s’étend alors sur près de 100’000 km2 aux confins de la Bolivie et du Paraguay, entre le Rio Grande à l’ouest et le Haut Paraguay à l’est. Quelque 10’000 Indiens y vivent, regroupés dans sept villages ou reducciones, organisés selon un système collectif, basé sur une agriculture autosuffisante, mis en place par la Compagnie de Jésus. Les jésuites cherchent tout autant à évangéliser ces populations autochtones qu’à les mettre à l’abri des colons espagnols ou portugais et de l’esclavage.

Martin Schmidt sait déjà que la langue des Chiquitos est difficile à apprendre, sans règles bien définies, mais aussi qu’ils sont très doués pour la musique. Lui-même musicien, il est persuadé que celle-ci est un chemin privilégié pour communiquer avec autrui et accéder à son esprit. De passage à Potosi, il se fait construire un orgue par un spécialiste, dont il suit minutieusement le travail afin de pouvoir le pratiquer à son tour. Des pluies torrentielles l’obligent un peu plus loin, à Santa Cruz de la Sierra, à patienter encore. Retiré au collège des jésuites, il en profite pour apprendre la langue et les coutumes des Chiquitos.

Des églises inscrites au patrimoine de l’humanité

Le 30 août 1730, le Zougois atteint finalement le village de San Rafael. La communauté, fondée 29 ans plus tôt par deux jésuites, l’accueille en grande pompe. «Les Chiquitos qui lui font fête ce jour-là sont loin de se douter que le Père Martin va hisser leur village perdu au rang des célébrités mondiales», peut-on lire dans Des jésuites aux frontières.

Plus de deux siècles plus tard, l’UNESCO inscrira en effet l’église de San Rafael à l’inventaire du patrimoine culturel de l’humanité. Construite entre 1721 et 1750, elle est un exemple remarquable de métissage entre l’architecture missionnaire baroque et la culture indigène, avec des sculptures en bois, des peintures murales et des autels dorés.

Le retable à l’exubérance baroque de l’église construite par Martin Schmidt sj | Wikipedia / Bamse / CC-BY-SA-2.5

Dès 1745, avec les Indiens à qui il a enseigné à dessiner et peindre, à travailler le cuivre, à forger le fer, à faire de la menuiserie, le Père Martin se met à bâtir d’autres églises pour les villages chiquitos avoisinants. «Architecte, entrepreneur, chef de chantier, sculpteur, peintre, doreur, il construit les églises de San Rafael, de San Javier et de Concepción. Il dote celles de San Miguel et de San Ignacio d’autels baroques extraordinaires qui n’ont rien à envier aux plus prestigieux monuments qui les ont manifestement inspirés. (…) . Il se lance même dans la fonte de cloches pour ses églises», décrit encore le Père Emonet.

Artiste, musicien, entrepreneur, inventeur…

«L’exubérance et la riche imagination de l’artiste semblent se concentrer sur le tabernacle, toujours très grand, et le retable où l’on retrouve immanquablement les saints chers à la Compagnie de Jésus,: saint Pierre à droite, saint Paul à gauche, saint Ignace de Loyola au centre, saint François Xavier et d’autres patrons qui inspirent la dévotion des Chiquitos. Des petits anges ailés sont perchés sur les corniches de la nef, virevoltent sur l’autel, grimpent sur la chaire, se rassemblent autour du tabernacle, animant tout l’espace, le peuplant d’une vie merveilleuse et aimable.»

Comme il l’avait anticipé, un autre domaine occupe particulièrement Martin Schmidt: la musique. «Si j’ai la chance d’être envoyé dans cette mission, c’est grâce surtout à mes connaissances musicales, écrit-il en 1730 dans une lettre à sa famille. Je comprends aujourd’hui pourquoi la Divine Providence a disposé que je reçoive des cours de musique déjà durant ma jeunesse. Je dois faire de ces Indiens non seulement des chrétiens pieux et dévoués, mais aussi des musiciens.»

Illustration du livre pour enfants de Joseph Spillmann, « Das Fronleichnamsfest der Chiquiten » (La Fête Dieu des Indiens Chiquitos), Fribourg 1920 | © DP

«Génial bricoleur», le Suisse va s’improviser facteur d’orgues, luthier et fabricant de trompettes, après avoir conçu et réalisé les outils dont il a besoin. «Les supérieurs m’ont chargé d’introduire la musique dans ces missions et d’y construire des orgues et des instruments de musique pour que les Indiens puissent aussi louer leur Dieu et Seigneur avec de la musique.»

Avec le Père Johann Mesner, un jésuite originaire de Bohème, ils fondent un conservatoire de musique et une manufacture d’instruments. Bientôt, chaque village se voit doté d’un orgue, de violons et violoncelles en cèdre, d’épinettes, harpes ou trompettes fabriqués par leurs soins. Les communautés villageoises leur envoient des élèves. Schmid et Mesner composent en sus pour eux un répertoire de 32 pièces pour instruments et pour chœurs dans le style baroque de l’époque.

L’heure de l’expulsion sonne

La campagne politique anti-jésuite, qui après le Portugal et la France s’étend à l’Espagne, mettra un terme à l’aventure du Zougois. À la suite d’un décret signé par le roi Bourbon Charles III, Martin Schmidt, à l’instar de bien d’autres jésuites des colonies, est arrêté en 1767 et expulsé de Bolivie. Les missions des jésuites sont alors confiées aux franciscains, plus classiques dans leur approche. S’en suit pour le jésuite, alors âgé de 73 ans, un autre interminable voyage, de déportation cette fois, suivi de quinze mois d’emprisonnement à Cadix, en Espagne. Libéré en 1770, il gagne la Suisse, où il meurt au collège de Lucerne, le 10 mars 1772.

Si le Père Schmidt n’est pas à proprement parler l’initiateur de ce genre de missions, son génie créatif et son esprit entrepreneurial ont abouti à la réalisation d’œuvres architecturales et musicales remarquables, à la croisée des cultures européennes et amérindiennes, pour la plus grande gloire de Dieu et des hommes. (cath.ch/lb)

Lucienne Bittar

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