Blaise Guignard, Protestinfo
Érigé entre 1327 et 1335, le monastère de Visoki Dečani impressionne par l’harmonie de son architecture mêlant influences romane et byzantine et par les milliers de fresques qui couvrent ses murs. Avec le Patriarcat de Peć, le monastère de Gračanica et l’église Notre-Dame de Ljeviš à Prizren, il forme un ensemble exceptionnel d’art médiéval inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2004.
Higoumène de Dečani depuis 2012, le Père Sava Janjić est l’une des figures les plus connues de l’Église orthodoxe serbe au Kosovo.
Avec la guerre de 1999 puis l’indépendance du Kosovo en 2008, les plus grands sites orthodoxes serbes se sont retrouvés sur le territoire kosovar. Quel est leur statut aujourd’hui?
Sava Janjić: La concentration de fresques et la qualité architecturale de ces monuments sont exceptionnelles, et le tout constitue un patrimoine d’importance mondiale. Mais Dečani n’est pas pour autant un musée, c’est un lieu de culte vivant. La présence monastique y est ininterrompue depuis sept siècles, ce qui est assez rare en Europe. Nous parlons donc d’un patrimoine spirituel de notre Église, mais aussi du monde entier.
La guerre du Kosovo a été un moment particulièrement violent pour ce patrimoine.
Oui. Après 1999, environ 150 églises serbes ont été détruites ou gravement endommagées par des incendies volontaires. En mars 2004, trente-cinq d’entre elles ont été attaquées en deux jours! Dečani a été la cible de grenades, heureusement sans dégâts. Mais les fresques de Notre-Dame de Ljeviš à Prizren, par exemple, sont toujours recouvertes de suie, et l’église reste fermée au public deux décennies après les événements. Et dans le pays, de nombreuses petites églises ont été partiellement ou complètement détruites.
«A Dečani, la présence constante de la KFOR reste une garantie contre d’éventuelles attaques»
Ces destructions visaient aussi à décourager le retour des Serbes. Selon le HCR, environ 200’000 non-Albanais ont quitté le Kosovo après la guerre, dont une majorité de Serbes. Frapper l’église, qui est au cœur de la vie communautaire, c’était signifier: il n’y a pas d’avenir pour vous ici.
La violence ouverte a cessé. La situation est-elle aujourd’hui apaisée?
Les incendies organisés ne se produisent plus. Mais la pression prend une autre forme: la remise en cause de notre identité historique. On va parfois jusqu’à affirmer que ces églises seraient en réalité albanaises, que nous serions des étrangers ici. Officiellement, les autorités sont prudentes, mais sur les réseaux sociaux et dans certains milieux, ce discours circule largement. Le message implicite est que nous ne faisons pas partie de l’avenir du Kosovo.
«En 2018, j’ai dénoncé un projet qui aurait rattaché le nord du Kosovo à la Serbie»
La protection actuelle des sites repose sur des zones spéciales établies sous pression internationale. Et à Dečani, la présence constante de la KFOR reste une garantie contre d’éventuelles attaques. Cela montre que la situation demeure fragile.
On vous surnomme parfois le «cybermoine» en raison de votre présence active sur les réseaux sociaux. Pourquoi avoir investi cet espace ?
Je n’ai jamais cherché à être une figure publique. Mais j’ai compris que, si nous ne donnions pas nous-mêmes des informations précises sur ce qui se passe ici, d’autres le feraient à notre place, parfois de manière inexacte. Les réseaux sociaux me permettent de communiquer directement, de corriger certaines affirmations et de partager la vie du monastère. Ce n’est pas un engagement politique, mais un souci de transparence. Dans un contexte aussi sensible que le Kosovo, il est important de garder un ton factuel et modéré.
Vous avez notamment pris position contre une partition du Kosovo.
Oui. En 2018, j’ai dénoncé un projet qui aurait rattaché le nord à la Serbie. Or la majorité des Serbes et plusieurs monastères se trouvent au sud de l’Ibar. Une partition aurait non seulement laissé ces communautés isolées, mais les aurait très certainement contraintes au départ. Pour cela, j’ai été qualifié «d’ennemi national» par certains politiciens et tabloïds serbes. Simultanément, certains nationalistes albanais m’ont accusé de crimes de guerre… Une voix qui défend la coexistence est suspecte des deux côtés!
La partition repose sur l’idée que des personnes d’ethnies ou de religions différentes ne peuvent pas vivre ensemble. Alors que les Balkans n’ont jamais été homogènes! Ma propre famille est serbo-croate. Je suis né en Yougoslavie, à Dubrovnik. La coexistence fait partie de notre histoire.
Pendant la guerre, vous avez d’ailleurs choisi d’aider des Albanais menacés.
Ce n’était pas un choix politique, mais simplement chrétien. Lorsque des personnes sont en danger, vous ne leur demandez pas leur nationalité ou leur religion. Nous avons accueilli ici, au monastère, des Albanais qui craignaient pour leur vie. Plus tard, certains d’entre eux en ont témoigné publiquement. Je n’ai jamais cherché à mettre cela en avant. L’Évangile ne nous demande pas d’aimer seulement les nôtres, mais toute personne dans le besoin.
Comment se vit aujourd’hui la coexistence interreligieuse au Kosovo?
Mosquées et églises font partie du paysage depuis des siècles. Les gens ont grandi en entendant à la fois l’appel du muezzin et les cloches! Nous avons de bonnes relations avec l’Église orthodoxe d’Albanie, avec l’Église catholique, protestante et avec la communauté juive. Nous organisons parfois des célébrations où des chœurs chantent en plusieurs langues.
Vous avez accueilli des groupes d’écoliers albanais à Dečani. Pourquoi ces initiatives sont-elles importantes?
Parce que beaucoup d’enfants du Kosovo n’ont jamais visité de monastère. Lorsqu’ils viennent ici, surtout les plus jeunes, ils arrivent sans préjugés. Ils sont curieux, posent des questions simples, regardent les fresques, s’intéressent à la vie monastique… Avec des adolescents plus âgés ou des adultes, c’est parfois plus difficile, ils sont davantage influencés par des discours identitaires. On entend parfois des accusations absurdes, qui circulent en ligne, sur des activités illégales de l’Église…
«La modernisation visible des routes, des infrastructures, etc., masque le fait que l’économie et l’État de droit restent fragiles»
Je crois qu’on ne transforme pas une société par des déclarations politiques, mais par des rencontres concrètes. Si un enfant comprend que ce lieu n’est pas une menace et qu’il fait partie de l’histoire de ce pays, alors quelque chose commence à évoluer. C’est un travail lent, discret, mais essentiel.
La communauté serbe se sent-elle en sécurité aujourd’hui?
Il n’y a pas de violence généralisée, mais il subsiste un fort sentiment d’insécurité. Certaines décisions administratives — fermeture d’institutions serbes, fin de l’usage du dinar, nouvelles règles juridiques — compliquent la vie quotidienne. Beaucoup de retraités doivent sortir du Kosovo pour percevoir leur pension et la convertir en euros.
«Nous voulons simplement continuer à vivre ici, accueillir toute personne de bonne volonté»
Le retour des personnes déplacées reste très limité. Nous les entendons souvent témoigner de pressions subies pour vendre leurs terres. Tout cela crée un climat d’incertitude, et dans le même temps, le Kosovo connaît une forte émigration. De nombreuses maisons flambant neuves restent vides une grande partie de l’année. La modernisation visible des routes, des infrastructures, etc., masque le fait que l’économie et l’État de droit restent fragiles.
Quel avenir voyez-vous pour Dečani?
Nous sommes aujourd’hui une vingtaine de moines, de différentes générations. Cela me réjouit. Cette église est debout depuis sept siècles, elle a traversé invasions, épidémies, empires. Elle nous enseigne la patience et l’humilité. Nous voulons simplement continuer à vivre ici, accueillir toute personne de bonne volonté — chrétienne ou non — et témoigner de notre foi. Nous croyons que notre présence peut être un bien pour cette société. J’espère que cela sera compris. (cath.ch/protestinfo/bg/rz)
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