«La paix ne s’impose pas par la force»: la Malaisie met en avant son expérience

En Malaisie, nation multiculturelle et multiethnique à dominante musulmane, le gouvernement est confronté au constant défi de l’unité. Pour Hendy Assan, ambassadeur de Malaisie auprès du Saint-Siège, «l’harmonie est maintenue grâce à une combinaison de garanties juridiques, de politiques de développement inclusives et d’un engagement intercommunautaire constant». Une expérience que le pays chercherait à étendre en Asie du sud-est.

Avec Paolo Affatato, agence ‘Fides’ (adaptation Lucienne Bittar)

Depuis quelques années, la cohabitation interethnique et interreligieuse est soumise à des heurts en Malaisie. Le PAS (Parti islamique malaisien), un parti conservateur islamiste, a émergé comme force politique majeure après les élections générales de 2022 et les élections parlementaires de 2023. Des groupes extrémistes et les partis politiques islamistes en Malaisie poussent de plus en plus à imposer une forte identité islamique dans le pays. Catholique originaire de Bornéo, l’ambassadeur malaisien auprès de St-Siège, Hendy Assan, répond à fides à ce propos. Extraits.

Comment peut-on maintenir l’unité nationale et prévenir les conflits sociaux ou religieux?
Hendy Assan:
Dans le contexte multiculturel de la Malaisie, l’unité nationale ne peut être considérée comme acquise. Elle doit être cultivée de manière délibérée. La Constitution fédérale en fournit le cadre de référence central. Elle reconnaît l’islam comme religion de la Fédération, tout en garantissant la liberté de religion.

Le Rukun Negara, notre philosophie nationale introduite après les événements de mai 1969,* énonce les principes qui guident notre coexistence: la foi en Dieu, la loyauté envers le Roi et la patrie, la primauté de la Constitution, l’État de droit, la bonne conduite et la moralité. L’harmonie est maintenue grâce à une combinaison de garanties juridiques, de politiques de développement inclusives et d’un engagement intercommunautaire constant.

Cependant des défis subsistent. Les politiques identitaires peuvent s’intensifier en période d’incertitude économique et les réseaux sociaux amplifier les discours polarisants. Les disparités socio-économiques entre les régions et les communautés doivent être abordées avec prudence afin d’éviter tout ressentiment. La clé pour prévenir les conflits réside dans le renforcement des institutions, la promotion de l’éducation civique et l’encouragement d’un dialogue constant entre les groupes religieux et ethniques, en particulier parmi les jeunes.

Le soutien aux politiques islamiques conservatrices semble gagner du terrain dans le pays. Comment la liberté de religion est-elle garantie?
La Malaisie n’est pas un État théocratique: c’est une monarchie constitutionnelle dans laquelle l’islam occupe une position constitutionnelle particulière. La liberté religieuse, cependant, est garantie par l’article 11 de la Constitution fédérale, qui consacre le droit de professer et de pratiquer sa religion. Les églises, les temples et autres lieux de culte fonctionnent ouvertement dans tout le pays. Les communautés chrétiennes, y compris les catholiques, célèbrent des liturgies dans différentes langues et gèrent des institutions sociales et caritatives.

Concernant la loi islamique, selon un sondage réalisé en 2023 par le Pew Research Center, 86% des musulmans malais se sont prononcés en faveur de son officialisation, mais ce résultat doit être replacé dans le contexte du système juridique dual malais. Les tribunaux de la charia sont compétents pour les questions personnelles et familiales des seuls musulmans, tandis que les tribunaux civils conservent leur autorité en matière pénale, constitutionnelle et à l’égard des non-musulmans.

Le défi consiste donc à préserver l’équilibre constitutionnel, tout en reconnaissant les aspirations de la majorité musulmane. Cela nécessite l’indépendance du pouvoir judiciaire, un leadership politique responsable et un engagement constant en faveur de la modération.

Comment l’État considère-t-il l’Église catholique?
La communauté catholique de Malaisie a contribué de manière significative au développement du pays, notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé et des services sociaux. Les écoles et les institutions missionnaires catholiques ont joué un rôle de premier plan dans la construction de la nation, en formant des générations de Malais de différentes ethnies et religions. En outre, les activités caritatives et d’aide sociale de l’Église, y compris le soutien aux communautés marginalisées et vulnérables, sont généralement perçues de manière positive, car elles s’inscrivent dans l’importance accordée par la Malaisie à la cohésion sociale et au développement inclusif.

Qu’en est-il des relations avec le Saint-Siège?
Des relations diplomatiques officielles ont été établies en 2011, témoignant de la reconnaissance par la Malaisie du rôle unique du Saint-Siège dans les affaires internationales, non seulement en tant qu’autorité centrale dirigeant l’Église catholique, mais aussi en tant qu’entité souveraine de droit international.

La Malaisie salue l’engagement constant du Saint-Siège en faveur de la paix, du dialogue entre les civilisations, de l’éradication de la pauvreté, de la protection de l’environnement et de la dignité humaine. Ces priorités s’inscrivent en harmonie avec les principes de la politique étrangère malaisienne, notamment la modération, le multilatéralisme et le règlement pacifique des différends.

Parallèlement, la Malaisie considère le Saint-Siège comme un partenaire précieux dans la promotion du dialogue interreligieux. Sa longue expérience en la matière, y compris dans le dialogue avec les communautés musulmanes à l’échelle mondiale, offre une plateforme importante pour la coopération et l’échange de bonnes pratiques.

Saint François Xavier a débarqué en 1545 à Malacca. Son héritage est-il encore vivace au sein de la communauté catholique?
François Xavier a été l’un des missionnaires les plus déterminés de la Compagnie de Jésus à diffuser l’Évangile en Asie. Son arrivée dans cette ville portuaire stratégique a marqué un tournant décisif pour l’Église catholique sur le continent. La foi catholique qu’il a contribué à diffuser s’est développée et a évolué au fil des siècles, donnant naissance aux structures ecclésiastiques organisées que nous connaissons aujourd’hui en Malaisie, par exemple, le diocèse catholique de Malacca-Johor.

« La Malaisie considère le Saint-Siège comme un partenaire précieux dans la promotion du dialogue interreligieux. »

L’église néogothique Saint-François-Xavier, construite au milieu du XIXe siècle sur le site d’anciennes missions portugaises, constitue un témoignage visible et vivant de cet héritage. Elle n’est pas seulement l’une des plus anciennes et des plus grandes églises catholiques de Malacca; elle est pleinement opérationnelle en tant que paroisse.

Et en dehors de l’héritage institutionnel ou architectural?
Pour de nombreux catholiques de Malaisie, saint François Xavier incarne un modèle spirituel de zèle missionnaire, de compassion et d’ouverture envers les différentes cultures. Son exemple encourage les fidèles locaux à vivre leur foi au sein d’une société multiconfessionnelle, en s’engageant dans le service et le dialogue. L’Église en Malaisie reflète la rencontre interculturelle qui a caractérisé la mission du jésuite, réunissant des fidèles d’origine malaise, chinoise, indienne et autochtone.

Sous un angle plus politique, quel est votre point de vue sur la nouvelle guerre au Moyen-Orient?
Il ne s’agit pas simplement d’un nouveau conflit régional. Cela risque de dégénérer en une guerre de plus grande ampleur, avec de dangereuses conséquences mondiales sur les plans humanitaire, politique et même moral.

La guerre ne peut jamais être considérée comme une solution aux problèmes politiques. Elle peut temporairement modifier la réalité sur le terrain, mais elle multiplie presque toujours les souffrances, aggrave les divisions et crée des blessures qui durent des générations. Les victimes immédiates sont toujours les civils, les familles, les enfants et les gens ordinaires qui n’ont aucune responsabilité dans les décisions politiques mais en paient le prix fort.

La Malaisie a toujours soutenu le dialogue pacifique, le respect du droit international et la protection de la dignité humaine. Ce ne sont pas là des idéaux abstraits. Ce sont des nécessités concrètes si nous voulons un ordre international stable et juste. Il est essentiel que toutes les parties fassent preuve de modération, évitent une nouvelle escalade et reprennent dès que possible le dialogue diplomatique. La communauté internationale doit renouveler son engagement en faveur d’une paix juste et durable au Moyen-Orient.

La Malaisie a assuré en 2025 la présidence de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), créée en 1967. Avec quelle vision ?
La Malaisie a toujours défendu le rôle central de l’ASEAN en matière de sécurité régionale, en particulier en cette période de tensions géopolitiques croissantes. Elle a aussi encouragé l’intégration économique, notamment par le biais de la zone de libre-échange de l’ASEAN.

En avril 2021, l’ASEAN a élaboré un plan de paix pour le Myanmar, le «Consensus en cinq points», qui est resté lettre morte. Que propose la Malaisie?
Le Consensus en cinq points reste le cadre de référence de l’ASEAN pour faire face à la crise au Myanmar. Le principal défi aujourd’hui n’est pas d’abandonner ce cadre, mais de le rendre plus efficace et plus concret.

À ce stade, l’accès humanitaire doit rester la priorité immédiate. Au cours de notre présidence de l’ASEAN, nous avons souligné l’importance d’une aide humanitaire sûre, transparente, inclusive et non discriminatoire. La Malaisie soutient le renforcement du rôle du Centre de coordination de l’ASEAN pour l’assistance humanitaire (AHA) pour garantir que l’aide parvienne aux communautés touchées dans tout le Myanmar.

Comment la Malaisie perçoit-elle les récentes tensions entre la Thaïlande et le Cambodge?
Avec inquiétude, parce que toute instabilité entre deux États membres de l’ASEAN a des répercussions plus larges sur la paix régionale, l’intégration économique et la crédibilité de l’ASEAN en tant que bloc soudé. En tant que présidente de l’ASEAN, la Malaisie a facilité en juillet 2025 un cessez-le-feu immédiat et elle a joué un rôle central en accueillant et en facilitant la signature de l’Accord de paix de Kuala Lumpur, le 26 octobre 2025. L’objectif était clair: désescalade, réouverture des canaux de communication et réaffirmation de l’engagement des deux pays en faveur d’un règlement pacifique des différends. L’objectif n’est pas simplement l’absence de conflits armés, mais le rétablissement de la confiance et le renforcement de la solidarité au sein de l’ASEAN.

La Malaisie a toujours défini son rôle comme celui d’un facilitateur neutre, offrant une plateforme fiable pour le dialogue, plutôt que d’intervenir dans les affaires internes ou souveraines de l’une ou l’autre des parties. La paix ne s’impose pas par la force. Elle se construit par le dialogue et la reconnaissance mutuelle. (cath.ch/fides/lb)

*En mai 1969, des émeutes interethniques ont causé des centaines de morts dans la communauté chinoise.

Une population multiculturelle
La Malaisie compte environ 35 millions d’habitants. Les Malais et autres communautés autochtones bumiputera en représentent environ 70%, les Malais d’origine chinoise environ 23%, les Indiens près de 7%. Sans compter la présence de nombreuses autres communautés autochtones.
Sur le plan religieux, l’islam est la religion officielle du pays, avec 60% de fidèles. La Malaisie compte aussi 20% de bouddhistes, 10% de chrétiens (1,2 million de catholiques), 6,3% d’hindous. Les États de Sarawak et de Sabah (sur l’île de Bornéo) comptent environ deux tiers de la population chrétienne du pays. LB

Rédaction

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