Philippe Boxho: «Le Suaire de Turin n’est pas un faux du Moyen-Age!»

Le fameux Linceul de Turin est-il réellement le linge ayant enveloppé le corps du Christ ou une habile contrefaçon du Moyen-Age? S’il ne tranche pas la question, le médecin légiste belge Philippe Boxho constate, après des années de recherches, que l’objet reste inexplicable en l’état actuel de la science.

Vous connaissez peut-être Philippe Boxho par une vidéo regardée au détour de YouTube. Le médecin légiste s’est construit une solide renommée en racontant avec verve et passion ses expériences vécues dans le cadre de sa profession. Le Belge est un spécialiste réputé dans les domaines de la médecine légale et de la criminologie, qu’il enseigne à l’Université de Liège. Cet athée revendiqué est toutefois moins connu pour sa fascination et ses recherches sur le Saint Suaire, ce tissu énigmatique qui aurait recouvert le corps de Jésus après la crucifixion. Il répond aux questions de cath.ch.

Vous affirmez que le linceul de Turin n’est pas un faux du Moyen-Age…
Philippe Boxho: Absolument. La première chose qui m’en convainc est la comparaison avec les autres -faux- de cette période. Ce sont la plupart du temps des peintures sur bois, dont on remarque immédiatement la grossièreté du travail, et qui apparaissent très rapidement non crédibles. Le linceul de Turin est totalement différent.

Comment, en tant que médecin légiste, en êtes-vous venu à vous intéresser à cet objet?
Tout à fait par hasard. Je suis tombé il y a plus de 15 ans sur un livre écrit par Pier Luigi Bollone intitulé101 questions sur le Saint Suaire. Le côté mystérieux de la chose m’a attiré, notamment le fait qu’on ne connaisse pas la provenance de l’image. A partir de là, j’ai commencé à me documenter, je suis allé plusieurs fois à Turin, j’ai même assisté à une ostension.

Le Saint-Suaire de Turin est considéré par la tradition comme le linceul ayant enveloppé le Christ après la crucifixion (photo DR)

Ensuite, j’ai utilisé le cas du linceul comme support pour mes cours de criminologie. Je me suis dit que l’on pouvait recourir aux moyens criminalistiques autrement que dans des affaires de meurtre, par exemple pour déterminer les origines d’un objet d’art ou de culte. Le Suaire est notamment intéressant par le fait que de très nombreuses techniques ont été testées sur lui. Le cours est rapidement devenu une conférence tout public, qui a fini par beaucoup tourner. Je l’ai même présentée, sur demande de l’évêque, à la cathédrale de Liège.

Lorsque vous assurez que ce n’est pas un faux du Moyen-Age, comment prenez-vous en compte l’étude de 1988 au carbone 14, lors de laquelle trois laboratoires indépendants ont déterminé la fabrication du tissu entre 1260 et 1390?
Pratiquement tout le monde est d’accord aujourd’hui pour dire que la datation au carbone 14 a été un échec. D’après moi, cette technique est inadaptée à un tel objet. Il faut tenir compte des nombreuses contaminations qu’il a subies au cours des siècles. Il a été maintes fois exposé au public, à un incendie qui a failli le détruire. Il a également été pendant longtemps entreposé dans une jarre avec de l’eau croupie. Autant de conditions qui ont pu grandement modifier son taux de carbone initial.

« Sur le linceul, on remarque bien une plaie sur le côté droit, réalisée avec un objet piquant-tranchant »

De plus, il y a un doute sur le fait que les prélèvements aient été réalisés sur le tissu originel. Ils ont été faits dans une zone périphérique dans laquelle on sait qu’un morceau de tissu a été ajouté, on ignore à quelle époque. Les échantillons ont été découpés à la jonction de la bande en question, où il y avait des fibres de rajout.

Et il y a encore beaucoup d’autres éléments infirmant l’hypothèse d’une contrefaçon…
Oui. En tant que médecin légiste, je me suis intéressé en particulier aux circonstances présumées de la mort de l’individu représenté sur le tissu. Et j’ai été forcé de constater qu’elles correspondaient en tous points à celles relatées dans les évangiles.

Quelles sont pour vous les plus intrigantes?
Je me suis posé la question du passage de la Passion selon saint Jean qui décrit comment le soldat romain a percé le flanc de Jésus avec sa lance, et qu’il en est sorti de l’eau et du sang. Sur le linceul, on remarque bien qu’il y a une plaie sur le côté droit, réalisée avec un objet piquant-tranchant. On a longtemps pensé que la présence d’eau pouvait venir d’une sédimentation du sang dans le corps. Mais c’est quelque chose que je n’ai jamais constaté durant les autopsies.

« Les clous devaient forcément être placés au niveau des poignets, comme c’est le cas sur le Linceul de Turin »

L’eau en question a pu être du plasma sanguin, qui a pratiquement la même couleur. Les cavités pleurales ont pu se remplir de plasma suite aux coups sur le thorax, lors de la flagellation, qui auraient provoqué des contusions pulmonaires. La lance aurait d’abord traversé l’espace pleural, faisant s’écouler le plasma, et ensuite le ventricule droit, faisant jaillir du sang.

Mais sait-on de quoi exactement Jésus est mort?
La crucifixion provoque une acidose posturale qui peut provoquer à son tour une acidose respiratoire. Il s’agit d’un manque d’oxygène et d’un excès de CO2 dans le sang. Dans ce cas-là, les cellules ne forment plus d’acide pyruvique, mais de l’acide lactique, qui s’y accumule. Cela provoque, au passage, des douleurs intolérables. Le crucifié finit par se retrouver avec un PH trop bas, incompatible avec la vie. Il est de plus dans un état de crampe généralisé. Donc lorsqu’on voit des crucifix avec la tête penchée de côté, ce n’est pas possible. La tête devait être droite, inclinée vers l’avant.

Les clous ne pouvaient pas non plus être dans la paume des mains…
Non. Le chirurgien Pierre Barbet a fait des tests à ce propos dans les années 1950 avec des cadavres. Il s’est aperçu que si les clous étaient dans les paumes, le corps se détachait après un moment, parce que la structure osseuse des mains n’est pas assez solide. Les clous devaient forcément être placés au niveau des poignets, comme c’est le cas sur le Linceul de Turin.

Des sceptiques ont prétendu que des détails anatomiques ne correspondaient pas. Par exemple le fait que les mains de l’homme du Suaire recouvrent ses organes génitaux, que l’on ne voit pas ses oreilles, ou encore que l’image du visage devrait être élargie si elle avait enveloppé la tête.
Concernant les organes génitaux, quelqu’un mis en croix tire sur ses bras pour tenter de respirer puisque ses poumons sont comprimés. Cela peut provoquer une luxation des épaules. Si les bras sont déboîtés, les mains peuvent tout à fait couvrir les organes génitaux.

« Plutôt qu’une couronne d’épines, il se serait plutôt agi d’une ‘tiare’»

L’image non épatée du visage et l’absence des oreilles peut s’expliquer par une même chose: la présence d’une grande quantité de sang dans les cheveux que l’homme porte longs. Le sang a séché et rigidifié sa chevelure, rendant les oreilles invisibles et ne permettant pas que le tissu enveloppe les côtés de la tête, faisant que le rendu du visage n’est pas déformé.

Mais pourquoi aurait-il eu tout ce sang dans ses cheveux?
Probablement à cause de la couronne d’épines dont parle la Bible. Mais ce n’était pas une couronne circulaire autour de la tête comme cela est représenté dans l’iconographie chrétienne. Il se serait plutôt agi d’une «tiare» tressée avec des piques, qui a infligé de multiples blessures au cuir chevelu et provoqué un important saignement.

Y a-t-il d’autres éléments qui infirment une origine médiévale?
L’un des plus convaincants concerne les pollens retrouvés sur le tissu. La première étude sur le sujet a été réalisée par le botaniste et criminologue suisse Max Frei-Sulzer, dans les années 1970. Ses travaux n’ont cependant pas été validés scientifiquement à ce moment-là, parce qu’il avait pris pour sa présentation non pas les pollens retrouvés sur le Linceul, mais des pollens «d’illustration» contemporains et intacts. Il est malheureusement mort avant d’avoir pu présenter une nouvelle fois ses résultats.

« On trouve sur le tissu des pollens de plantes ne fleurissant qu’au moment de la Pâque juive »

Les bandelettes sur lesquels étaient les pollens d’origine sont restées dans un tiroir, chez sa veuve pendant près de 15 ans. Elle a finalement accepté de les céder à des chercheurs de l’Université hébraïque de Jérusalem, qui ont repris les travaux.

Et quels ont été les résultats?
Les experts israéliens ont confirmé les travaux de Max Frei-Sulzer. Cinquante-huit espèces de pollens se trouvaient sur le Linceul, dont 18 viennent de la région de Palestine. Certains sont issus de plantes ayant disparues il y a plusieurs siècles. En outre, des pollens viennent de plantes ne fleurissant qu’au moment de la Pâque juive.

A-t-on des hypothèses fiables sur la façon dont l’image s’est formée?
Aucune. Et c’est là la clé du Suaire, la question la plus fascinante. Les fibres de lin ont subi une déshydratation sur la partie la plus superficielle du tissu, une épaisseur de quelques microns.

« Je ne suis pas surpris par la radicalisation qui règne autour du Suaire »

On a pensé, et j’ai été parmi ceux-là, que l’acidose respiratoire avait pu créer l’image en générant une sueur acide qui aurait oxydé les fibres. Mais des tests ont été fait avec les mêmes facteurs d’altération, qui n’ont donné aucun résultat correct. Et si cela avait été le cas, la partie du tissu ayant enveloppé le dos aurait aussi été marquée.

Des pigments ont toutefois été retrouvés, est-on sûr que l’image n’a pas été simplement peinte?
Des pigments en petite quantité ont effectivement été repérés sur le linge. On pense qu’ils viennent d’actes cérémoniels effectués avec le Suaire. Par le passé, pour «transférer» la sacralité du Linceul, on a apposé dessus d’autres objets, dont des images peintes. Mais la présence de ces pigments ne peuvent en aucun cas expliquer la formation de l’image.

En tant qu’athée, vous ne créditez évidemment pas l’idée d’une image créée par la résurrection… Mais quelle hypothèse privilégiez-vous?
Je ne fais pas le pas de dire que c’est le Christ qui a été couché dans ce linceul. Ce que l’on peut défendre sans grand risque c’est que ce morceau d’étoffe a enveloppé une personne suppliciée de la même manière que Jésus de Nazareth. Et que cette personne n’y est pas restée, puisqu’il n’y a pas de trace de putréfaction. Le tissu n’est pas non plus déchiré. Ce qui pose une question supplémentaire: comment le corps en est-il sorti?

« Il a toujours été évident pour moi qu’il y a des choses inexplicables »

Que pensez-vous de la polémique qui dure depuis des décennies autour du Linceul?
Je ne suis pas surpris par la radicalisation qui règne autour de cet objet. Il y a beaucoup de tensions entre ceux qui veulent prouver qu’il s’agit réellement du suaire du Christ et ceux qui veulent démontrer le contraire, et pas beaucoup d’espace pour un débat au-delà de l’idéologie. C’est quelque peu regrettable que l’on ne puisse pas se retrouver autour d’une science neutre.

Mais ces recherches ont-elles changé votre vision du monde?
Non, il a toujours été évident pour moi qu’il y a des choses inexplicables. On ne sait toujours pas exactement comment l’univers à vu le jour, comment notre cerveau fonctionne. Moi je ne dirais pas que le Suaire est un «mystère», parce que mot est trop connoté avec la foi. Je préfère parler d’une affaire non résolue par la science actuelle, qui mérite la poursuite de nos efforts pour la résoudre. (cath.ch/rz)

De nouvelles analyses du Suaire confirment sa présence au Proche-Orient
De nouvelles recherches concernant les traces d’ADN et de micro-organismes présentes sur le Suaire de Turin évoquent la probabilité que le linceul ait séjourné au Proche-Orient.
Un article scientifique sur le point de paraître présente les recherches menées sur le matériau du linceul réalisées par Gianni Barcaccia, professeur de génétique et de génomique à l’Université de Padoue, en collaboration avec des chercheurs issus d’autres universités, rapporte Vatican News, le 1er avril 2026.

Gianni Barcaccia ré-évalue, dans le document en question, les résultats d’une précédente étude publiée en 2015 dans la revue Nature Scientific Reports. D’après le généticien, plus de 55,6% de l’ADN humain découvert sur le Suaire provient de populations ayant vécu au Proche-Orient, environ 38,7% serait issu de population du continent indien, tandis que les Européens en constitueraient moins de 5,6%. La présence d’ADN indien est compatible avec une présence du tissu au Proche-Orient. Il pourrait notamment s’expliquer par l’utilisation de tissus de lin indien de grande qualité au Temple de Jérusalem, notamment pour les vêtements du Grand Prêtre qui, pendant la fête de Yom Kippour, les portait lors des rituels de l’après-midi, comme le rappelle la paléographe Ada Grossi.

Le linceul, conservé près de la mer Morte?

Selon l’article disponible en pre-print, «la présence d’environ 38,7% de lignées ethniques indiennes pourrait résulter d’interactions historiques ou de l’importation de lin par les Romains depuis des régions proches de la vallée de l’Indus, en lien avec le terme ‘Hindoyin’ présent dans les textes rabbiniques.» Le terme ‘Sindone’, dérivé du grec Sindôn, qui signifie «lin fin», pourrait être lié au Sindh, une région réputée pour ses tissus de haute qualité.
Les nouveaux travaux confirment également la présence sur le tissu de l’haplogroupe H33, «prédominant au Proche-Orient et fréquent chez les Druzes». Un haplogroupe est un groupe d’individus partageant un ancêtre commun patrilinéaire (chromosome Y) ou matrilinéaire (ADN mitochondrial), caractérisé par des mutations génétiques spécifiques. La population druze partage une ascendance génétique commune avec les juifs et les Chypriotes et s’est historiquement mélangée à d’autres populations du Levant, notamment les Palestiniens et les Syriens.

Les chercheurs italiens ont également examiné les micro-organismes présents sur le lin. Des examens qui ont montré que le linceul avait pu être conservé dans un environnement salin tel que celui de la mer Morte. RZ/Vatican News

Raphaël Zbinden

Portail catholique suisse

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