Fribourg: Conférence du Père Gustavo Gutierrez à l’Université de Fribourg
Fribourg,
(APIC) Gustavo Gutierrez, le père de la théologie de la libération, est à l’honneur durant trois jours à l’Université de Fribourg. Après lui avoir décerné l’automne dernier un doctorat honoris causa, la Faculté de théologie lui consacre un colloque placé sous le titre « Dieu devant nous ».
A 70 ans, le curé du Rimac, à Lima, n’a rien perdu de sa verve dans son combat au service des pauvres du continent latino-américain, des pauvres qui meurent avant l’heure. Ses exposés font toujours recette. Sa conférence donnée jeudi soir à l’Université de Fribourg sur l’avenir de la théologie de la libération à l’aube du troisième millénaire a attiré un nombreux public.
Directeur de l’Institut Bartolomé de las Casas, auteur de nombreux ouvrages, le « Padre » Gutierrez est plus convaincu que jamais de la justesse de sa lutte: « que tous aient la vie en abondance ». Son regard lucide sur les réalités socio-économiques de l’Amérique latine, sur les causes historiques et actuelles d’une misère grandissante, ne l’empêche nullement de lancer son message d’espoir, en témoin de Jésus-Christ.
Et c’est bien de ce message d’espoir qu’avaient besoin les marginalisés d’Amérique latine, les indiens, les noirs, les femmes, en un mot le peuple, tenu pour quantité négligeable. Mis au rancart par l’histoire. Un constat qui a amené, il y a une trentaine d’années, à la réflexion initiatrice de la théologie de la libération, encore confortée par Medellin et son option préférentielle pour les pauvres. Et la question est plus que jamais d’actualité. « Malheureusement parce que je voudrais bien que la réalité du pauvre ne soit plus aujourd’hui celle qui reste la sienne. Reste que nous sommes toujours convaincus que la question énoncée est beaucoup plus importante que la solution que nous sommes en mesure de formuler. L’option préférentielle pour les pauvres est l’intuition fondamentale de cette réflexion théologique. Elle garde donc toute son actualité, alors que les chemins concrets pour vivre cette option changent… et doivent changer. »
Pas un passage obligé
Avec l’humour et la pertinence des propos qui le caractérisent, avec sa précision de la pensée aussi, Gustavo Gutierrez sait qu’il convient de relativiser « sa » théologie de la libération… qui n’est qu’une théologie parmi d’autres. Et donc pas un passage obligé. « Aucune théologie ne peut l’être! Il n’en demeure pas moins vrai que nous avons rappelé un point central du message biblique: l’option préférentielle pour les pauvres, dont on peut dire qu’elle est un passage obligé, parce qu’elle n’appartient pas à une théologie particulière. En cela, je ne vois pas en quoi l’effondrement des régimes socialistes de l’Est, et donc du mur de Berlin, pourrait effacer cette exigence. La théologie de la libération suscite aujourd’hui en Amérique latine un intérêt pour la théologie jamais vu auparavant. Les chrétiens éprouvent le besoin de réfléchir théologiquement sur leurs pratiques pastorales ou même politiques en tant que chrétiens ».
Théologie latino-américaine faite à l’usage du continent? « Je n’aime pas beaucoup l’expression ’théologie latino-américaine’ ». Quand la théologie était seulement faite en Europe, explique le Père Gutierrez, elle s’appelait tout simplement « théologie ». « Lorsque des Indiens se mettent à en faire, on la qualifie de théologie latino-américaine. C’est de la théologie. Un point c’est tout. Pour nous, la théologie est un acte second… »
Fascinant…et cruel
Gustavo Gutierrez pose ensuite un regard sur ce qu’il convient de nommer la « globalisation » et la nouvelle communication. Et du fossé qui se creuse non plus seulement entre riches et pauvres, mais aussi entre tenants du savoir. Et les autres. La connaissance des uns, le non accès à celle-ci pour les autres… Tous les autres. L’immense majorité. Regard critique contre un savoir et une connaissance qui servent à exclure davantage encore, à brimer plus encore sinon à écraser. Alors que partagés, ces connaissances et ces savoirs pourraient tellement apporter.
Or tel n’est pas le cas. Et de constater, aujourd’hui, l’exclusion cynique des pauvres, devenus insignifiants dans la marche de l’économie actuelle. « Pauvre veut toujours dire ne pas avoir à manger. En réalité, il y a des gens dans nos pays qui semblent de trop… qui sont de trop pour ceux qui dominent la scène politique mondiale. Malgré tout cela, et c’est là une autre différence avec le passé, les pauvres de nos pays prennent toujours davantage conscience des causes de leur situation. C’est là un changement très important. La pauvreté se situe aujourd’hui dans un contexte économique et politique différent de celui que nous connaissions il y a 30 ans. Je pense à la globalisation et à la prédominance du néolibéralisme. Le pauvre n’est même plus exploité, il est exclu ».
Et d’exprimer sa crainte, de voir le siècle prochain devenir fascinant pour une minorité, pour ceux qui ont accès àà la connaissance et à la technologie, mais devenir cruel pour beaucoup.
Un message de vie
Le Père Gutierrez, en philosophe chrétien, refuse cependant de céder au pessimisme, fort de la théologie, de son message de vie, qui est celui de la résurrection. Donc de la vie. Parce que le dernier mot de l’expérience humaine est précisément la vie. « Nos communauté traversent un moment difficile, convient-il. Mais douloureux ne veut pas dire que l’Amérique latine ne vit pas un moment très riche. La créativité pastorale, sociale et politique des secteurs pauvres de ce continent en dit long. Voilà pourquoi j’ai de l’espoir. Comme être humain et surtout comme chrétien. De plus en plus de gens s’investissent en Amérique latine dans une perspective de solidarité avec les pauvres. En même temps, on assiste à un approfondissement de cet engagement. Les laissés pour compte, et parmi eux les indigènes, les noirs et les femmes, deviennent les acteurs de leur propre histoire. Il y a là un constat particulièrement riche pour lEglise latino-américaine. Si aujourd’hui l’Evangile est bien plus significatif en Amérique latine qu’il y a 30 ans, ce n’est pas seulement grâce à la théologie de la libération, qui a apporté sa contribution, mais c’est surtout grâce à l’engagement de pas mal de chrétiens, et du témoignage de ceux qui ont donné leur vie. (apic/pr)
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