APIC – DOSSIER

Guerre des Balkans: Quand la «guerre intelligente» tue des civils

«Kosovo: la dictature des droits de l’homme

Bruxelles, Fribourg, 16 avril 1999 (APIC) «Brandissez les droits de l’homme et vous serez sûr de faire taire quiconque. Comment croire à un monde meilleur quand des gouvernements s’autorisent de la compassion de leurs peuples pour, massivement, faire la guerre à un autre?, s’interroge Pierre d’Argent, assistant en droit international à l’Université catholique de Louvain (UCL), dans un commentaire paru sous la rubrique «Opinion» dans la «Libre Belgique». Un article publié sous le titre provocateur: «Kosovo: la dictature des droits de l’homme».

Dans ce dossier, l’APIC reprend in-extenso cet article, véritable réquisitoire contre une guerre menée en toute illégalité par l’OTAN.

Quant à «L’Osservatore Romano»«, il se montre particulièrement critique contre l’OTAN et sa «guerre intelligente qui tue des personnes sans défense». Le quotidien du Vatican dénonce en outre le mensonge de l’OTAN à propos du massacre de civils. «Les alliés présentent leurs excuses en expliquant qu’on n’est pas à l’abri d’une erreur pendant une guerre, mais ils oublient que lorsqu’ils ont commencé les attaques ils avaient prévenu qu’il ne s’agissait pas d’une guerre, mais d’une opération de paix».

En toute illégalité

«La guerre menée par l’OTAN en Yougoslavie est illégale et contre-productive. Elle est illégale à défaut d’autorisation explicite du Conseil de sécurité, seul organe collectif habilité à «faire la police»" dans les relations internationales. Aucun des arguments avancés pour justifier le fait que l’on a pu se passer d’une telle autorisation ne peut convaincre. Elle est contre-productive en ce qu’elle augmente les souffrances des populations que l’on prétend vouloir protéger. Le bon sens suffit à le constater. Le général en chef des forces de l’OTAN a admis, le premier jour des «frappes», qu’il était «hautement probable» que le régime serbe allait s’en prendre aux populations civiles à l’occasion des bombardements: ne pas le prévoir aurait été une faute politique grave; accepter d’en courir le risque est criminel. Les justifications morales dont procède l’opération de l’OTAN cachent donc mal ses objectifs stratégiques fondamentaux. Ceux-ci sont, au moins: d’assurer la viabilité des accords de Dayton pour la Bosnie: la destruction du potentiel militaire serbe vise à «égaliser» les forces locales en présence, afin que la Yougoslavie ne puisse pas remettre en question ces accords une fois la présence militaire internationale en Bosnie réduite. La liquidation du régime politique en place à Belgrade participe de la même logique;

De donner de nouvelles raisons d’être à l’Alliance atlantique, à une époque où ses finalités premières sont largement obsolètes. Pour les Etats-Unis, il importe de démontrer que la sécurité du continent ne peut se faire sans eux, et de discréditer ainsi toute velléité d’autonomie militaire européenne.

Aveuglement de l’opinion publique

L’opportunité de ces objectifs mérite d’être débattue. Il est par contre insupportable qu’on les poursuive secrètement, sous couvert de vouloir faire respecter des «valeurs» communes. L’aveuglement avec lequel les opinions publiques acceptent les justifications officielles, sans relever leur hypocrisie et l’inadéquation des moyens mis en œuvre, est affligeante. Brandissez les droits de l’homme, vous serez sûr de faire taire quiconque, et de pouvoir traiter d’immonde complice du barbare combattu celui qui oserait vous contredire!

Pourtant, quelques constats s’imposent: Manquant de fondement juridique, la légitimité de l’opération militaire de l’OTAN se réduit à son effectivité. Jouant son existence, l’OTAN doit «réussir». L’effrayante escalade guerrière est, pour cette raison, inévitable;

Il est faux de prétendre que tout a été tenté durant un an de négociations, et qu’aucune autre solution n’était possible. Le sérieux de négociations ne réside pas dans leur durée mais dans leur contenu. L’accord proposé à Rambouillet était, à dessein, inacceptable pour la partie serbe. De même, l’exigence de confier à la seule OTAN l’application de l’accord était une erreur diplomatique à ce point flagrante qu’on peut se demander si elle n’était pas volontaire. La frontière macédonienne a fait l’objet d’une surveillance onusienne. Pourquoi pas celle qui sépare l’Albanie du Kosovo? N’est-il pas contradictoire de clamer vouloir respecter l’intégrité territoriale de la Yougoslavie et exiger sa démocratisation, et, en même temps, de soutenir un mouvement de guérilla aux desseins clairement séparatistes dont la légitimité démocratique est sujette à caution?

Juridiquement nul

Les «règlements» obtenus par l’usage de la force sont par nature précaires. Si le recours aux armes est illégal, l’accord qu’il force à conclure est juridiquement nul. L’histoire des Balkans enseigne aussi que les règlements obtenus par l’usage des armes sont le plus souvent remis en question aussitôt que les conditions qui ont présidé à leur «succès» ont disparu.

En temps de guerre, la propagande remplace l’information. N’est-il pas insatisfaisant qu’une grande partie de la presse travaille dans l’urgence en se contentant d’informations prémâchées diffusées par des agences de presse alimentées par les gouvernements directement impliqués dans cette guerre? Et fasse trop souvent du «simple» avec du «compliqué»?

L’allégresse – qui, par simple décence, se drape d’une certaine gravité – avec laquelle on fait la guerre est désespérante. N’a-t-on vraiment rien compris? Pense-t-on vraiment qu’un peuple va courber l’échine quand on bombarde ses bâtiments officiels, ses ponts, ses usines, ses monuments, et que l’on tue par la même occasion quelques malheureux civils? Ne faut-il pas dénoncer l’inhumanité de ceux qui, sachant que leurs bombes ont des chances de ne pas atteindre leur objectif, décident néanmoins de les utiliser? On dira que l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, et que la fin justifie les moyens. Quelle est donc cette morale, tant proclamée?

Les guerres sont des bêtises… l’air est connu; il est profondément juste. Menée au nom des droits de l’homme, la guerre est aussi un horrible mensonge. Car tuant les hommes (1), elle méprise leurs droits et les utilise vilement comme prétexte. Dans un monde impatient où, pour être acceptables, les idées doivent être caricaturalement simples, la guerre au nom des droits de l’homme aveugle ceux qu’elle n’affecte guère et qui croient les promouvoir. Mais quels sont ces droits de l’homme, instrumentalisés, qui empêchent de réfléchir, étant devenus l’unique référent?

La pensée doit sans doute marquer un temps d’arrêt quand la souffrance d’autrui est indicible; mais comment croire à un monde meilleur quand des gouvernements s’autorisent de la compassion de leurs peuples pour, massivement, faire la guerre à un autre? Comment accepter que notre compassion soit ainsi détournée et aussi grossièrement galvaudée? Que nos esprits soient à ce point trompés? Le mépris pour les droits de l’homme, c’est aussi cela. (apic/pierre d’Argent/pr)

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