Fribourg,

Fribourg : Colloque international en l’honneur de Gustavo Gutierrez

(APIC) Le phénomène de la globalisation présente-t-il davantage de chances de promotion humaine que de risques d’exclusion ? La question divise selon qu’on est économiste libéral européen ou théologien du tiers-monde. La démonstration en a été faite vendredi autour de la table ronde organisée à l’Université de Fribourg dans le cadre d’un colloque en l’honneur du théologien de la libération péruvien Gustavo Gutierrez.

La globalisation est un fait auquel il ne sert à rien de s’opposer, estime Guy Kirsch professeur d’économie politique de l’Université de Fribourg. D’emblée il donne le ton : « je suis allergique au sentimentalisme larmoyant selon lequel tout va mal. » Pour lui la globalisation est une chance car pour l’individu, le monde désormais plus « petit » lui offre davantage d’ouverture et de possibilités d’accéder à une situation meilleure. La globalisation et le libéralisme permettent en outre de limiter l’arbitraire du pouvoir et la dépendance d’un système social ou religieux dominant. L’homme devient davantage responsable de lui-même, mais il doit admettre que tout choix a un prix.

Depuis la fin du paradis terrestre, il n’y a rien qui soit gratuit, insiste Guy Kirsch. Le professeur reproche aux théologiens et à l’Eglise d’omettre trop souvent de parler des coûts de toute réforme. A ses yeux, sans cette analyse la réflexion n’est pas sérieuse. « Je n’ai rien contre l’inégalité de la répartition, pour autant que l’accès à une position supérieure soit possible pour tous. »

Les Africains sont « globalisés » depuis longtemps

Le Zaïrois Benezet Bujot, professeur de théologie morale ne partage évidemment pas cette vision optimiste du monde. « Pour nous Africains, est pauvre celui qui n’a pas de relation », explique-t-il. Quant à la globalisation, les peuples d’Afrique la subissent depuis des siècles bien avant que le mot existe à travers l’esclavage et la colonisation. Dans le domaine économique bien sûr, mais aussi culturel et religieux. « Dès qu’une multinationale arrive quelque part, elle impose sa loi et seules les élites locales corrompues en profitent. Voilà ce qu’est la globalisation », insiste B. Bujot. Quant à la liberté elle reste beaucoup trop souvent comprise comme le simple droit de faire ce que l’on a envie.

Peut-on parler de la globalisation en pensant que l’on s’achemine vers un monde uni alors que la réalité est celle d’une division entre riches et pauvres ? s’interroge Gustavo Gutierrez. Certes le progrès a aussi profité aux pauvres dont l’espérance de vie a été prolongée, mais le fossé entre riches et pauvres, y compris et peut-être spécialement à l’intérieur des pays pauvres se creuse toujours davantage. La question est d’autant plus grave parce qu’on voit que l’humanité aurait les moyens de changer cette situation.

Science et technique ne signifient pas culture

Le dominicain Christian Duquoc pose l’interrogation en amont. Il rappelle que la rationalité technique et scientifique est la condition qui permet le développement de la mondialisation. Or à moins d’en rester à une conception positiviste dépassée, ni la science, ni la technique ne sont capables de donner du sens, de fixer des repères, de former une culture. Se référer à la mondialisation pour pallier le manque de sens et lui donner un caractère symbolique conduit à toutes les dérives, dont la violence dans les banlieues est l’expression. Par l’exacerbation de la technique et de la science, les cultures sont comme évacuées. Le problème est donc celui de la pauvreté culturelle et il dépasse largement les Eglises. Lorsque la culture, la loi et l’Etat s’affaiblissent, le contrôle devient défaillant et les pulsions violentes de l’homme éclatent.

Pour le Père Duquoc, la discussion sur les chance et les risques de la mondialisation est purement rhétorique et ne saurait être tranchée. Mais il s’agit de prendre garde à certaines affirmation. Avec des thèses comme ’tout ce qui est techniquement possible doit être fait’, la notion même de contrôle ou de régulation est évacuée. Le problème est que le réseau de transmission des valeurs est aujourd’hui défectueux, et pas seulement dans l’Eglise. On voit donc apparaître des zones de non-droit où il n’y a plus de culture capable d’assurer la régulation de la coexistence. La dominante de la rationalité économique exclut un bon nombre des bénéfices de la société. Alors que l’accès à la connaissance est fondamental, parce que c’est lui qui ouvre l’accès à la richesse. Celui qui est exclu risque alors de se tourner vers la violence qui n’est pas toujours liée à la pauvreté.

Le renard libre dans le poulailler libre

A ceux qui lui reprochent de défendre la thèse du « renard libre dans le poulailler libre », le professeur Kirsch répond qu’il est dangereux de ne pas avoir conscience ni de prendre au sérieux les injustices. Mais vouloir introduire une répartition égalitaire pourraient provoquer en fin de compte l’inverse de l’effet recherché et rendre encore plus dure la situation des défavorisés. S’il faut un ordre, l’ordre libéral en est un qui a l’avantage de ne pas fermer les portes et d’éviter les interventionnismes de tous poils. Pour l’économiste, le phénomène de la globalisation est en quelque sorte régi par « une main invisible ».

« Je crains que le monde libéral fasse trop confiance à cette « main invisible » car de l’autre côté de la planète, cette main est de plus en plus visible », conclut Gustavo Gutierrez. (apic/mp)

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