Timor: Nouvelles violences et nouveaux massacres par les milices pro-indonésiennes
Dili, 19 avril 1999 (APIC) Plusieurs personnes ont été tuées dimanche à Timor-Est à la suite d’attaques des milices pro-indonésiennes. Les violences ont fait plus de 30 morts dans la capitale Dili. Ces massacres interviennent après les événements du 6 avril dernier, qui ont fait plusieurs dizaines de victimes.
Suite aux dernières violences, de plus en plus fréquentes, on est aujourd’hui sans nouvelle du sort d’une centaine de personnes. Mgr Carlos Ximenes Belo, administrateur apostolique de Dili réclame une intervention de l’ONU à Timor Oriental pour «sauver le paix». Pour gérer ce conflit qui met aux prises indépendantistes et gouvernement indonésien. Mais le Timor n’est pas le Kosovo… Entretien avec Mgr Belo.
Après les massacres de Liquica au cours desquels, le 6 avril dernier, 25 personnes au moins de la faction indépendantiste ont été tuées par un groupe paramilitaire gouvernemental, dans une paroisse qui abritait 2’000 réfugiés, la situation à Timor Oriental est très tendue. Surtout après les derniers événements du week-end.
Le dirigeant des indépendantistes, Xanana Gusmao a invité ses partisans à reprendre les armes pour se défendre, et de nombreuses personnes craignent que le processus de paix connaisse un brusque ralentissement. Mgr Belo, administrateur apostolique de Dili et Prix Nobel pour la Paix 1996, dirige les sessions de discussion entre les parties en cause, mais demande la présence d’un détachement militaire de l’ONU pour garantir la réconciliation à Timor Oriental. Dans un entretien accordé à «Fides», avant les derniers massacres, il affirme la nécessité d’une présence militaire impartiale, en faisant remarquer le peu de neutralité des forces armées indonésiennes, et la présence de corps paramilitaires soutenus par l’armée, et qui aggravent la situation. Le gouvernement de Djakarta, de son côté, insiste sur l’insuffisance numérique des forces engagées dans le maintien de l’ordre dans les régions de Ambon, Aceh, Irian Jaya, Kalimantan occidental, qui sont elles aussi touchées par des désordres.
Q.: Quel est le bilan des victimes à Liquica. Vous vous êtes rendu sur place…
Mgr Belo: Le 7 avril, j’ai visité le lieu des violences à Liquica: je n’ai pas vu de victimes, parce qu’elles avaient été immédiatement transportées en dehors de la ville. C’est une stratégie militaire habituelle. Si les autorités militaires disent qu’il n’y a que cinq victimes, qu’elles nous montrent les corps! Il y a des nouvelles contradictoires à ce sujet ; mais, d’après les informations recueillies par moi et par Mgr Basilio do Nascimento, évêque de Baucau, nous sommes convaincus que 25 personnes au moins ont été tuées, et peut-être beaucoup plus. D’après un rapport qui m’est parvenu de l’hôpital, quand les cadavres ont été emportés, il y avait au moins trois camions remplis. On peut facilement imaginer combien de personnes peut transporter un camion. On a dit que c’était tous des corps de personnes mortes, mais il faudrait vérifier cela. Une fille qui habite dans la résidence des religieuses a déclaré qu’elle avait vu depuis sa fenêtre deux camions remplis de corps. S’agissant des blessés et des disparus, les religieuses carmélites ont déclaré que les blessés avaient été transportés dans les hôpitaux de Liquica et de Dili. D’autres ont été transportés à l’hôpital de la paroisse de Lotayel. Plusieurs personnes sont venues chez moi pour se plaindre que leurs enfants et des membres de leur famille étaient disparus. Pour finir, elles sont reparties chez elles. Ils pourraient être cachés ou même avoir été tués. La situation est encore très tendue. Les 5 et 6 avril, on a refusé l’entrée de Liquica aux journalistes. Même le représentant de la Croix-Rouge, qui voulait visiter les lieux, a été refoulé.
Q.: Les bâtiments de la paroisses ont été saccagés…
Mgr Belo: Ils sont entièrement détruits. Toutes les fenêtres ont été arrachées. Il y a de nombreux projectiles et des traces de coups de feu. A l’intérieur de la maison, c’est pire encore, tout est en sans dessus dessous. Les tables, les chaises, des morceaux de bois, les documents, les livres de l’église et du presbytère ont été jetés à terre, comme un monceau d’ordures. Il y en outre des traces de sang un peu partout. Avant que les bâtiments paroissiaux aient été pris d’assaut, toutes les portes de l’église avaient été fermées. Ainsi, les massacres ne se sont pas produits dans l’église. Les assassinats se sont produits dans le presbytère et tout autour. Les gens cherchaient à se mettre à l’abri des tirs qui se sont poursuivis pendant une heure avant le massacre. Ceux qui tiraient étaient les hommes de la police et du commandement militaire local. Ils le faisaient pour permettre aux groupes paramilitaires du «Besi Merah Putih» de prendre le contrôle temporaire de la ville. Les gens étaient épouvantés. 2’000 personnes se sont réfugiées dans l’église. Plusieurs militants favorables à l’indépendance et engagés dans le conflit se sont eux aussi réfugiés là. Mais cela ne donne pas le droit à ces groupes de tuer des gens de cette manière.
Q.: Comment ont réagi les prêtres de la paroisse. Quelle nouvelle avez-vous d’eux?
Mgr Belo: J’ai transféré le Père Raphael dos Santos et le Père Joseph Daflam di Flores, de Liquica à Dili, parce que tous les deux étaient dans un état de choc. Actuellement, ils sont dans la résidence épiscopale à Dili. Ils m’ont dit qu’ils avaient cherché à arrêter la milice en face de l’église et de les empêcher de tirer sur les gens ; mais il n’y a rien eu à faire. Les deux prêtres ont été emmenés de force loin de l’église, et le massacre a alors commencé.
Q.: La violence est plus présente que jamais. Où en est le «processus de réconciliation» que vous dirigez, à la lumière des derniers développements ?
Mgr Belo: J’ai tenté d’organiser des négociations entre les dirigeants des différentes parties à Timor Oriental. Le 5 avril, nous avons invité les chefs de la faction pro-indonésienne et les commandants des groupes paramilitaires. Le jour suivant, nous avons rencontré la faction indépendantiste. A présent, nous préparons une deuxième session de discussions. Le problème, c’est que, au moment où nous organisons les rencontres pour discuter, il y a toujours des provocations et des gestes inconsidérés de la part de tierces personnes. S’il n’y avait pas ces gens-là, les habitants de Timor Oriental se réconcilieraient rapidement.
Q.: Croyez-vous aux promesses des chefs militaires ?
Mgr Belo: En aucune manière. En effet, j’ai déjà demandé aux Nations Unies de déployer sans tarder un contingent de paix qui soit neutre. Si l’on regarde la situation présente, où l’on voit des combats et des violences se répéter sans cesse, et où le nombre des victimes augmente, je préfère de toute manière les forces neutres de l’ONU. Je ne vois pas de neutralité chez les forces armées indonésiennes, car elles encouragent les groupes paramilitaires à la violence, en leur donnant de l’argent et tous les soutiens possibles. Le groupe paramilitaire «Besi Merah Putih» est né grâce à la seule aide des militaires.
Q.: Vous maintenez une position modérée, qui recherche la paix ; mais à présent, vous dites que vous êtes en accord avec le chef de la résistance Gusmao qui a invité récemment ses partisans à reprendre les armes: comment la réconciliation peut-elle se faire avec cette position ?
Mgr Belo: Cela ne veut pas dire que je suis d’accord avec la violence. Les événements violents justifient d’une certaine manière la position de Gusmao, parce que les gens doivent s’armer pour se défendre. Avec Gusmao, nous avons toutefois décidé de poursuivre le processus de réconciliation. Nous demandons au gouvernement indonésien de faire en sorte que Gusmao participe aux négociations, et nous invitons d’autres dirigeants à venir à Timor Oriental pour le deuxième tour des discussions. Nous avons toujours cherché à maintenir le dialogue entre les parties en lutte, avec l’objectif de la paix. Nous les invitons tous à faire en sorte que le processus de paix aille de l’avant, même si les deux parties campent sur des positions radicales et sont prêtes à lutter jusqu’à la mort. Mais, pour la paix, je crois que l’on doit négocier. Je leur ai demandé d’étudier une solution particulière pour Timor Oriental, et on en discutera pendant les négociations.
Q.: Existe-t-il un moyen pour faire pression sur Djakarta ?
Mgr Belo: J’ai déjà demandé au gouvernement de Djakarta, jusqu’au dernier des fonctionnaires gouvernementaux à Timor Oriental, mais aussi aux districts militaires locaux, de désarmer ceux qui détiennent abusivement des armes. Mais je crois à présent qu’il est inutile de leur demander seulement de désarmer les groupes paramilitaires. Djakarta a rappelé aussi que la police et les officiers de l’armée étaient encore peu nombreux, et qu’il était nécessaire pour eux de recruter des militaires. A présent, dans chaque district il y a des cérémonies de «levée des couleurs». Cette politique de l’armée indonésienne sert à soutenir les groupes favorables à l’Indonésie. (apic/fides/pr)
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