La chasse aux sorcières qui se déroule en Europe depuis le XVe siècle a déjà fait des milliers de victimes quand naît à Kaiserswerth, près de Düsseldorf, Friedrich von Spee, le 25 février 1591. Au royaume des précurseurs des droits humains, scintille le juriste italien Cesare Beccaria (1738-1794), auteur Des délits et des peines, qui réclama l’abolition de la peine de mort pour les crimes de droit commun et condamna la torture comme fondement de la preuve légale du crime par l’aveu.
Un siècle avant les Lumières, Friedrich von Spee sj en avait pourtant déjà fait son combat, même s’il est resté bien plus dans l’ombre. Ses propos, certes, ne furent bien reçus ni par les prélats de l’Église, ni par les juristes, ni par les princes ni même par le «petit peuple», tous parties prenantes d’un système bien huilé aboutissant à d’injustes exécutions. Il n’en demeure pas moins que son action éveilla les consciences.
Jésuite à 20 ans, puis enseignant, le Père von Spee a vite fait de se faire sa propre opinion sur la question. En tant que confesseurs des accusés, il a découvert de l’intérieur le système judiciaire et la misère des victimes, qu’il accompagne parfois jusqu’à leur lieu d’exécution.
Friedrich n’est pas un juriste. L’inspiration de sa vocation relève plus de la poésie mystique. Il est d’ailleurs reconnu en Allemagne comme un des plus grands poètes et compositeurs catholiques de chants religieux du XVIIe siècle. «Ses vers ressortent d’abord de la prière, du oui dans l’épreuve et de l’invitation à contempler la création et à louer le Créateur», écrit Walter Rupp sj, dans un chapitre du livre Des jésuites aux frontières. Une spiritualité en mouvement (St-Augustin, 2024).
«Spee veut donner confiance à l’Homme et non lui insuffler la peur, poursuit Walter Rupp, qui a publié en 1984 une biographie sur le poète. La place qu’il accorde à la confiance en Dieu était plutôt exceptionnelle dans la pensée catholique d’alors.» Les commissaires chargés de la chasse aux sorciers et aux sorcières font en effet régner la peur. Ils réclament, au moyen d’affiches placardées aux portes des églises et des mairies, et sous la menace de peines ecclésiastiques et civiles, la dénonciation de toute personne soupçonnée de mauvaise réputation ou de pratiquer la magie.
Effaré par tout ce qu’il voit, persuadé que nombre d’innocents sont exécutés, Friedrich von Spee décide de mettre sa plume de «polémiste né» et sa foi en un Dieu bon au service des victimes des procès de sorcellerie. Au XVIIe siècle, la religion influe sur le droit de punir, et une grande importance est accordée à l’aveu de l’accusé, pour qu’il puisse se repentir. Mais celui-ci est le plus souvent extorqué sous la torture.
Suivre l’Évangile, affirme alors von Spee, c’est exiger la fin de la «question». Il se prononce contre les persécutions de sorcières dans ses cours au collège jésuite de Paderborn. Cela ne plaît pas au recteur, qui le dénonce en 1630 au Père Général des jésuites et demande que sa charge d’enseignement lui soit retirée. Spee, argumente-t-il, a non seulement critiqué la pratique des tribunaux et mis en cause la chasse aux sorcières, mais il a de plus critiqué les confesseurs trop crédules et la négligence des supérieurs religieux qui les choisissent.

Spee ne s’en tient pas là. Il rédige la Cautio criminalis, véritable cri d’alarme, qu’il signe d’un simple «un théologien romain». Courageux mais pas téméraire… «Si quelqu’un ne fait qu’assister un inculpé, on le soupçonne, ou tout au moins il se fait haïr pour la seule raison d’oser donner un avertissement aux juges en toute amitié. C’est pourquoi je ne veux pas donner à publier cet ouvrage d’avertissement, que j’ai rédigé depuis longtemps, mais seulement le communiquer comme manuscrit à quelques amis en gardant mon nom secret», explique-t-il. L’ouvrage sera imprimé en 1631, justement par l’un de ses amis.
Son plaidoyer arrive aux oreilles des puissants et fait scandale. L’évêque auxiliaire de Paderborn, Mgr Pelcking, taxe la Cautio criminalis de «livre pestiféré». Et pour cause… Spee rappelle que l’Église ancienne combattait la foi aux sorcières en tant que vestige du paganisme. «Il conseille aux théologiens, bien assis dans leurs chambres d’études et qui couvrent les hommes de leurs subtilités théologiques, d’aller rendre visite aux prisonniers pour sentir la puanteur des cachots», relate son biographe.
Aux juristes, il reproche de ne pas laisser les prêtres qui s’engagent pour les innocents accéder aux tribunaux. D’obtenir, par une torture absurde, des aveux insensés. «Pourquoi recherchons-nous avec tant de soin les sorciers? Écoutez-moi, juges: je veux vous montrer où ils se cachent. Debout, arrêtez capucins, jésuites et tous les religieux et soumettez-les tous à la torture: ils feront des aveux. S’il y en a qui nient, mettez-les à la torture trois, quatre fois, ils viendront bien aux confessions… Voulez-vous encore davantage? Faites saisir les prélats, les chanoines et les docteurs en théologie: ils feront des aveux, car comment voulez-vous que ces hommes raffinés et fins supportent quelque chose? Si vous voulez encore davantage, je veux vous faire subir la torture et vous me ferez torturer. Je ne contesterai point ce que vous aurez avoué. À la fin, nous sommes tous sorciers…»
Le jésuite n’épargne pas non plus la populace. Sa naïveté, qui la mène à croire les histoires les plus étranges. Son envie ou jalousie qui la pousse à se venger en dénonçant et en calomniant ses ennemis. «Dans chaque pays, écrit-il, il y a toujours des gens que le Bon Dieu a bénis avec (un peu) plus de biens matériels (…) qui parviennent mieux à s’enrichir et à gagner en influence que d’autres. Que cela arrive en pays allemand, aussitôt des voisins, à qui le bonheur a moins souri, rentrent les épaules, murmurent qu’il s’agit de sorcellerie et répandent partout des accusations sans fondement.»
Enfin, il interpelle les princes. «Aucun noble ne supporterait qu’on traite son chien comme on traite des êtres humains», leur lance-t-il. Et il leur demande: «Avez-vous jamais ou combien de fois visité les prisons? Vous êtes-vous inquiété que chacun des accusés puisse sans entrave se défendre? Examinez-vous les protocoles des tribunaux? Veillez-vous à ce que vos fonctionnaires ne s’enrichissent pas des biens laissés par les condamnés?» Un questionnement très concret, qui ne ravit pas les intéressés.
Les plaintes à l’égard de Spee sont nombreuses. Le jésuite plaide sa défense auprès du supérieur général de son Ordre «avec tant de sagesse, d’honnêteté et de piété» que le Père Général finit par estimer les accusations portées contre lui sans objet.
L’entrée des troupes impériales à Trèves en 1635, lors de la guerre de Trente Ans, met un terme au débat. Spee est mobilisé pour s’occuper des blessés et des morts. Il contacte rapidement la peste et meurt le 7 août, à l’âge de 44 ans.
La Cautio criminalis, ouvrage célèbre en Allemagne, l’est beaucoup moins en Suisse romande. Traduit en français en 1660, il faudra attendre 2000 pour qu’il soit enfin réédité par l’Harmattan. Pour le Père Rupp, cet ouvrage, pourtant, a fait évoluer les consciences. Le pamphlet n’a pas entraîné de changements immédiats, mais il a fait évoluer les mentalités des hommes de loi. Le juriste et philosophe allemand Thomassius, qui lutta lui aussi, mais au début du XVIIIe siècle, contre les procès de sorcières et l’usage de la torture (De tortura, 1705), fit l’éloge de Spee. Les réformes du système judiciaire qui s’ensuivirent en Allemagne sont généralement attribuées à l’influence de ces deux hommes. (cath.ch/lb)
Lucienne Bittar
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