APIC – Interview
Le professeur Martin Hauser réclame un rôle pour la Suisse et les neutres
Jacques Berset, APIC
Fribourg, le 23 avril 1999 (APIC) «Européens, réveillez-vous, il faut arrêter cette guerre insensée dans les Balkans!», lance le professeur Martin Hauser. Aux Européens, notamment aux pays neutres, et aux leaders religieux, il propose de mettre sur pied des initiatives pour arrêter la guerre. Pour éviter que ne se creuse encore davantage le fossé séculaire entre l’Est et l’Ouest.
De retour de Roumanie, où il enseigne à l’Université d’Etat de Bucarest, le professeur Hauser plaide pour une implication d’Etats neutres – il voit là un rôle idéal pour la Suisse – entourés de pays orthodoxes plus ou moins parties au conflit, comme la Grèce et la Russie. Fin connaisseur des mentalités orthodoxes et des réalités balkaniques – il parle le roumain – , le théologien protestant déplore le suivisme européen face à l’»agenda américain».
APIC: Les Russes dénoncent les «crimes» de l’OTAN, les Grecs, pourtant membres de l’OTAN, souhaitent dans leur grande majorité que leur pays interrompe tout support logistique aux frappes aériennes… La guerre dans les Balkans n’élargit-elle pas le fossé entre le monde occidental et les pays de culture orthodoxe ?
M.H.: Pour étayer cette analyse, je ne peux que recommander la lecture de l’ouvrage de Samuel P. Huntington sur le «choc des civilisations». Il mentionne notamment le cas particulier de la Grèce, membre de l’OTAN et de l’Union Européenne, tout en étant un pays foncièrement orthodoxe. Si l’on considère la position politique et peut-être stratégique des autorités, la Grèce accepte les frappes de l’OTAN. Mais la population grecque – et de nombreux hommes politiques de l’opposition comme du parti au pouvoir – sont très opposés à cette guerre et à ses conséquences dramatiques. On remarque que le sentiment et la fraternité panorthodoxes, qui jouent ici en faveur des Serbes, sont très présents en Grèce.
Si l’on veut vraiment comprendre ce qui se passe actuellement dans cette partie de l’Europe, il faut sonder l’inconscient collectif de ces peuples, notamment ce qui est resté dans la mémoire des siècles d’occupation ottomane. Les résultats de cette recherche devraient précisément éveiller notre prudence avant de lancer de telles opérations. L’OTAN aurait bien fait de tenir compte du sentiment des peuples orthodoxes.
APIC: L’orthodoxie, bien que deuxième communauté religieuse en importance d’Europe, se sent marginalisée par le monde latin et anglo-saxon, au point que l’archevêque d’Athènes Christodoulos estime que l’OTAN a «la haine des orthodoxes».
M.H.: Depuis le début des bombardements, cette position est largement répandue dans le camp orthodoxe. L’archevêque Christodoulos affirme là de façon pointue un sentiment inhérent aux orthodoxes et aux orthodoxes grecs en particulier. Le fait de voir de façon critique ce qui vient de l’extérieur est assez typique. Les Grecs, comme les autres pays des Balkans, ont vécu sous la domination turque pendant des siècles. Cela les a marqués et suscité, comme pour d’autres peuples de la région, aussi l’émergence de mythes liés à ce qui est resté enregistré dans leur subconscient collectif. Une dimension à ne pas négliger quand le moment inéluctable de la négociation viendra. On ne peut tout de même pas bombarder indéfiniment 10 millions de Serbes, qui devront tôt ou tard être réintégrés au sein de l’Europe, à laquelle ils apportent une histoire et une culture séculaires!
APIC: Les Grecs regrettent la politique des «deux poids, deux mesures» de l’OTAN, tolérant l’occupation illégale par la Turquie – également membre de l’OTAN – d’une partie de Chypre, pays souverain, sans parler de la répression turque au Kurdistan.
M.H. Bien au-delà d’une attitude critique face à l’OTAN, qui a aujourd’hui cinquante ans d’existence, le sentiment d’hostilité des pays balkaniques envers l’Occident est bien plus profond. Il remonte aux expériences que les peuples de la région ont pu faire dès l’époque de l’occupation ottomane. Au début du XIXème siècle, un chancelier autrichien comme Metternich, interpellé par l’aspiration des Grecs à se libérer du joug ottoman, ne lançait-il pas: «Je ne tiens pas grand compte de 300 ou 400’000 hommes pendus, étranglés ou empalés derrière nos frontières de l’Est» ?
Les gens de ces pays ressentent depuis des siècles le mépris et l’exclusion de l’Occident à leur égard, et la méfiance est inscrite dans la mémoire. Si le but est de pacifier l’Europe, il ne faut pas négliger ces blessures. La guerre actuelle, malheureusement, n’a pas l’air de poursuivre un tel but.
APIC: N’y a-t-il pas une certaine naïveté occidentale, voire un certain «romantisme» à l’égard de l’UçK, un groupe armé qui ne cache pas sa volonté de «punir selon les lois de la guerre» les «collaborateurs albanais» et tous ceux qui refusent de s’enrôler ou de financer l’effort de guerre pour la libération du Kosovo ?
M.H.: On doit se poser la question de la justification du point de vue du droit international de l’existence de cette armée sur territoire albanais d’abord, mais également à l’intérieur de la Fédération yougoslave. Comment est-il possible qu’une telle armée ait pu également se constituer dans les pays d’Europe occidentale, y compris sur le sol de pays qui se disent neutres comme la Suisse ?
Pour que le futur Kosovo soit une source de pacification pour la région, et non pas un nouveau foyer d’irrédentisme, on aura besoin de diplomates très doués, dotés de connaissances de l’histoire et surtout du subconscient des peuples de la région. Maintenant que la guerre a pris de telles dimensions, on ne peut éviter l’envoi au Kosovo d’une troupe de protection – vraiment internationale, c’est-à-dire qui comprenne notamment aussi les Russes – pour protéger la région de tous les extrémismes possibles.
Pour parvenir à un tel résultat, il est nécessaire de ne pas se référer uniquement à l’Armée de libération du Kosovo ou à l’OTAN seulement. Il faut à nouveau impliquer l’ONU, l’OSCE, et des peuples de la famille slave, pour que ce protectorat soit vraiment viable et bénéfique pour la région. Travaillant en Europe de l’Est, j’ose affirmer que l’Europe occidentale ne connaît pas vraiment ces peuples et leurs mentalités. C’est encore plus vrai pour les Anglais, sans parler des Américains, une opinion que m’a récemment confirmée un diplomate américain à Bucarest. Que les Européens soient à la remorque quasi-exclusive des Américains dans ce dossier est tout simplement une catastrophe. (apic/be)
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