Le mariage était presque parfait. Main dans la main, les catholiques trumpistes et les évangéliques fondamentalistes ont fait élire leur champion à la Maison Blanche, en novembre 2024. En guise de «cadeau de noces», un certain nombre de catholiques ont ainsi accédé aux plus hautes fonctions de l’État, dont Marco Rubio, devenu Secrétaire d’État, JD Vance, Vice-président, ou encore Robert F. Kennedy Jr, nommé Secrétaire à la santé.
Mais moins de deux ans plus tard, cette «union sacrée» semble avoir du plomb dans l’aile, comme le notent des experts politiques et religieux. «Les partisans du mouvement MAGA ont un nouvel ennemi: les catholiques traditionalistes», n’hésite pas à titrer le journaliste John Grosso dans une analyse du National Catholic Reporter (NCR) (23 mars 2026).
Le monde catholique en général goûte peu le bombardement massif de l’Iran et du Liban, commencé il y a quelques semaines par les Etats-Unis et Israël. Pour preuve, la querelle ouverte et inédite qui vient d’éclater entre Donald Trump et le pape Léon XIV. Le premier a accusé, début avril, le second d’être «faible face à la criminalité et lamentable en politique étrangère». Le président américain a assuré en outre ne pas vouloir «d’un pape qui pense qu’il est acceptable que l’Iran possède l’arme nucléaire». Il répondait à une prise de position du pape qualifiant d’inacceptables ses menaces de détruire la civilisation iranienne.
« L’attaque de Trump contre le pape a choqué beaucoup de catholiques »
En déclarant le 11 avril «Assez avec l’idolâtrie de soi-même et de l’argent! Assez avec la démonstration de force! Assez avec la guerre!», Léon XIV avait décoché une flèche qui a piqué Donald Trump au vif.
Dans l’avion le menant en Algérie, où il est allé plaider la réconciliation et le dialogue islamo-chrétien, le pontife a assuré ne pas avoir peur de l’administration Trump et ne pas vouloir s’engager dans une polémique, restant sur les principes de l’évangile.
Cette attaque du président Trump a évidemment choqué beaucoup de catholiques. Mais les catholiques qui s’opposent aujourd’hui à Donald après l’avoir encensé ont aussi des motivations plus politico-idéologiques, visant en particulier l’influence présumée d’Israël. Les catholiques de la frange traditionaliste voient encore volontiers dans les juifs un peuple ‘déicide’ selon la formule en vigueur jusqu’au concile Vatican II. Cet antijudaïsme chrétien cadre mal avec le sionisme marqué de certains évangéliques au sein du mouvement MAGA, entre autres des Christians United For Israel.
« Carrie Prejean Boller a estimé que le gouvernement américain était ‘occupé par un gouvernement étranger nommé Israël’»
John Grosso évoque plusieurs affaires ayant mis en lumière le phénomène. Le premier a été le licenciement, en mars, de Carrie Prejean Boller de son poste de directrice de la Commission pour la liberté religieuse établie par Donald Trump au lendemain de son élection.
La catholique fraîchement convertie a défendu des propos complotistes émis par l’influenceuse d’extrême droite Candace Owens. Cette dernière a notamment affirmé qu’Israël était derrière l’assassinat du militant nationaliste chrétien Charlie Kirk, en septembre dernier.
Depuis lors, Carrie Prejean Boller a multiplié les déclarations dans le même sens. Elle a estimé que le gouvernement américain était «occupé par un gouvernement étranger nommé Israël». «J’ai été injustement démise de mes fonctions et ma liberté religieuse a été bafouée, et la plupart des catholiques qui ont voté pour vous partagent exactement ce sentiment. Pourquoi nous avez-vous trahis?», a lancé l’ex directrice de la Commission à Donald Trump.
La rhétorique de Carrie Prejean Boller reflète les divergences théologico-eschatologiques entre les évangéliques de droite et les catholiques traditionalistes. «Aujourd’hui, j’ai du mal à reconnaître le mouvement que vous (Donald Trump, ndlr) avez lancé. Il semble avoir été détourné par un gouvernement étranger et des fanatiques religieux qui tentent de réaliser leur fantasme hérétique sur la fin des temps», a-t-elle écrit.

Carrie Prejean Boller fait ici sans doute référence à la fois aux juifs et aux évangéliques. Les visions juive et évangélique de la fin des temps ont en effet des points communs, dont l’importance centrale d’Israël, en tant que terre et peuple, l’attente d’un futur décisif dans l’histoire, ou encore la référence aux textes de la Bible hébraïque.
« Si les catholiques s’attendent aussi au retour de Jésus et à un jugement dernier, ils n’ont pas de scénario défini de l’Apocalypse »
Mais elles diffèrent aussi considérablement entre elles: si les juifs attendent l’arrivée d’un messie, ils ne le reconnaissent pas en la personne de Jésus. Les évangéliques, eux, sont persuadés que les juifs se convertiront au christianisme à la fin des temps. Une prophétie que les juifs font souvent mine de ne pas entendre. Les convergences d’intérêts qui peuvent exister entre les deux communautés sont donc plus politiques et symboliques que théologiques.
Si les catholiques s’attendent aussi au retour de Jésus et à un jugement dernier, ils n’ont pas de scénario défini de l’Apocalypse, dans lequel Israël jouerait un rôle déterminant.
Autre exemple d’une prise de distance de la part des catholiques de droite, l’association Catholics for Catholics, qui avait apporté un soutien décisif à Donald Trump en 2024, a intensifié son discours anti-guerre ces dernières semaines. «L’attaque lancée (…) par le président Trump contre le pape Léon était consternante et mérite des excuses», a commenté l’organisation sur son site internet le 14 avril. Elle «est avant tout une réaction aux appels courageux à la paix lancés par le Saint-Père alors que la guerre en Iran fait rage et qu’Israël s’acharne à détruire le sud du Liban (…) L’impression est de plus en plus forte qu’il (Donald Trump) est entouré d’un cercle restreint, fortement influencé par une faction sioniste prônant ‘Israël d’abord’, qui ne lui dit que ce qu’il veut entendre», suggère Catholics for Catholics.
L’association a également visibilisé des catholiques du gouvernement qui se sont opposés au bombardement de l’Iran. C’est le cas de Joe Kent, qui a démissionné de son poste de directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme le 17 mars. Il l’a fait en prétendant que l’Iran ne représentait aucune menace et que la guerre a été déclenchée «sous la pression d’Israël et de son puissant lobby américain.»

Au sein du clergé catholique traditionaliste, la grogne est aussi palpable. L’un des plus fidèles alliés de Trump dans cette sphère, Mgr Robert Barron, évêque de Winona-Rochester, lui a demandé publiquement de s’excuser pour ses propos envers le pape. Ce que le président a refusé de faire. A noter que le prélat fait également partie de la Religious Liberty Commission, dirigée jusqu’il y a peu par Carrie Prejean Boller.
Selon un sondage du National Catholic Register, 60% des catholiques désapprouvent la façon dont Trump mène la guerre en Iran. A l’inverse, de 65% à 70% des évangéliques blancs y seraient favorables.
« Selon ‘Insurrection Barbie’, le plan vise à ‘remplacer la théologie politique protestante évangélique par un cadre catholique intégriste' »
La base protestante du mouvement MAGA et ses «alliés» catholiques sont ainsi sur une tout autre longueur d’ondes. Ce socle évangélique n’est pas resté inactif face aux accusations catholiques. Une réponse est venue d’un pamphlet diffusé sur X par l’influenceuse ‘Insurrection Barbie’ après le déclenchement de la guerre en Iran. Le texte est explicitement intitulé: «Comment un réseau d’intégristes politiques catholiques, d’idéologues russes et de provocateurs médiatiques démantèle systématiquement les fondements évangéliques de la droite américaine».

L’autrice y décrit en détail un prétendu complot des catholiques traditionalistes, qui tenteraient d’éliminer la «base évangélique» du Parti républicain. ‘Insurrection Barbie’ met notamment sur la liste des fomenteurs des organisations telles que la Heritage Foundation, Catholic Answers et la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX). Selon l’influenceuse, le plan vise à «remplacer la théologie politique protestante évangélique par un cadre catholique intégriste ou ethno-nationaliste qui considère les juifs et les protestants non pas comme des partenaires de l’alliance, mais comme des adversaires de la civilisation chrétienne».
Un texte qui n’est pas passé inaperçu puisqu’il a cumulé plus de cinq millions de vues et a reçu le soutien de personnalités influentes. Parmi celles-ci, Ted Cruz, un sénateur républicain du Texas. Le baptiste a déclaré: «LISEZ chaque mot de ce texte. C’est la meilleure et la plus complète des explications de ce contre quoi nous luttons.»
Selon Austen Ivereigh, biographe du pape François, «beaucoup se rendent compte que l’âme de MAGA est viscéralement anticatholique et raciste, sans parler de son pessimisme païen, et qu’il est temps de descendre du train en marche.»
« MAGA et Donald Trump prendraient un gros risque à s’aliéner les catholiques »
Au-delà de ces pommes de discordes, catholiques et évangéliques conservateurs ont de nombreux «ennemis» communs, dont la gauche-libérale, le wokisme, l’avortement ou encore les revendications LGBTQ+. Mais les deux milieux sont beaucoup moins compatibles sur des thèmes tels que l’autorité religieuse, qui vient uniquement de la Bible pour les évangéliques, alors que le Magistère est le fondement de la doctrine pour les catholiques. Ils ne sont pas sûrs non plus de s’entendre sur un modèle de société, qui serait davantage libertarien pour les protestants de droite et «intégraliste» pour les catholiques traditionalistes, qui estiment que la vérité religieuse catholique doit guider l’ordre politique, juridique et social.
Un divorce est-il donc inévitable? Ce serait sans compter les intérêts des deux parties à maintenir leur union. Le mouvement MAGA et Donald Trump prendraient un gros risque politique à s’aliéner des catholiques qui représentent de 20% à 25% de l’électorat.
Les catholiques traditionalistes, eux «n’ont pas d’autres refuges politiques, note Massimo Faggiolo, professeur d’ecclésiologie au Trinity College de Dublin. Et je ne suis pas sûr qu’ils soient prêts à se retrouver complètement sans repères politiques.»
Une crainte que semble confirmer Catholics for Catholics, qui pointe le risque d’une scission entre forces conservatrices. L’association en renvoie cependant la responsabilité à un nouveau complot, cette fois ourdi par les forces de gauche et les catholiques progressistes. «Il s’agit d’une opération hautement coordonnée menée par des conseillers clés d’Obama et d’éminents membres du clergé catholique libéral qui attisent intentionnellement les flammes de la discorde dans le but de séparer la base catholique du Parti républicain», affirme l’association. (cath.ch/ncr/ag/arch/rz)
Raphaël Zbinden
Portail catholique suisse
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