APIC – Interview
Frère G. Jeusset, secrétaire du Service des relations avec l’Islam de l’épiscopat français
Islam: ne pas céder à des craintes sans fondements
Jean-Claude Noyé, agence APIC
Paris, 26 mars 1999 (APIC) Nombre de personnes se demandent aujourd’hui si un islam radical ne va pas se systématiser et « envahir » la France. A priori, c’est exclu, répond Frère Gwénolé Jeusset, secrétaire du Service des relations avec l’islam de l’épiscopat français. Les militants « islamistes » ne sont en fait que l’arbre qui cachent la forêt.
Le religieux rejette l’amalgame entre l’islam et religion ennemie trop souvent encore répandu dans la société française. 10 % seulement des musulmans de France sont pratiquants et leur taux de fécondité n’est pas tel qu’ils deviendraient à terme numériquement majoritaires.
APIC: Les musulmans de Belgique se sont récemment dotés, suite à des élections à la base, d’un conseil représentatif, interlocuteur de l’Etat. Un exemple pour les musulmans de France ?
Frère Gwénolé Jeusset: En Belgique, les musulmans ne sont que 300’000, leur communauté est formée essentiellement de Marocains et de Turcs. Rien à voir avec les musulmans français dont le nombre et la diversité rendent difficile, en l’état, des élections à la base. Par ailleurs le régime français de laïcité n’a pas d’équivalent en Belgique. Les musulmans arabes ne sont pas tous habitués à cette laïcité: c’est pour cela que certains, en France, demandent à l’Etat d’organiser l’enseignement de la théologie musulmane comme cela se pratique dans leurs pays d’origine. Dans le contexte français de séparation des Eglises et de l’Etat, ce serait une régression. L’Etat organise-t-il les séminaires catholiques ? Certes non. Nous pensons qu’il est loisible de réfléchir à une possible évolution de la laïcité, mais en gardant bien à l’esprit qu’il faut autant éviter la mainmise de l’Etat sur la religion que la mainmise des religions sur l’Etat.
APIC: Quelles suites entendez-vous donner au document « Chrétiens et musulmans: un chemin de rencontre et de dialogue » (1) adopté par les évêques lors de leur dernière assemblée plénière ?
G.S.: Dans un mois nous diffuserons 20 fiches concernant les divers aspects de la rencontre islamo-chrétienne. C’est le développement pastoral de ce texte voté à Lourdes avec 86 voix pour et 6 contre. Je me réjouis de ce consensus très large, car c’est un document ambitieux qui encourage les chrétiens à rencontrer les musulmans et à se préparer pour cela. Il les invite aussi à abandonner un certain nombre de peurs illégitimes, à la lumière de l’Evangile.
APIC: Comment a-t-il été reçu ?
G.S.: Dans la communauté musulmane, ce geste a été ressenti comme très fort. Par exemple Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris, nous a envoyé une lettre de remerciement louangeuse. Certains ont buté sur un chapitre concernant la liberté religieuse, comprenant à tort que nous transformons cette liberté en un marchandage: une mosquée construite chez nous égale une église construite dans un pays musulman. Nous nous sommes employés à dissiper ce malentendu tout en réaffirmant que nous souhaitons vivement voir les musulmans de France se faire les ardents défenseurs de la liberté religieuse dans leurs pays d’origine.
APIC: Vous évoquez des peurs illégitimes. Y-a-t-il des peurs légitimes ?
G.S.: Beaucoup se demandent si un islam radical ne va pas se systématiser et « envahir » la France. A priori, c’est exclu. On peut se poser cette question, mais elle appelle une réflexion mûrie et surtout pas un sentiment de crainte à priori. Les militants « islamistes » sont l’arbre qui cachent la forêt. En outre, ne perdons pas de vue que 10 % seulement des musulmans de France sont pratiquants et que leur taux de fécondité n’est pas tel qu’ils deviendraient à terme numériquement majoritaires. L’amalgame islam égale religion ennemie court trop souvent encore.
Je fulmine contre le « Figaro Magazine » qui a fait sa couverture sur « L’islam contre les chrétiens », le jour même où commençait le ramadan. Son rédacteur en chef est revenu à la charge 15 jours après, reprochant à ceux qui n’ont pas sa vision dramatique des rapports islamo-chrétiens d’être des Tartuffe. Une vision que nous dénonçons car elle procède par amalgames abusifs, comme si l’Indonésie était le Soudan. L’Indonésie est marquée par une longue tradition de convivialité interreligieuse. Elle traverse en ce moment de fortes turbulences mais les violences sont parfois aussi du côté des chrétiens. Certes nous ne pouvons comparer ces « réponses » à la provocation d’extrémistes musulmans, mais il faut dire que la grande majorité des musulmans veut que continue une convivialité voulue par le « Pancasila », la doctrine officielle indonésienne contenant les piliers constitutifs de cette nation, vécue depuis son indépendance.
Par ailleurs, il ne faut pas dire comme le fait encore une fois le « Figaro » que la Bible est interdite dans les pays musulmans. Non! Elle l’est en Arabie Saoudite. Autant de dérives qui confinent à la désinformation. Je le regrette d’autant plus que nous avons longuement reçu les journalistes du Figaro Magazine au SRI mais qu’aucun de nos commentaires n’a été publié. Comme un fait exprès. (apic/jcn/mp)
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