Actualité: Le conflit au Sri Lanka fait rarement la une des journaux. De passage en Suisse, le Père S.J. Emmanuel, ancien vicaire général du diocèse catholique de Jaffna, place forte tamoule au nord de l’île, veut attirer l’attention sur le drame ignoré q

APIC – Interview

Sri Lanka: Rencontre avec le Père S.J. Emmanuel, ancien vicaire général de Jaffna

« Nous vivons une guerre oubliée sur une île lointaine »

Maurice Page, Agence APIC

Fribourg, 3 janvier 1999 (APIC) 60’000 morts, 500’000 déplacés à l’intérieur du pays, 300’000 réfugiés à l’étranger. Depuis quinze ans, une guerre ouverte ensanglante le Sri Lanka, l’ancienne Ceylan, « perle de l’Océan indien »… dans l’indifférence de la communauté internationale. En effet, ce conflit oublié fait rarement la une des journaux. En Suisse, où vivent pourtant quelque 18’000 réfugiés tamouls, lorsqu’on parle du Sri Lanka, l’on pense en général « requérants d’asile », « trafiquants de drogue », « délinquants » ou « terroristes ». La population suisse ignore pratiquement tout du drame qui s’y déroule en vase clos, loin du regard de médias censurés.

Le Père S.J. Emmanuel, ancien vicaire général du diocèse de Jaffna, plaide pour une pression internationale efficace. Sans intervention de la communauté internationale, il ne sera pas possible d’amener les parties en conflit à la table des négociations, déclare-t-il dans une interview accordée à l’APIC.

« Mon domaine de travail est normalement la théologie, mais à cause de la situation dans mon pays, j’ai été forcé de témoigner pour la vérité et la justice, explique le Père Emmanuel. Je suis mal vu par le gouvernement et par les médias à Colombo, à cause de mes interviews et de mes écrits. Lorsque je parle de mon peuple tamoul, ils prétendent que j’appartiens au parti des « Tigres de libération de l’Eelam tamoul » (LTTE). J’ai donc dû prolonger mon séjour en Europe jusqu’à ce que les choses soient un peu plus claires et qu’il soit plus sûr pour moi de rentrer. Il y a trois mois, ma sœur cadette est morte à Colombo, mais je n’ai pas pu m’y rendre. J’ai vécu dix ans de guerre sous les bombardements de l’aviation et des tirs d’artillerie…. des centaines de bombes, jour et nuit! »

APIC: Le conflit actuel au Sri Lanka plonge ses racines loin dans l’histoire…

S.J.E.: Deux ethnies vivent au Sri Lanka: le peuple cinghalais et le peuple tamoul. Nous avons été colonisés trois fois. Sous la domination portugaise puis hollandaise, nous n’avons pas rencontré de difficultés, parce que les deux groupes de population ont été administrés séparément. Mais les Anglais, arrivés en 1800, ont fait l’erreur de vouloir réunir tout le monde en un seul Etat. Définitivement établi en 1833, ce système colonial britannique a duré jusqu’à leur départ en 1948.

Depuis, la majorité cinghalaise a commencé à développer un nationalisme virulent. Les Tamouls, présents sur l’île depuis plus de 400 ans, et qui forment plus de 20% de la population, ont exigé des droits dans un système démocratique. Mais l’oppression a été constante avec des centaines de morts alors que les Tamouls agissaient sans violence et sans armes. En 1956, malgré les promesses et en un seul jour, la langue cinghalaise a été imposée comme langue officielle par le père de la présidente actuelle. En 1972, l’île a changé son nom: l’île de Ceylan est devenue le Sri Lanka. Le pays a modifié sa Constitution que les Tamouls n’ont pas acceptée.

Le dernier vote démocratique auquel les Tamouls ont participé a eu lieu en 1976. Plus de 75% des Tamouls se sont prononcés alors en faveur d’un Etat indépendant. Pour eux, il s’agissait de leur survie. Au départ les Tamouls ne réclamaient pas l’indépendance mais un système fédéraliste comme en Suisse. Le gouvernement de Colombo n’en a jamais voulu.

De jeunes Tamouls ont alors pris les armes pour répondre à la terreur d’Etat qui avait commencé dès 1956. On s’est engagé dans une spirale de la violence qui a débouché sur la guerre. Le point culminant fut le pogrom de 1983. Des milliers de Tamouls furent attaqués et tués dans leur maisons. Depuis la guerre n’a pas cessé.

APIC : Outre la composante ethnique, le conflit a aussi une dimension religieuse.

S.J.E.: L’extrémisme bouddhiste est un élément important. En principe, le bouddhisme est une religion pacifique. Mais dans la pratique, les bouddhistes du Sri Lanka ont développé un mythe selon lequel toute l’île doit être bouddhiste. L’an dernier, un moine bouddhiste influent, chancelier d’Université, a souligné dans une interview que le Sri Lanka était un pays bouddhiste cinghalais et que le problème tamoul devait être résolu par les militaires.

De fait le Sri Lanka est le carrefour de quatre religions. Les bouddhistes sont tous cinghalais (65%), les hindous sont tamouls (18%); et les chrétiens (7,5%) à la fois tamouls et cinghalais. Quant aux musulmans, ils forment 8% de la population.

APIC: Face à ce conflit sanglant, comment a réagi la communauté internationale ?

S.J.E.: La communauté internationale ne comprend pas nos problèmes. Le gouvernement de Colombo affirme qu’il ne s’agit pas d’un problème ethnique mais seulement de terrorisme. Il demande donc de l’argent et des armes pour combattre le terrorisme. C’est exactement la même chose qu’au Kosovo. En outre chacun des Etats a ses propres intérêts économiques ou stratégiques qui se négocient sur le dos des populations.

Une petite île perdue dans un océan lointain n’a pas d’intérêt. Nous vivons une guerre oubliée. Osons la comparaison avec l’Irlande du Nord. En trente ans de conflits, elle a connu trois mille morts. Au Sri Lanka, en quinze ans de guerre, nous avons eu 60’000 morts civils. 300’000 personnes ont fui le pays et 500’000 ont été déplacées à l’intérieur.

APIC: En tant que puissance régionale et berceau de l’ethnie tamoule, l’Inde a aussi joué un rôle dans la guerre…

S.J.E.: L’Inde compte près de 60 millions de Tamouls dans le sud du pays. Jusqu’en 1958, cependant aucun politicien tamoul du Sri Lanka n’a été à New Delhi. Les Tamouls voulaient trouver une solution à l’intérieur de l’île. Après les attaques de 1956, les Tamouls d’Inde ont exprimé leur compassion et commencé à apporter leur soutien aux mouvements tamouls.

En 1987, le président du Sri Lanka Julius Richard Jayewardene a signé un accord avec Rajiv Gandhi, alors Premier ministre indien. Cette accord faisait de l’Inde la garante de l’intégrité territoriale de l’île au prix de concessions majeures aux revendications tamoules. Des troupes indiennes ont alors débarqué sur l’île pour recevoir dans l’honneur la reddition des « Tigres ». Nous pensions que cet accord permettrait de faire cesser les bombardements et les combats. Mais en l’espace de deux mois, la situation s’est finalement retournée contre les Tamouls dont la région était occupée par les Indiens. Les Tigres ont alors refusé de rendre les armes et la violence a repris de plus belle. Après avoir perdu plus de 1’400 hommes, l’Inde a décidé de ce retirer. Ce fut un échec cinglant.

L’Inde elle-même est menacée par les tensions internes. Si elle soutient le séparatisme au Sri Lanka, elle doit craindre que de tels mouvements ne se développent chez elle. L’Inde est cependant une puissance régionale et refuse que d’autres interviennent dans sa sphère d’influence. Elle ne peut donc pas avoir un rôle neutre.

APIC: Quels sont aujourd’hui les espoirs pour une solution négociée ?

S.J.E.: Au moment de l’élection de la présidente actuelle Chandrika Kumaratunga en 1994, nous avons eu un espoir, car cette femme a perdu son père et son mari de manière violente. Elle a commencé avec la promesse « plus de guerre, uniquement la paix! » Elle a ouvert le dialogue avec les « Tigres de l’Eelam tamoul », dont j’ai été le témoin. Mais il n’y avait aucune volonté du côté du pouvoir militaire de tenir compte des revendications des minorités. Le gouvernement avait par exemple décidé de lever en partie l’embargo économique contre les régions tamoules, mais les militaires ont refusé. Le pouvoir ne voulait pas d’un vrai processus de paix mais seulement d’une cessation des hostilités. Le dialogue a échoué.

Il ne faut pas oublier non plus qu’en 50 ans d’indépendance, les Tamouls ont été déçus à quatre reprises après la signature d’accords qui n’ont ensuite pas été respectés par les Cinghalais. Aujourd’hui les Tamouls veulent négocier seulement en présence d’un tiers. De nombreux pays, dont la Suisse, ont offert leurs bons offices. Mais le gouvernement a changé son slogan en disant « Nous faisons la guerre pour la paix ». C’est impensable. Jusqu’à présent, le gouvernement de Colombo a systématiquement refusé l’intervention d’un tiers. Pour lui, il s’agit d’un problème interne au pays qu’il veut résoudre lui-même. Il exige seulement que les Tigres déposent les armes. Sur ce point, seule une pression internationale serait décisive.

APIC: Ce conflit persiste depuis quinze ans dans une indifférence internationale quasi générale…

S.J.E.: Depuis trois ans, un blocus total est imposé aux médias Ce qui se passe dans les régions en conflit ? Personne ne le sait , aucun journaliste sri lankais ou étranger ne peut y avoir accès. A Colombo, écrire ou dire quelque chose sur la guerre est un délit. Les Tigres sont considérés comme des terroristes et toute personne qui a un contact avec eux est poursuivie et peut se voir privée de ses droits et de ses biens. Les gens de Colombo sont au courant de la guerre au Kosovo, mais ne savent pas ce qui se passe à 400 kilomètres de chez eux.

APIC: Qu’attendez-vous de la Suisse dans ce contexte ?

S.J.E.: La Suisse apporte une aide humanitaire pour laquelle nous sommes reconnaissants. Les ONG sont les bienvenues. Mais que dit le gouvernement suisse en vue d’une solution politique au conflit ? Il a offert ses bons offices, c’est bien, mais le fait de se taire face à la guerre et aux violations massives des droits de l’homme me choque. En moins de deux mois, 700 jeunes gens de ma région ont disparu. Amnesty international l’a dénoncé. 400 ont été découverts dans une fosse commune. Mais le gouvernement n’a permis aucune enquête internationale.

APIC: Les chrétiens et les catholiques en particulier n’ont-ils pas un rôle à jouer pour la paix ?

S.J.E.: L’Eglise catholique minoritaire n’est malheureusement pas en mesure d’avoir une parole prophétique. Il y a une difficulté, car, comme tous les prêtres asiatiques, nous avons une double identité ethnique et religieuse. Je suis né tamoul, je suis baptisé chrétien. Nous étions hindous ou bouddhistes et nous sommes devenus chrétiens grâce au travail des missionnaires. Comment harmoniser ces deux identités? Certains disent ’nous sommes chrétiens, nous devons oublier notre appartenance ethnique’. Mais je ne peux pas écarter ma couleur de peau, ma langue, elles m’ont aussi été données par Dieu.

APIC: En Asie, les Eglises chrétiennes sont encore souvent considérées comme étrangères…

S.J.E.: Dès le départ, l’Eglise a été vue comme européenne, liée au pouvoir colonial. Sous les puissances coloniales, elle a eu une situation privilégiée. Après l’indépendance, elle a tenté de s’inculturer davantage. Elle se trouve face à une situation complexe. Les Tamouls, rattachés à la tradition hindoue, vivent dans un contexte de « théisme ». Les Cinghalais de tradition bouddhiste appartiennent à une religion sans Dieu. L’inculturation en milieu tamoul est plus facile parce que les gens croient en un ou plusieurs dieux et leur rendent des cultes ou offrent des sacrifices. Ils sont flexibles et tolérants et ont souvent intégré la Vierge ou les saints dans leur panthéon. Ainsi en Europe, les Tamouls, même non chrétiens, se rendent volontiers dans des lieux de pèlerinage et des sanctuaires mariaux comme Einsiedeln ou Mariastein.

Du côté cinghalais, c’est plus difficile, parce que le bouddhisme n’a pas de tels cultes. En outre les moines bouddhistes forment une caste puissante fortement nationaliste qui refuse les influences étrangères.

L’Eglise préfère souvent se taire parce qu’elle craint que ce qu’elle dit soit immédiatement interprété comme un soutien aux Tamouls et au terrorisme. Même si, sur les dix diocèses catholiques du pays, sept sont cinghalais et seulement trois tamouls. L’Eglise au Sri Lanka pense souvent qu’elle ne pourra survivre que grâce à la bienveillance de l’Etat et des puissants. Personnellement, je considère que se taire est une faute. Mais en Europe aussi, beaucoup d’évêques se sont tus durant la Deuxième Guerre mondiale.

APIC: Vous vivez depuis 1997 en Allemagne. Comment ressentez-vous la situation des réfugiés tamouls en Europe ?

S.J.E.: Au départ, les Tamouls sont partis surtout vers la Grande Bretagne et les Etats-Unis. Il s’agissait essentiellement de gens formés. Après 1983, ils sont arrivés en grand nombre en Europe: en Allemagne, en Suisse et en Italie surtout. Plus de 90% d’entre eux n’ont pas de formation. Ils ont fui bien sûr à cause de la guerre, de la violence et de l’insécurité, mais aussi pour des raisons économiques. Ici tout leur est étranger, le climat, la culture, la langue, la religion. Ils ont dû chercher un toit, un travail, sans parler de l’inquiétude pour leurs proches restés au pays. Très peu parlent l’allemand. Ils restent alors à la maison ou entre eux et ne se tournent pas vers l’extéérieur. Ils n’ont pas de vie sociale et sont considérés uniquement comme des forces de travail.

Nous voulons dire aux pays occidentaux que nous comprenons le problème des requérants d’asile. Mais la majorité des réfugiés – surtout ici en Suisse et en Allemagne -, moins en Angleterre ou aux Etats-Unis où ils sont mieux intégrés, souhaitent rentrer chez eux. Les journaux n’en parlent jamais ou seulement pour les désigner comme des terroristes. Les quelque 18’000 Tamouls en Suisse sont une minorité sans voix. Ils n’ont pas la possibilité d’exprimer leurs problèmes, ni de faire entendre leurs désirs. Ce n’est pas que la population suisse soit xénophobe, elle ignore tout simplement le drame qui se déroule depuis quinze ans au Sri Lanka. Il faut donc développer les contacts. Je pense que les chrétiens ont un rôle particulier à jouer vis-à-vis de la communauté tamoule. (apic/mp)

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