« Mgr Lutfi, une maison, s’il vous plaît! »
Pour freiner l’exode des chrétiens de Terre Sainte, l’Eglise lance des « Mutuelles d’habitat »
Jacques Berset, APIC
Beit Sahour/Bethléem, janvier 1999 (APIC) « Mgr Lutfi, une maison, s’il vous plaît! » Cette supplique angoissée d’une mère palestinienne, combien de fois Mgr Lutfi Laham l’a-t-il entendue ces deux dernières décennies à Jérusalem, Ramallah, Taibeh ou Beit Sahour ? Sur ce coin de terre qui a vu naître l’Enfant Jésus dans une étable, trouver un logement digne de ce nom pour élever sa famille est plus que jamais une quête harassante. Pour freiner l’exode dramatique des chrétiens de Terre Sainte, l’Eglise grecque-catholique melkite a lancé il y a vingt ans déjà des « Mutuelles d’habitat ».
Sous les étoiles d’une agglomération de Bethléem trépidante et surpeuplée, les terrains à bâtir sont rares… quand ils n’ont pas été tout simplement confisqués par les Israéliens, qui mènent toujours le bal dans des territoires encore occupés qui échappent pour l’essentiel à la souveraineté et au contrôle de l’Autorité Palestinienne.
Dans une frénésie de bulldozers et une noria de camions, s’inscrivant dans une politique de faits accomplis, les Israéliens « bétonnent » le « grand Jérusalem » avant que l’Etat palestinien ne soit une réalité irréversible. Sur des territoires annexés, ils bâtissent des quartiers réservés à eux seuls et les « settlements » sortent de terre comme des champignons. Ces colonies de peuplement sont reliées entres elles par un réseau de « bypasses » qui éventrent sans vergogne collines de roche blanche ou champs d’oliviers palestiniens.
L’Autonomie palestinienne, impuissante, ne peut même pas freiner le percement de ces routes de contournement destinées à éviter le contact des colons juifs avec les autochtones arabes. « Pour nous, c’est plus qu’une épine dans le pied, c’est une épine dans le cœur », lance amer le Père Hanna Nakhoul, recteur du séminaire grec-catholique de Beit Sahour. De sa fenêtre, il pointe un doigt accusateur sur les saignées qui défigurent la colline palestinienne toute proche d’Abu Ghneim, rebaptisée Har Homa par les Israéliens. « Nos fidèles se sentent de plus en plus étrangers dans leur propre pays ».
Une des priorités stratégiques du Patriarcat melkite: construire pour les familles
Au lendemain de l’Epiphanie – qui rappelle la visite des Rois mages venus adorer l’Enfant Jésus dans son étable – Mgr Lutfi Laham était à Beit Sahour, le « champ des bergers », où les anges annoncèrent en premier la naissance du Sauveur… dans une crèche. Dans la fraîcheur de l’hiver qui a pris ses quartiers dans les hautes collines de Judée, l’archevêque melkite bénit les premières maisons de pierre blanche surgies du sol rocailleux.
La « Mutuelle d’habitat » de Beit Sahour – un projet de 46 appartements – a démarré les premiers travaux de construction en janvier 1997, il y a exactement deux ans. Après des années de blocage des autorités d’occupation. Dès 1980, le Patriarcat grec-melkite catholique de Jérusalem a fait des programmes de construction l’une de ses priorités stratégiques et financières: « L’offre d’appartements pour les familles est le meilleur moyen d’éviter l’émigration qui rend nos communautés chrétiennes exsangues! », confie Mgr Laham à l’APIC.
« Nous menons ici une véritable opération de sauvetage, poursuit le vicaire patriarcal. Pour prévenir l’exode et l’émigration des familles chrétiennes de Terre Sainte. Le pape Paul VI lors de sa visite à Jérusalem en 1964 avait déjà dit que les Lieux Saints sans chrétiens seraient des musées. Il ne se trompait pas. Dans les années 40, Jérusalem comptait 45’000 chrétiens, moins de la moitié trois décennies plus tard. Aujourd’hui, la Ville Sainte, berceau de la foi chrétienne, ne compte plus qu’une dizaine de milliers de chrétiens, toutes confessions confondues. Les 800’000 chrétiens palestiniens vivent déjà pour la plupart en diaspora, seuls 130’000 sont restés en Terre Sainte. »
Un système de crédit hypothécaire encore embryonnaire
Contrairement à ses voisins israéliens, la population palestinienne ne dispose pas d’instituts bancaires fournissant des crédits hypothécaires à long terme. De l’argent pour la construction arrive bien çà et là de la part de l’Autorité nationale palestinienne, mais les territoires palestiniens n’ont pas à proprement parler de banque pour le logement. « Tant que les prêts ne sont pas accessibles à tout le monde, se loger reste affaire de privilégiés », relève l’archevêque Laham. « Les Israéliens souhaitent le moins possible de présence arabe dans la Ville Sainte, déplore-t-il; en Israël, le consensus sur la judaïsation de Jérusalem est général. Leur politique discriminatoire ne fait d’ailleurs pas de distinction entre chrétiens et musulmans. D’où la difficulté pour nous d’obtenir des permis de construire. »
Jusqu’à maintenant, l’Eglise melkite a construit 36 appartements à Beit Hanina-Jérusalem, 38 à Ramallah, 18 à Taibeh… C’est le financement qui fait problème, car le peu de terrain dont dispose l’Eglise grecque-catholique melkite est mis à disposition des mutuelles d’habitat. « Ces terrains appartiennent au Patriarcat, mais le Patriarcat, ce n’est pas moi, ce sont les fidèles! »
Pour maintenir la présence chrétienne sur les Lieux Saints, la paix est primordiale
Pour Mgr Lutfi Laham, le logement pour les jeunes couples est un facteur décisif pour la stabilité de la présence chrétienne en Terre Sainte. Mais la paix est tout aussi primordiale, car même ceux qui ont une maison pensent à s’en aller à cause de la situation politique et économique incertaine. Ces temps-ci encore des familles chrétiennes non dépourvues de moyens financiers ont choisi l’émigration, déplore l’archevêque melkite.
L’ingénieur Chakib F. Awad nous guide sur une sente abrupte vers le chantier où aucune route ne mène. Accrochées au terrain rocheux et pentu, les maisons s’élèvent petit à petit et s’échelonnent en terrasses, à la limite entre Beit Sahour et Bethléem. Dans le fond du vallon, dans un paysage biblique aux tons dominants blancs et ocre, un berger couvert du traditionnel « keffieh » pousse devant lui un troupeau de moutons. Il se trouve déjà de l’autre côté de la « frontière », c’est-à-dire dans la zone B, qui échappe encore à la pleine souveraineté de l’Autorité palestinienne. Nous nous trouvons ici au cœur d’un « Etat-confetti ».
La « Mutuelle d’habitat » regroupe des familles grecques-catholiques. Les 46 membres – ouvriers et artisans, mais aussi enseignants, infirmières ou employés – paient 150 dollars chaque mois. Le terrain de 21’000 m2, hérité par l’ancien maire de Bethléem Elias Freij, a pu être acheté il y a six ans à un très bon prix: « 210’000 dollars, 10 dollars le m2! » C’est Mgr Lutfi Laham qui a trouvé l’argent pour le compte de la coopérative. Depuis dix ans, l’archevêque melkite prend son bâton de pèlerin et sollicite sur place et à l’étranger des sources privées, catholiques et protestantes, hommes d’affaires, évêques et diocèses.
Réunions secrètes et cache-cache avec les forces d’occupation
« Si nous avions dû payer le terrain, nous n’aurions jamais pu construire », insiste Chakib F. Awad dans un excellent allemand appris lors de ses études à Ratisbonne, en Allemagne. Avant de rentrer au pays en 1985, l’ingénieur, véritable cheville ouvrière de la coopérative, avait gagné ses galons en construisant des routes en Arabie Saoudite et au Koweït,. « Il fallait améliorer la situation du logement à Beit Sahour, ma patrie. Au début, nous avons dû nous réunir en secret. C’était interdit, et de toute façon les Israéliens ne nous auraient donné aucun permis de construire, c’est leur politique. En 1989, la population de Beit Sahour, dans un grand mouvement de résistance, a refusé de payer les impôts à l’occupant. Les Israéliens ont alors encerclé les maisons pour saisir les biens des gens. Nous sommes parvenus à mettre en sécurité l’argent déjà récolté pour la Mutuelle d’habitat. Trois personnes ont dû cacher l’argent – 10’000 dollars – de maison en maison, pour échapper aux fouilles ».
Une première tranche de 23 maisons est bientôt achevée. Les infrastructures collectives – routes, eau potable, eaux usées- restent le grand problème. « Uniquement pour l’électricité, il faut trouver 100’000 dollars pour nous raccorder au réseau de Bethléem. Comment financer les infrastructures, la route ? La municipalité, qui n’a même pas les moyens d’entretenir les routes principales, ne s’intéresse pas à nous. Quant aux banques, elles n’accordent aucun crédit, ou alors exigent des sécurités énormes que nous ne pouvons fournir… Des organisations européennes pourraient-elles nous accorder des prêts pour financer les infrastructures ? Nous rembourserons ! ».
La coopérative prend en charge la construction des fondations des maisons, toutes conçues sur le même modèle. Le gros œuvre revient à quelque 15’000 dollars. Les futurs propriétaires doivent élever à leurs propres frais et souvent de leurs propres mains les murs des étages supérieurs et réaliser aussi l’aménagement intérieur. Dans quelques années, de belles maisons aux faççades recouvertes de pierres couleur crème tirées des carrières de Cisjordanie feront le fierté de la coopérative.
En raison de la confiscation des terres, le prix des loyers explose
Chaque maison, avec une surface de plancher de 80m2, est prévue pour deux familles. En attendant, faute de moyens, la plupart n’ont aménagé que le rez-de-chaussée, tandis que des piliers en attente, couronnés de fers à béton, montrent bien les intentions du maître des lieux: construire un nouvel étage pour les enfants, quand viendra le temps… et l’argent ! Les loyers sont si chers en ville – de 450 à 500 dollars quand les revenus mensuels se situent de 650 à 800 dollars – que certains se sont déjà installés dans le squelette de leur appartement, sans avoir encore ni eau potable ni électricité. Avec la confiscation par les Israéliens d’une grande partie du territoire de la ville, la superficie de Beit Sahour a fortement rétréci. Il n’y a quasiment plus de terrains à bâtir pour ses habitants. D’où la flambée des prx des logements et la spéculation immobilière.
« Nombre d’habitants de Beit Sahour ont des terrains à Har Homa et auraient pu bâtir là-bas, mais ça leur est désormais impossible, on leur a tout pris et ils doivent bien trouver ailleurs », déplore Chakib F.Awad.
Les membres de la coopérative cotisent déjà depuis une bonne douzaine d’années: au début 50 dollars par mois, puis 100 et maintenant 150. Une véritable petite fortune pour ces travailleurs palestiniens qui vivent au jour le jour, au gré de la fermeture des territoires par Israël. « Vivre en zone A, dans l’Autonomie palestinienne, c’est comme vivre dans un bantoustan du temps de l’apartheid. On ne peut passer les « checks points » israéliens sans permis spécial. Nous sommes à la merci des impératifs de leur « sécurité »… Qui se soucie de la nôtre ? », maugrée l’un des ouvriers qui fignole avec son frère la première chambre de « sa » maison. Quand les territoires sont bouclés, pas question d’aller gagner sa vie sur les chantiers israéliens, alors on vient travailleur à la coopérative.
Aide-toi et le ciel t’aidera!
La truelle dans une main, la taloche dans l’autre, Georges Kalim Abu Saader, électricien de métier, opine du chef. Il va s’installer ici avec sa femme et deux jeunes enfants. Son frère, qui sculpte et vend à son compte des statues en bois d’olivier, le rejoindra plus tard. Il pense bâtir son appartement au-dessus de celui de son frère. Les fondements permettraient d’ajouter jusqu’à cinq étages. Venant de différents corps de métiers, les coopérateurs mettent leur savoir-faire à disposition des voisins, chacun aidant l’autre dans sa spécialité. Ceux qui ont fini de bâtir leur propre maison continueront de cotiser pendant des années 150 dollars par mois – sans demander d’intérêt! – pour financer la construction d’une autre maison et ainsi de suite. Une véritable chaîne de solidarité à la base.
« Notre avantage, souligne l’ingénieur, c’est que les gens de Beit Sahour sont d’excellents artisans: ils bâtissent les maisons de Bethléem, de Jérusalem, et travaillent même pour les Israéliens. Ils ne vont jamais en vacances, mais épargnent pour construire leur maison. Nos pères ont construit la capitale jordanienne Amman, les artisans de Beit Sahour sont réputés dans toute la région! ».
Le principe de la coopérative veut que les plus défavorisés, ceux qui ont un loyer élevé, une famille à charge ou une maison en très mauvais état, soient logés en priorité. Les coopérateurs qui peuvent attendre paient pour les autres, en attendant leur tour. Les membres de la Mutuelle n’attendent pas tout du ciel et de l’aide étrangère. La meilleure récompense pour Chakib F. Awad: voir un réservoir d’eau sur le toit d’une bâtisse en construction, du linge qui pend sur un fil, signes qu’une nouvelle maison est habitée et que la vie commence à s’installer.
La communauté, qui entretient de bons rapports avec les voisins musulmans, a encore l’intention de bâtir une petite église, ainsi qu’une place de jeux ouverte à tous. Plutôt que de se contenter d’un « inch’Allah – si Dieu le veut » fataliste, on préfère ici le proverbe « Aide-toi et le ciel t’aidera! » (apic/be)
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