Mexique: La «chiapanisation» des relations entre l’Eglise et l’Etat pose problème
EU: Sur fond d’euthanasie, d’avortement, de frappes et d’embargo
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Mexico, janvier 1999 (APIC) Le pape Jean Paul II entamera le 22 janvier sa 4e visite pastorale au Mexique et la 85e hors d’Italie, qui le conduira dans la mégalopole de Mexico et au sanctuaire marial national de Guadalupe du 22 au 26 janvier, ainsi qu’aux Etats-Unis du 26 au 28 janvier. Une escale technique à Cuba, dont on esquissait la possibilité il y a peu, reste du domaine du possible, même si l’épiscopat cubain n’y croit guère. Le pape entreprend ce nouveau voyage dans le but de proclamer l’acte final de l’exhortation apostolique post-synodale du Synode pour l’Amérique.
Le voyage de Jean Paul sur territoire nord-américain ne s’annonce pas sous les meilleures auspices, avec peut-être un plaidoyer contre la peine de mort, l’euthanasie et l’avortement, mais aussi contre les embargos imposés à l’Irak, à la Libye et à Cuba et l’intervention américano-anglaise en Irak. Le séjour du Mexique ne sera pas de tout repos non plus. Pas dénué de risques politiques en tous cas, dans un pays ou les relations Eglise/Etat n’ont jamais vraiment brillé. Et c’est sans doute peu dire, dans le contexte de la crise du Chiapas, qui divise même la hiérarchie de l’Eglise mexicaine. Autre question: la santé de Jean Paul II, qui apparaît de plus en plus souvent fatigué et affaibli par la maladie.
Vingt ans après la première visite pastorale de son pontificat, qui l’avait amené au Mexique (25 janvier au 1er février 1979), Jean Paul II retourne dans ce pays, pour y remettre officiellement l’exhortation apostolique post-synodale devant conclure le Synode pour l’Amérique, tenu à Rome du 16 novembre au 12 décembre 1997. Jean Paul II est attendu à Mexico, mais également au sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe, principal lieu marial d’Amérique latine qui accueille plusieurs millions de pèlerins chaque année.
Les difficultés qui attendront le pape ont d’ores et déjà fait l’objet de nombreux commentaires. Dans un appel lancé en septembre dernier, Mgr Samuel Ruiz, évêque de San Cristobal de Las Casas, dans l’Etat du Chiapas, relevait que le séjour du pape au Mexique pourrait être mal interprétée. L’évêque des Indios demandait à Jean Paul II «d’y réfléchir à deux fois» avant d’effectuer cette visite. «Le pape, insistait-il alors, doit renoncer si la violence se poursuit au Chiapas». Visite pastorale? Le pape, tempère l’archevêque de Mexico, le cardinal Norberto Rivera Carrera, ne vient pas pour proposer des solutions économiques, politiques ou sociologiques aux problèmes du pays, mais bien dans un but purement pastoral.
Relations tendues
Avec plus de 80 millions de catholiques, sur 95 millions d’habitants, le Mexique est le pays qui compte le plus de catholiques au monde, après le Brésil. Entouré au Nord par les Etats-Unis, au sud par le Guatémala, à l’Est par les Caraïbes et à l’Ouest par le Pacifique, le pays a une superficie de 1,967’183 km2. Pétrole, tourisme, mines d’argent, notamment, exploitation de bois précieux, énergie… sont parmi les principales sources de revenus. Le Mexique est aussi l’un des pays où le nombre de vocations sacerdotales est parmi les plus élevé au monde. Mexico est également le plus grand diocèse du monde. Dirigé par le cardinal Rivera, il compte 19,2 millions de catholiques, 1’660 prêtres, 4’400 religieuses. Au Mexique comme dans le reste de l’Amérique latine, les sectes foisonnent, soutenues qu’elles sont financièrement par celles, voisines, des Etats-Unis.
Malgré sa majorité catholique, le Mexique et le Saint-Siège n’ont établi des relations diplomatiques que le 21 septembre 1992, sous la présidence de Carlos Salinas. Jusque là, la République du Mexique n’avait entretenu des relations avec le Siège apostolique que durant trois ans, de 1864 à 1867. Curieux cas: pendant plus d’un siècle l’Eglise catholique majoritaire n’existait pas pour le gouvernement officiellement athée du Mexique. Qualifiées timidement de «bonnes» sous Salinas, les relations entre Rome et Mexico ont cependant connu de sérieuses frictions ces derniers années.
Préoccupations tous azimuts
Une partie de l’Eglise a en effet ouvertement et durement critiqué le président Zedillo pour sa politique économique et sociale, ainsi que pour son action militaire dans le Chiapas. Très préoccupée par le contenu des discours que le pape prononcera, la Conférence des évêques du Mexique a envoyé à Rome «une large information» sur le problème du Chiapas. La préoccupation de la Conférence des évêques est d’autant plus grande que Mgr Ruiz prévoit de remettre à Jean Paul II un document intitulé «De la douleur à l’espérance», à travers lequel il détaille la «stratégie perverse» du gouvernement dans cette zone sensible. Une action similaire avait déjà été menée par le même évêque lors de la seconde visite de Jean Paul II au Mexique, en 1990.
Les évêques ne sont pas les seuls à être inquiets. Soucieux de l’impact mondial que pourraient avoir les discours de Jean Paul II, le gouvernement mexicain n’a pas hésité à envoyer au Vatican son «coordinateur pour la paix au Chiapas», Emilio Rabasa, pour annoncer au pape la «volonté du gouvernement de résoudre pacifiquement le conflit». Analystes et évêques mexicains s’accordent généralement pour dire qu’il sera difficile, pour Jean Paul II, d’éluder le problème «chiapaneco», qui a coûté à l’Eglise l’expulsion de prêtres, la fermeture de plus de 40 églises, les attentats dont a été victime Mgr Ruiz, le dernier, en novembre 1997, sans parler des attaques verbales de Zedillo en personne.
Selon Bernardo Barranco Villafan, président du Centre d’Etudes des religions au Mexique, on a dernièrement assisté à une «chiapanisation» des relations entre l’Eglise et le gouvernement. «Il ne fait aucun doute, dit-il, que le cas de cette région sera abordé de front durant la rencontre que Jean Paul II aura avec le président Zedillo le 23 janvier. Le Vatican prendra la défense du diocèse de Mgr Ruiz, car il ne peut permettre que ce précédent s’étende à d’autres diocèses en conflit, comme dans ceux d’Oaxaca et d’Hidalgo». Et de conclure: «Les injures véhémentes du président Zedillo à l’encontre de l’évêque de San Cristobal n’ont en rien amélioré la situation. De nombreux évêques ne sont théologiquement et politiquement pas d’accord avec Mgr Ruiz, il n’en demeure pas moins que ce dernier est un homme d’Eglise. L’attaquer ne signifie rien d’autre que toucher les fibres sensibles non seulement des évêques mexicains mais aussi celles des sphères vaticanes».
Depuis le début du dialogue entre le gouvernement et les zapatistes, dès 1994, soit juste après l’insurrection du mouvement le 1er janvier, Mgr Ruiz est devenu l’un des principaux médiateur du conflit qui secoue le sud du Mexique. Pour dénoncer les agissements du gouvernement «incapable de respecter les accords de San Andrés», Mgr Ruiz a démissionné l’été dernier de la présidence de la CONAI (Commission de conciliation nationale). La réponse des milices du Parti du président Zedillo n’a pas tardé. Dans un tract intitulé «Doctrine diabolique», où figure la caricature de l’évêque braqué par un fusil, les paramilitaires équipés et soutenus financièrement par le PRI (Parti révolutionnaire institutionnel, au pouvoir depuis 1929) appelaient récemment encore la population à ne pas se laisser influencer par le «poison de monsieur Samuel Ruiz». (apic/pr)
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