Témoignages et réflexions éthiques sur «Le corps sans vie»
Bruxelles, 17 janvier 1999 (APIC) Devant le corps dont le souffle s’est retiré, les médecins et le personnel infirmier restent trop souvent sans voix. Comme si, n’ayant plus rien à faire, la médecine ou l’institution hospitalière n’avait plus à parler. C’est le grand problème que soulève la revue «Ethica Clinica», dans son dernier numéro: «Le corps sans vie».
Un témoignage doux-amer ouvre la réflexion. Des parents qui ont perdu leur petite Mélodie à la naissance s’interrogent encore: «Comment une institution hospitalière a-t-elle pu à ce point oublier les mots qu’il faut?» Car presque rien n’a été dit, sauf pour renvoyer le couple en souffrance à des psychologues en congé ou à un autre service, mieux formé mais fermé ce jour-là. «On reçoit de la compassion, souvent muette. On a besoin de parole», crient doucement les parents en deuil.
Mais qu’arrive-t-il du corps sans vie au moment oùù les vivants s’en séparent? La revue constate des attitudes ambivalentes: «entre dégoût pour le cadavre-objet et respect pour la personne-sujet qu’il était; entre désir d’évacuation rapide et volonté de prendre le temps de dire adieu». Dans l’hôpital, l’évacuation rapide tend à devenir la règle, sous la pression des «exigences croisées de l’hygiène et de la rentabilité». Mais n’aboutit-on pas de la sorte à du non-sens: «Sans la présence du corps-mort, c’est le sens même des soins prodigués au corps-vivant qui se rompt et se perd», suggère le rédacteur en chef Laurent Ravez.
Autopsies
Peu de gens sont informés: il arrive que le corps humain soit utilisé, juste après son décès, à des fins d’apprentissage des étudiants en médecine. Cette pratique mal réglementée se fait souvent à l’insu des proches et présume d’un consentement non accordé, ce qui ajoute au malaise des futurs médecins ou infirmiers. Dans quels cas limites pareille autopsie se justifie-t-elle ? Et si oui, pourquoi ne pas en parler à la famille? nfirmière québécoise, J. Fortin ne croit pas aux solutions qui fuiraient les questions de sens et les rites symboliques.
Pour le reste, la pratique de l’autopsie pour des besoins de vérification, d’enseignement ou de recherche, est en nette diminution, constate le Comité d’éthique hospitalière de la Clinique St-Pierre d’Ottignies. Les raisons sont complexes: désaffection des médecins, résistances des familles, résistances culturelles… Le problème posé par l’autopsie touche à une crise de confiance envers la manipulation scientifique. Or, «le cadavre n’appartient pas à la science».
Un corps, un humain
Le corps d’une personne est unique. Son corps, c’est elle-même. Le corps sans vie renverra toujours à la personne du défunt. Plusieurs insistent sur cette notion dans le dossier, avec de nombreux exemples à l’appui. Dans les unités de soins palliatifs, notamment, les personnes qui finissent par mourir ne sont jamais regardées en cadavres: tout est fait pour «honorer le défunt» comme pour «réintégrer la mort dans la vie».
C’est aussi ce que cherche à faire le personnel soignant à la morgue. Ici encore, les témoignages rassemblés, tout en relevant les contraintes, font émerger le souci de l’attention à l’autre: à la personne qui a été, dont on prend soin «en mémoire d’elle», et à celles qui demeurent, pour que «l’accueil prenne le dessus». Comme l’a écrit Géry Duriau (Ottignies), la morgue reste «un lieu de parole».
Mais d’où vient que la mort continue d’être contournée, incomprise, refoulée. Le cloisonnement et la sophistication de la médecine y est pour beaucoup. Jadis, sentir l’arrêt du pouls et de la respiration suffisait à constater le décès. Aujourd’hui, la réanimation peut triompher de l’arrêt cardiaque, pourvu qu’il n’y ait pas d’arrêt cérébral, que seule une machine peut détecter. Or, la technique peut envoyer des signaux trompeurs! Ainsi, le tracé de l’électroencéphalogramme continue d’accompagner les mouvements respiratoires suscités par un respirateur artificiel, même quand… la vie a disparu. Les proches se font difficilement à cette mort qui ne se dit pas. Le Dr B. Hanson (Hôpital Molière, Bruxelles) les comprend. Le médecin qui dit la mort, explique-t-il, n’est crédible que s’il «accepte de ne pas affirmer sa toute-puissance» (apic/cip/pr)
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